| identifiant | CG1-0248.md |
|---|
| fait partie de | correspondance |
|---|
| est validé | oui |
|---|
| date | 1794/09/23 00:00 |
|---|
| titre | Napoléon à Multedo, député de Corse |
|---|
| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG1</i> - 248. - </b>À Multedo[^1], député de Corse</h1><p style="text-align: center; margin-top: 0cm"><br/>
</p><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Quartier général, Cairo, 2 vendémiaire an III
[23 septembre 1794]</h2><p><br/>
</p><p>Je n’ai point reçu de réponse de plusieurs
lettres que je t’ai écrites, il y a quelques décades.</p><p>Les Autrichiens menaçaient Savone et de forcer,
par la prise de cette place, la neutralité du peuple de Gênes, en
interceptant entièrement notre commerce. Ils avaient déjà percé
de grands chemins, formé des camps, fait avancer de l’artillerie.
Ils n’avaient pas songé, faisant leurs calculs, que les
républicains étaient là, qui surveillaient leurs mouvements et
attendaient l’instant de les prendre en flagrant délit.</p><p>Tu sais que les oligarques de Gênes, qui
gouvernent cette République, nous haïssent et ne demandent qu’une
occasion où ils puissent nous trahir sans danger.</p><p>Les nouvelles de Gênes et les mouvements de
l’ennemi ne laissaient plus de doute sur ses projets. Les
représentants[^2],
convaincus qu’il n’y avait que le temps de parer et de rendre
vains leurs préparatifs, arrêtèrent que l’armée d’Italie se
porterait en avant pour chercher l’ennemi, le battre et déconcerter
ses vues.</p><p>Le second des sans-culottides[^3],
nous nous sommes mis en marche avec douze mille hommes, une division
d’artillerie de l’équipage de montagne et six cents dragons.</p><p>Par des marches combinées avec art et exécutées
avec beaucoup d’ensemble, nous avons obligé l’ennemi
d’abandonner des positions où il s’était retranché et qui lui
étaient très favorables.</p><p>Le quatrième des sans-culottides[^4]
au matin, nous nous trouvâmes en présence de l’armée
autrichienne; elle était en bataille dans la plaine de Carcare,
ville génoise; elle avait retranché des hauteurs et y avait de
bonnes batteries.</p><p>Nous occupions des hauteurs de Biestro, de Pallare
et de Millesimo; dès l’instant que nous eûmes reconnu la position
de l’ennemi, nous décidâmes de commencer l’attaque en nous
rendant maîtres du vieux château de Millesimo, et de là nous
porter à la chapelle entre Carcare et Cairo, et attaquer l’ennemi
par le derrière de ses retranchements. Par cette opération, nous
lui coupions la retraite, déconcertions son plan de bataille, et
nous assurions une victoire complète. À trois heures après midi,
nous attaquâmes le vieux château de Millesimo. L’ennemi y avait
un bon bataillon hongrois, qui se défendit assez de temps pour
gagner quelques heures, et évacua quand il se vit sur le point
d’être environné. Le feld-maréchal Colardo[^5],
quand il nous vit maîtres de Millesimo, prêts à marcher sur la
chapelle, donna le signal de la retraite, qu’il exécuta avec assez
d’ordre et avec beaucoup de contenance de la part de ses troupes.
Il fut d’ailleurs favorisé par la nuit, qu’il employa tout
entière à marcher, et il ne s’arrêta qu’à Dego, deux lieues
au-delà de Cairo. Nous entrâmes la nuit même à Carcare; nous
marchâmes le lendemain à Cairo, petite ville du Piémont, dont les
habitants nous apportèrent les clefs.</p><p>Sur les deux heures après midi, nous découvrîmes
les ennemis, du village de la Rochetta. Ils avaient appuyé leur
gauche et leur droite à des montagnes qu’ils estimaient très
fortes; leur centre était retranché derrière la Bormida, et
soutenu par leur artillerie.</p><p>Leurs hulans, qui formaient toute leur cavalerie,
faisaient des évolutions dans la plaine; ils ne cherchaient qu’à
nous en imposer.</p><p>Si nous eussions pensé qu’ils eussent voulu
nous attendre au lendemain, nous aurions volontiers remis la partie;
mais, assurés, qu’ils auraient fui pendant la nuit, nous fîmes
sur-le-champ nos dispositions pour l’attaque.</p><p>Six bataillons et quelques pièces de canon de
montagne filèrent sur les montagnes de droite et eurent ordre de
tourner la gauche des ennemis, de prendre position sur le chemin de
Dego à Spigno, et par cette opération d’intercepter absolument la
retraite des ennemis.</p><p>Deux bataillons furent envoyés pour débusquer
l’ennemi de la position qui garantissait sa droite.</p><p>Le reste de l’armée se rangea en bataille
derrière le village de la Rochetta, avec la cavalerie et
l’artillerie.</p><p>Toutes ces dispositions ne purent être achevées
que fort tard; la gauche donna, et, après être montée quatre fois
à la charge, resta maîtresse de la hauteur qu’avait occupée
l’ennemi.</p><p>Le feu fut très vif à la droite, où l’ennemi
avait placé beaucoup de forces; nous le chassâmes d’une partie de
ses positions, mais une nuit très obscure ne nous permit pas
d’avancer davantage et de parvenir jusqu’à la pointe de Dego.</p><p>Le centre donna avec beaucoup de vivacité;
l’ennemi plia partout, et leur cavalerie, si brillante dans les
évolutions, jugea prudent de ne pas attendre le choc de la nôtre.</p><p>La nuit nous a séparés; nous avons bivouaqué
sur-le-champ de bataille; nous avons placé notre artillerie afin de
les foudroyer à la pointe du jour; mais l’ennemi n’a pas jugé
devoir nous attendre, il a marché une nuit et un jour sans
discontinuer.</p><p>L’on évalue sa perte à mille ou douze cents
hommes. Le champ de bataille, ses magasins de Dego, et même ses
blessés sont restés en notre pouvoir.</p><p>Ainsi, voilà déjoués pour longtemps ses projets
sur Savone.</p><p>Le combat de Dego eût été décisif pour
l’Empereur, dans ses États de Lombardie, si nous eussions eu trois
heures de jour de plus[^6].</p><p>Par cette expédition, il paraît que l’ennemi
ne peut plus, de longtemps, rien méditer sur Savone. Il ne nous
reste plus qu’à délivrer la Corse de la tyrannie des Anglais. La
saison est favorable, il n’y a plus un instant à perdre; les
Espagnols sont rentrés dans leur port; nous avons des nouvelles
fraîches d’Ajaccio, et, bien loin d’avoir accru leurs moyens de
défense dans cette partie intéressante de la Corse, ils avaient, au
contraire, désapprovisionné la citadelle d’une partie de ses
munitions de guerre.</p><p>Avec huit ou dix mille hommes, douze bâtiments de
guerre, dans cette saison, et l’expédition de la Corse ne sera
qu’une promenade militaire.</p><p>Chasser les Anglais d’une position qui les rend
maîtres de la Méditerranée, les chasser du seul département
qu’ils occupent encore, punir les scélérats qui ont trahi la
République, délivrer un grand nombre de bons patriotes qui existent
encore dans ce département, et restituer à leurs foyers les bons
républicains qui se seront rendus dignes de la sollicitude de la
patrie, par la manière généreuse avec laquelle ils ont tout
souffert pour les principes : voilà, mon ami, l’expédition qui
doit occuper entièrement le Gouvernement, et particulièrement les
députés de ce département et les députations des départements
voisins.[^7]</p><p style="text-align: right; margin-top: 0.18cm; margin-bottom: 0.18cm">Buonaparte</p>
[^1]: Jean André Antoine Multedo ou Moltedo (1751-1829), député de
Corse à la Convention, en mission à Toulon en décembre 1793, pour
préparer l’envoi de secours aux représentants envoyés en Corse.
[^2]: Saliceti et Prost.
[^3]: 18 septembre.
[^4]: 20 septembre.
[^5]: Colloredo.
[^6]: Bonaparte a proposé de poursuivre les autrichiens ce que les
Représentants du peuple ont refusé.
[^7]: Expédition, Archives nationales, 699 Mi 2d. 5 (copie d’expédition, <i>Biblioteca nazionale centrale di Firenze</i> et extrait lacunaire, [catalogue de vente] Collection R.G., Maitres Laurin Guilloux, Buffetaud, Drouot Richelieu 19 et 20 juin 1996, n° 276).</body> |
|---|
| |