CG1-0303.md

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fait partie decorrespondance
est validéoui
date1795/06/14 00:00
titreNapoléon à Désirée Clary
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG1</i> - 303. - </b>À Désirée Clary</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Paris, 26 prairial an III [14 juin 1795]</h2><p style="margin-top: 0cm">Tu n’es plus en France, ma digne amie ; nous n’étions donc pas assez éloignés ? Tu t’es résolue à mettre la mer entre nous[^1]. Je ne te le reproche pas ; je sais que ta position était trop délicate, et ta dernière lettre m’a vivement affecté par la peinture touchante de tes peines. Tendre Eugénie, tu es jeune. Tes sentiments vont s’affaiblir d’abord, se décaleront, et quelque temps après tu te trouveras changée. Tel est l’empire du temps. Tel est l’effet funeste, infaillible de l’absence. Je sais que tu conserveras de l’intérêt pour ton ami, mais ce ne sera plus que de l’intérêt, de l’estime. Ne pense pas que je puisse t’accuser d’injustice. Sois heureuse et ton bon ami te justifie. Un cœur froissé par les orages des passions de l’âge viril n’était pas digne de toi. Il est un moment de la vie qui ne se retrouve plus, quand on a trop connu les hommes, que l’on ne les estime plus et que la vertu devient un problème, l’âme se trouve brûlée, flétrie, quoique peut-être à son aurore. Si tu dois aimer une seconde fois, le premier à qui tu diras "je t’aime" doit joindre à l’énergie qui convient à l’homme une ivresse entière et absolue. Rejette loin de toi celui qui calculerait le mouvement moral que tu lui inspirerais, qui ne croirait pas son bonheur éternel comme la pensée infinie. Celui qui ne serait pas uniquement abandonné à l’émotion du sentiment délicieux d’aimer ne doit pas être ton amant. Avec une imagination de feu, une tête froide, un cœur bizarre et des inclinations mélancoliques, l’on peut briller parmi les hommes comme un météore et disparaître comme lui. Quand l’on méprise la vie, il n’y a point de vertu à être brave. Au milieu de la férocité et immoralité des hommes l’on peut faire quelque bien sans grand mérite. Si donc quelques qualités que les hommes estiment m’ont valu ton amour, je verrai sans un mouvement rétrograde, qui de vertu plus pris, plus analogues et plus propres à te garantir ta félicité future. Je n’accepte donc pas, mon unique amie, le serment que tu me réitères dans ta dernière lettre d’un amour éternel mais j’y substitue celui d’une franchise inviolable. Le jour que tu ne m’aimeras plus, jure de me le dire. Je fais le même serment. Oui, un amant qui fasse ton bonheur, que je puisse avouer sans rougir et il sera mon frère. Si les circonstances eussent lié nos destinées comme le sont nos âmes, tu te fusses peut-être accoutumée à la bizarrerie de ton amant. Il est l’inverse des autres hommes. Il a commencé par où le commun finit et a fini par où les autres commencent. Il a presque à vingt-six ans commandé les armées avec quelques succès et aujourd’hui il est tout à ton amour qui fait le bonheur de sa vie. Console-toi des contrariétés que nous éprouvons. S’il est des moyens de nous réunir, indique-moi les. Il n’y a rien que je n’entreprenne pour mon adorable Eugénie. Mais si le sort nous est contraire ne songe alors qu’à toi, qu’à ton bonheur : il est plus précieux que le mien. Il est des circonstances où je peux me raidir, mépriser le bonheur autant que la vie, considérer un mal moral - ta perte par exemple - comme un boulet, sans être intimidé, mais toi, naïve autant que jeune, tu as tout l’espace des sentiments et des illusions à parcourir. Un moment, quelques instants de plaisir et l’ivresse de l’espérance doivent jamais te quitter. Je resterai encore longtemps à Paris. Ma santé est fort bonne. Tout le monde est tranquille, le pain est fort cher, et l’assignat très avili. Cependant, tout le monde vit tant bien que mal. Adieu, ma tendre amie. Donne-moi de tes nouvelles. Réponds-moi que tu m’aimes encore.[^2]</p><p style="margin-top: 0cm"><br/> </p><p style="margin-top: 0cm"><br/> </p> [^1]: Du fait de la guerre avec l’Autriche et le Piémont, Gênes n’est plus accessible à partir de la France que par mer. [^2]: Copie d’expédition, Archive d’État de Suède, fonds Bernadotte.</body>
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