CG6-11869.md

identifiantCG6-11869.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1806/04/10 00:00
titreNapoléon à Talleyrand, ministre des Relations extérieures
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG6</i> - 11869. - </b>À Talleyrand, ministre des Relations extérieures</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Malmaison, 10 avril 1806</h2><p style="text-indent: 1.25cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 100%"> Monsieur de Talleyrand, je vous renvoie votre rapport et le projet de M. Otto<sup>[^1]</sup>. Je ne puis l’adopter, parce qu’il confond ce qui me regarde directement avec ce qui me regarde indirectement. Ce qui me regarde directement, c’est l’exécution du traité de Presbourg et la mise en possession des pays autrichiens aujourd’hui occupés ou qui sont censés occupés [<i>sic</i>] par mon armée. </p><p style="text-indent: 1.25cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 100%"> Il y a là deux difficultés : l’une entre Wurtemberg et Bade, l’autre entre la Bavière et Wurtemberg. La question entre Wurtemberg et Bade est connue ; je puis la décider sur-le-champ, puisque le principal obstacle a été levé par le travail du général Clarke. La question entre la Bavière et Wurtemberg devait être résolue par M. Otto ; mais je vois qu’il ne l’a pas fait et qu’il s’est occupé d’objets étrangers à cette décision. Il sera donc nécessaire que je nomme pour cet objet un commissaire dont la délicatesse soit connue et à l’abri de toute corruption. Il tracera la ligne de démarcation des frontières entre la Bavière et Wurtemberg en conformité de ce que veut le traité de Presbourg. Il fera planter les poteaux de limites et fera dans cette partie un travail semblable à celui du général Clarke pour les frontières de Wurtemberg et de Bade. Le décret relatif à cette affaire finira tout ce que j’ai à terminer directement, et je désire le signer dans la semaine.</p><p style="text-indent: 1.25cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 100%"> Il est des affaires d’une nature différente que M. Otto a confondues et qui ne me regardent pas directement ; je veux parler de la suzeraineté sur les territoires des petits princes. Quel parti doit-on suivre relativement à cette question ? Doit-on maintenir les petits princes dans toute leur indépendance, leur laisser voix à la Diète, ou les réduire à l’état de particuliers ? Si on les laisse dans leur indépendance, ils voteront contre la France, soit parce qu’ils sont autrichiens, soit parce qu’ils ont trop de relations avec l’Autriche, et qu’on ne pourra concilier ces petits princes avec les souverains de Bavière, de Wurtemberg et de Bade. Le véritable intérêt de la France est que l’Empire germanique ne puisse se réorganiser qu’à l’aide d’une forte et puissante direction. La France n’en a pas un moins réel à ce que les trois seuls princes qui, depuis la révolution, ont franchement fait cause commune avec elle en soient amplement récompensés. </p><p style="text-indent: 1.25cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 100%"> Je ne serais donc pas éloigné de penser qu’il serait conforme au système du moment de conclure une convention secrète avec les trois souverains que je viens de nommer, et d’augmenter leurs États actuels de 150 à 200 000 âmes, sans pour cela y intervenir pour mon compte d’une manière directe ; en un mot, de les laisser faire entre eux et en leur défendant de prononcer mon nom. Par ce moyen le Collège des princes serait privé de quelques votes autrichiens, et ce serait une nouvelle difficulté pour l’établissement de l’équilibre des votes entre l’Autriche et la Prusse. Les trois princes seraient, pendant toute la génération actuelle, bien plus à ma discrétion qu’ils ne le sont en ce moment, parce que, n’ayant pas donné un assentiment public à leurs opérations, ils se trouveraient dans une situation violente ; et comme leurs usurpations ne pourraient être légalement sanctionnées que par l’autorité impériale d’Allemagne, il en résulterait qu’ils seraient toujours obligés de recourir à mon appui, et que je disposerais conséquemment de trois votes électoraux. L’opinion germanique serait par-là plus partagée, ce qui est en tout favorable à la France. </p><p style="text-indent: 1.25cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 100%"> Il est cependant des princes, tels que celui de Hohenzollern, qui ne sont pas autrichiens, qu’il peut être de mon intérêt de garantir, même d’étendre et de placer sous mon influence par tous les moyens convenables. </p><p style="text-indent: 1.25cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 100%"> Il ne faut pas s’en laisser imposer par les protestations des petits princes d’Allemagne. Ils ont fait la même chose à Rastadt, et nous n’avons pas d’ennemis intérieurement plus acharnés. La situation de l’Europe ne comporte plus de ces petites questions. Ils seraient les premiers sacrifiés et offerts par l’Autriche elle-même aux trois souverains pour rallier l’esprit germanique toutes les fois que l’Autriche le croirait de sa politique. Si mes armées avaient été battues, peut-on douter que la Russie et la Prusse n’eussent consenti à laisser la Bavière à l’Autriche ? Il y a eu, et le fait est bon à rappeler puisqu’il est historique, des moments, pendant la coalition, où Pitt a offert le Hanovre même à la Prusse. L’Autriche, la Russie et peut-être la Prusse, mais surtout l’Angleterre sentent très bien qu’il n’est pas de sacrifice assez grand qu’elles ne doivent faire pour abaisser la France. D’ailleurs, les petits princes sont eux-mêmes fatigués de leur souveraineté ; n’a-t-on pas vu celui d’Ansbach renoncer à la sienne pour de l’argent ?<sup>[^2]</sup> Dans un siècle où on ne vit plus dans ses terres, où on est au service des grandes puissances, c’est au revenu seul qu’on s’attache, c’est le revenu seul qu’on compte.</p><p style="text-indent: 1.25cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 100%"> Résumons-nous : il est dans la nature des circonstances actuelles de laisser détruire tous ces petits princes. Réunis aux trois souverains nos alliés, ils leur donneront un régiment de plus et formeront dans l’Empire germanique un esprit distinct de celui qui règne en ce moment en Allemagne. Ces petits princes, même fussent-ils pour nous, ne nous offriraient-ils pas une faible et ridicule ressource ? Quant au nord de l’Allemagne, cela est soumis à d’autres considérations. Pour achever, au surplus, de fixer mes idées, il est nécessaire que vous me transmettiez un détail des petits princes allemands qui sont dans la sphère d’activité des trois souverains dont j’ai parlé, de leurs habitudes et de celles de leurs pères avec la Maison d’Autriche. Il est impossible que le prince de Metternich, qui est tout autrichien, que celui de Fürstenberg, qui est tout autrichien, restent en Souabe<sup>[^3]</sup>.<sup>[^4]</sup></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i>Napolé</i></h3> [^1]: Ministre de France à Munich. Il avait présenté le 15 mars un projet réglant les questions frontalières pendantes entre le Bade, la Bavière et le Wurtemberg. [^2]: Le margrave d’Ansbach avait en effet vendu son État au roi de Prusse en 1791. [^3]: Napoléon pense-t-il ici à Clément de Metternich, ambassadeur d’Autriche à Berlin, ou à son père Franz Georg, qui avait servi lui aussi dans la diplomatie autrichienne ? [^4]: Expédition, Archives du ministère des Affaires étrangères, M.D., France, vol. 1777, fol. 18.</body>