CG6-11624.md

identifiantCG6-11624.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1806/03/08 00:00
titreNapoléon à Joseph, lieutenant de l’Empereur, commandant en chef l’armée de Naples
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG6</i> - 11624. - </b>À Joseph, lieutenant de l’Empereur, commandant en chef l’armée de Naples</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Paris, 8 mars 1806</h2><p>Mon frère, je vois que vous promettez, par une de vos proclamations, de n’imposer aucune contribution de guerre ; que vous défendez que les soldats exigent la table de leurs hôtes. À mon avis, vous prenez des mesures trop étroites. Ce n’est pas en cajolant les peuples qu’on les gagne, et ce n’est pas avec ces mesures que vous vous donnerez les moyens d’accorder de justes récompenses à votre armée. Mettez trente millions de contribution sur le royaume de Naples ; payez bien votre armée ; remontez bien votre cavalerie et vos attelages ; faites faire des souliers et des habits ; tout cela ne peut se faire qu’avec de l’argent. Quant à moi, il serait par trop ridicule que la conquête de Naples ne valût pas du bien-être et de l’aisance à mon armée. Il est impossible que vous vous teniez dans ces limites-là. Appuyez-vous, si vous voulez, d’un ordre de moi. </p><p>Je vous l’ai déjà écrit, je vous le répète : ne vous engagez pas à maintenir les fiefs ni les différentes aliénations qui ont été faites aux impositions, car il est nécessaire d’établir à Naples un système d’imposition foncière et d’imposition d’enregistrement comme en France ; et enfin, s’il faut donner des fiefs, il faut les donner à des Français qui soutiennent la couronne. Je n’entends pas dire que vous ayez fait fusiller aucun<i> lazzarone</i>, cependant je sais qu’ils donnent des coups de stylet. Si vous ne vous faites pas craindre dès le commencement, il vous arrivera des malheurs. </p><p>L’établissement d’une imposition ne fera pas l’effet que vous imaginez ; tout le monde s’y attend et la trouvera naturelle. C’est ainsi qu’à Vienne, où il n’y avait pas un sou, et où l’on espérait que je ne mettrais pas de contribution, quelques jours après mon arrivée j’en ai mis une de cent millions : on a trouvé cela fort raisonnable. </p><p>Vos proclamations au peuple de Naples ne sentent pas assez le maître. Vous ne gagnerez rien en caressant trop les peuples d’Italie, et en général les peuples ; s’ils n’aperçoivent point de maître, sont disposés à la rébellion et à la mutinerie. </p><p>Pénétrez-vous bien que, si les circonstances n’ont pas voulu que vous ayez de grandes manœuvres militaires à faire, il vous reste la gloire de savoir nourrir votre armée et tirer du pays où vous êtes des ressources de toute espèce ; cela fait une grande partie de l’art de la guerre. Une quarantaine de Napolitains, gens de lettres ou ayant du talent, ont reçu l’ordre de se rendre à Naples ; la plupart sont de bons sujets qui vous seront utiles. Pendant bien du temps vous ne pourrez-vous passer à Naples du secours d’une armée française. Je dirigerai beaucoup de recrues sur les corps qui sont à Naples.</p><p>Le nouveau cabinet anglais paraît avoir des principes plus raisonnables que l’ancien, si j’en dois juger par une lettre de M. Fox<sup>[^1]</sup>, qui donne avis à la police d’un projet formé pour m’assassiner. Il nomme l’individu et donne des détails sur la manière dont on devait s’y prendre, et il fait connaître que c’est par ordre exprès du roi. </p><p>La Prusse, par le traité que je viens de faire avec elle, vous a déjà reconnu<sup>[^2]</sup>. </p><p>La facilité de votre administration et la prospérité de vos enfants dépendent des mesures administratives que vous prendrez d’ici à trois mois. Il faut rechercher les abus pour les détruire, et anéantir la dette. Je ferai tout cela par des décrets avant que vous soyez roi de Naples. Vous vous trouverez avoir vos contributions en caisse, et vous pourrez avoir une marine et une armée de terre. Je dis une marine, car vous sentez bien que vos communications avec la Sicile, la protection de vos côtes soit contre les Barbaresques, soit contre les Anglais, exigent que vous ayez au moins trois vaisseaux de ligne et six frégates. </p><p>Mes affaires ne sont point encore entièrement préparées ; mais il serait possible que je fisse Louis roi de Hollande. Il est plus certain que je vais donner les duchés de Clèves et de Berg au prince Murat ;<i> tout cela est secret</i><sup>[^3]</sup>.</p><p>Je ne laisserai à Naples et en Sicile que le nombre de troupes que vous voudrez y maintenir et que vous croirez nécessaires à votre sûreté. Dans mon opinion, vous ne pouvez pas garder pendant plusieurs années moins de trente mille Français dans l’un et l’autre de ces pays. Mais on peut les composer<sup>[^4]</sup> en portant les corps au grand complet, ce qui est moins coûteux. Si 20 mille hommes vous suffisent, j’en serais fort aise.</p><p>Les Anglais se sont emparés du Cap de Bonne-Espérance<sup>[^5]</sup>.</p><p>Je vous recommande de nouveau de ne pas prendre d’engagements qui empoisonnent l’avenir de votre règne. Envoyez-moi tous les matériaux sur les mesures odieuses dérivant du droit de conquête qu’il serait nécessaire de prendre, en faisant cependant le moins de tort possible au Pays.</p><p>Il faut établir dans le royaume un certain nombre de familles françaises qui seront investies de fiefs, soit provenant de l’aliénation qui serait faite de quelques domaines de la Couronne, soit de la dépossession de ceux qui ont des fiefs, soit des biens des moines, en diminuant le nombre de couvents. Dans mon sentiment, votre couronne n’aurait aucune solidité, si vous n’aviez autour de vous une centaine de généraux, de colonels et autres, et des officiers attachés à votre maison possesseurs de gros fiefs dans les royaumes de Naples et de Sicile. Je pense que Bernadotte, Masséna devraient être fixés à Naples avec le titre de princes et avec de gros revenus qui assurassent la fortune de leur famille. Ce moyen, je le prends pour le Piémont, pour l’Italie, pour Parme : il faut qu’entre ces pays et Naples, il ressorte la fortune de trois ou quatre cents officiers français, tous jouissant de domaines qui seraient dévolus à leurs descendants par droit de primogéniture. Dans peu d’années, cela se mariera dans les principales maisons, et le trône s’en trouvera consolidé, de manière à pouvoir se passer de la présence d’une armée française, point auquel il faut arriver. Nos discussions entre Naples et la France ne seront jamais pour y maintenir des troupes, car la France sera toujours portée à ne pas laisser de troupes à Naples, afin de les avoir toujours réunies contre les ennemis qui pourraient lui survenir encore.</p><p>Je compte donner la Dalmatie à un prince, ainsi que Neuchâtel que j’ai acquis de la Prusse.</p><p>Il y a ici une centaine d’individus, anciens gardes du corps bons sujets, et qui pourront vous servir, en les mêlant avec la noblesse napolitaine, pour former quelques compagnies de vos gardes du corps.</p><p>J’imagine que vous êtes en marche sur la Sicile.</p><p>Ne perdez pas un moment pour diviser votre territoire en divisions militaires ou en gouvernement, et en intendances ou en préfectures. Je pense que vous devez faire du royaume de Naples, au moins douze préfectures ou départements, sans y comprendre la Sicile. Il me semble que quatre tribunaux d’appel seraient plus que suffisants. </p><p>Votre affectionné frère,<sup> [^6]</sup></p><h3 class="style-titre-4-western" data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Napoléon</h3><p style="margin-bottom: 0cm; line-height: 100%; "> <br/> </p> [^1]: Voir CG6-11578. [^2]: Traité de Paris du 15 février, article 6. [^3]: Cela deviendra officiel par un décret du 15 mars. Berg avait été cédé par la Bavière (traité du 16 décembre 1805), et Clèves par la Prusse (traité du 15 février 1806). [^4]: <span></span> Rayé : <i>de manière à</i>. [^5]: Colonie hollandaise. [^6]: Expédition, Archives nationales, 400 AP 10.</body>