CS_Hinard_44.md

identifiantCS_Hinard_44.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1806/07/18 00:00
titreSergent François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 44 - </b> Sergent François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Wassertrüdingen[^1] en Prusse, le 18 juillet an 1806</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, tu m'accables par tes reproches, et je ne les mérite que sous le rapport de ne t'écrire pas assez souvent. Mes lettres que tu as reçues dans l'espace de temps que m'ont parvenu les tiennes ont dû te prouver que tu faisais mon unique occupation et combien tu m'es chère. Je sais qu'il n'y a que ta grande amitié qui te fait parler, et les reproches sont pour moi autant d'assurance de tendresse, dont tu peux être sûre d'être payée d'un sincère retour.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Les changements de cantonnement que nous avons faits et les différentes revues que nous avons passées ont été seuls la cause du retard que j'ai pu mettre à t'écrire. Mais crois donc, ma bonne Rosalie, que le plus grand plaisir que je puisse avoir est celui d'une correspondance sans relâche et à laquelle j'attache maintenant mon seul bonheur, étant séparés l'un de l'autre. D'ailleurs, je ne suis plus à portée de la ville comme je l'étais à Simbronne, en étant éloigné de cinq lieues et par les frais que les ports t'occasionnent, n'ayant pas été à même de pouvoir les affranchir, ne recevant aucunement de solde.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Les bruits que tu me dis sont incertains et dénués de fondement ; il s'en répand ici de cent sortes auxquels on n'ajoute pas plus de croyance, mais nous ne savons point quand nous rentrerons en France. Nous sommes bien ennuyés, et nous en ennuyons beaucoup. Le seul bruit commun est pour la guerre avec la Prusse si les arrangements ne se font pas avant l'hiver. Mais malheur à ce pays, étant déjà dedans. Au reste, il faut espérer à quelque chose de mieux. Nous avons depuis 15 jours pour colonel le gros-major[^2] du 32e régiment[^3].</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ma dernière t'annonçait ma promotion au grade de sergent. Actuellement comme sous-officier, je peux prétendre à celui d'officier lorsqu'il se fera des nominations au choix, car à l'ancienneté mon tour serait loin. Ce nouveau grade m'a procuré la place de secrétaire du colonel, avec lequel je suis depuis 12 jours. Il paraît assez brave homme, d'un mérite distingué, et je crois être bien avec lui autant qu'il en aura besoin. D'ailleurs ça ne peut tendre qu'à mon avancement ou à obtenir quelque récompense[^4], tu m'entends ! Je l'ambitionne au dernier point. Je ne sais point quelles sont ses intentions, si c'est de me faire une haute paye ou de me laisser à celle que j'ai et d'être seulement nourri et exempt de tout service, puisque je ne suis plus à la compagnie, que je couche et mange où il est logé. Il m'a fait donner de l'argent par l'officier payeur pour m'habiller. Je ne sais s'il m'en tiendra compte ou non : j'ai acheté un très beau chapeau, garni d'une ganse en or, d'une cocarde en fil d'argent, mes cheveux sont coupés. J'ai fait faire un frac du drap que j'avais eu à Brünn, un pantalon de nankin, des bottes, etc. Enfin je suis très bien mis, mais j'occasionne bien des jalousies car je ne puis le quitter sans avancement.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Puisse, ma chère Rosalie, ce nouvel emploi me donner les moyens de te seconder, car avec la paye de 16 francs sur laquelle il faut se nourrir à l'exception du pain, étant en France, et s'entretenir, et d'après le dernier décret de l'empereur sur la nourriture du soldat, il ne doit lui rester qu'un sol par jour de denier de poche.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je souhaite bien rentrer en France et pouvoir trouver les moyens de me rapprocher de toi ou bien de moi, car la vie, en ce moment, me coûte. Veille ma bonne amie à la conservation de nos intérêts dans les nouveaux travaux de la route, et engage ma mère à y apporter tous ses soins. Je l'embrasse bien tendrement, et la prie toujours de penser qu'elle a un fils à plus de 200 lieues d'elle qui, avec le courage qu'il a, espère vous revoir tôt ou tard, et le plus tôt possible. Si la guerre recommence, je trouverai peut-être près de mon nouveau chef des moyens de vous conserver mes jours. D'ailleurs je n'ai point peur, et Dieu veillera sur moi. Vous retrouverez un fils, un époux, un père qui ne cesse de penser à vous. Embrasse nos chers enfants, parle m'en toujours, ainsi que nos mères, frères et sœurs. Prends courage, chère et tendre amie. Reçois milles et milles baisers du plus tendre, du plus fidèle et sincère époux,</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Adresse : M. Hinard sergent, secrétaire de M. le colonel du 40<sup>e</sup> régiment d'infanterie de ligne. division du bataillon, 5<sup>e</sup> corps d'armée, cantonné à Olhburg, pays d'Anspach ou à la suite.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Levée[^5] est ici. À jamais unis d’esprit ou de corps. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Bien des choses au cousin Levée ; leur fils se porte bien, il attend de leurs nouvelles et ce qu'il leur a demandé. La vérité est que depuis le 1er janvier nous avons touché 5 jours de paye seulement ; qu'il peut avoir besoin d'effets, comme on ne donne rien dans ce pays que ce qu'on arrache des habitants. Au surplus, je ne connais pas ses besoins : ils peuvent être réels, mais il est plus difficile de gagner 1 louis que de le dépenser. C'est à quoi il devrait penser, et son père de consulter ses moyens. = réponse =</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Du moment que j'ai eu écrit ma lettre, je n'ai pu la mettre à la poste : notre régiment a reçu l'ordre de partir pour se réunir dans les alentours de Rothenbürg[^6] à 12 lieues en avant dans la Prusse ; c'est à ce dernier endroit que tu m'écriras. Comme il n'y a que l'état-major et 2 compagnies de grenadiers de logés en ville, on loge séparément. Je loge vis-à-vis de mon colonel dans une riche maison ; [je] suis bien nourri et bien vu et traité au vin ; que n’es-tu [point à] cette table, [pour] manger bien les [cerises avec les pailles], je t'écris.[^7]</p> [^1]: Wassertrüdingen en Bavière, à 4 km au sud-est de Röckingen. [^2]: Voir lettre 43, note 10. [^3]: Thomas Jean Chassereaux (1763-1840) major du 32e de ligne (1803), qui a pris le commandement du 40e de ligne le 16 mai 1806. [^4]: Après ce mot, l’auteur a dessiné une médaille, allusion probable à la Légion d’honneur. [^5]: Pierre Levée (1783), conscrit de l'an X, il ne sera caporal qu'en 1808. Il est mis à la retraite en 1810 (SHD/GR, 21YC 350). [^6]: Rothenbürg ob der Tauber, à 56 km (soit plutôt 14 lieues) au nord-ouest de Wassertrüdingen. [^7]: Collection Martin Jaillet.</body>