| identifiant | CG1-0044.md |
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| fait partie de | correspondance |
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| est validé | oui |
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| date | 1791/01/23 00:00 |
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| titre | Napoléon à Matteo Buttafoco |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG1</i> - 44. - </b>À Matteo Buttafoco</h1><p style="margin-top: 0cm"><br/>
</p><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">23 janvier 1791</h2><p style="margin-top: 0cm"><br/>
</p><p style="margin-top: 0cm">Monsieur, depuis Bonifacio
au cap Corse, depuis Ajaccio à Bastia, ce n’est qu’un chorus
d’imprécations contre vous[^1].
Vos amis se cachent, vos parents vous désavouent et le sage même
qui ne se laisse jamais maîtriser par l’opinion populaire est
entraîné cette fois par l’effervescence générale.</p><p style="margin-top: 0cm">Qu’avez-vous fait ?
Quels sont donc les délits qui puissent justifier une indignation si
universelle, un abandon si complet ? C’est, monsieur, ce que je me
plais à rechercher en m’éclairant avec vous.</p><p style="margin-top: 0cm">L’histoire de votre vie,
depuis au moins que vous êtes lancé sur le théâtre des affaires,
est connue. Ses principaux traits en sont tracés ici en lettre de
sang. Cependant il est des détails plus ignorés : je pourrais alors
me tromper, mais je compte sur votre indulgence et espère dans vos
renseignements.</p><p style="margin-top: 0cm">Entré au service de
France[^2],
vous revîntes voir vos parents : vous trouvâtes les tyrans battus,
le Gouvernement national établi et les Corses, maîtrisés par les
grands sentiments, concourir à l’envi, par des sacrifices
journaliers, à la prospérité de la chose publique. Vous ne vous
laissâtes pas séduire par la fermentation générale : bien loin de
là, vous ne vîtes qu’avec pitié ce bavardage de patrie, de
liberté, d’indépendance, de constitution dont paraissaient
boursouflés jusqu’à nos derniers paysans. Une profonde méditation
vous avait dès lors appris à apprécier ces sentiments factices qui
ne se soutiennent qu’au détriment commun. Dans le fait, le paysan
doit travailler et non pas faire le héros, si l’on veut qu’il ne
meure pas de faim, qu’il élève sa famille, qu’il respecte
l’autorité. Quant aux personnes appelées par leur rang et leur
fortune au commandement, il n’est pas possible qu’elles soient
longtemps dupes, pour sacrifier à une chimère leurs commodités,
leur considération et qu’elles s’abaissent à courtiser un
savetier, pour finale de faire les Brutus. Cependant, comme il
entrait dans vos projets de capter M. Paoli, vous dûtes dissimuler :
M. Paoli était le centre de tous les mouvements du corps politique.
Nous ne lui refuserons pas du talent, même un certain génie : il
avait, en peu de temps, mis les affaires de l’île dans un bon
système ; il avait fondé une université où, pour la première
fois peut-être depuis la création, l’on enseignait dans nos
montagnes les sciences utiles au développement de notre raison ; il
avait établi une fonderie, des moulins à poudre, des fortifications
qui augmentaient les moyens de défense ; il avait ouvert des ports
qui, encourageant le commerce, développaient l’agriculture , il
avait créé une marine qui protégeait nos communications en nuisant
extrêmement aux ennemis. Tous ces établissements dans leur
naissance n’étaient que le présage de ce qu’il eût fait un
jour. L’union, la paix, la liberté étaient les avant-coureurs de
la prospérité nationale, si toutefois un gouvernement mal organisé,
fondé sur de fausses bases, n’eût été un préjugé encore plus
certain des malheurs, de l’anéantissement total où tout serait
tombé.</p><p style="margin-top: 0cm">M. Paoli avait rêvé de
faire le Solon ; mais il avait mal copié son original : il avait
tout mis entre les mains du peuple ou de ses représentants, de sorte
qu’on ne pouvait exister qu’en lui plaisant. Étrange erreur !
qui soumet là un brutal, à un mercenaire, l’homme qui, par son
éducation, l’illustration de sa naissance, sa fortune, est seul
fait pour gouverner. À la longue un bouleversement de raison si
palpable ne peut manquer d’entraîner la ruine et la dissolution du
corps politique, après l’avoir tourmenté par tous les genres de
maux.</p><p style="margin-top: 0cm">Vous réussîtes à
souhait. M. Paoli, sans cesse entouré d’enthousiastes ou de têtes
exaltées, ne s’imagina pas que l’on pût avoir une autre passion
que le fanatisme de la liberté et de l’indépendance. Vous
trouvant de certaines connaissances de la France, il ne daigna pas
observer, de plus près que vos paroles, les principes de votre
morale, il vous fit nommer pour traiter à Versailles de
l’accommodement qui s’entamait sous la médiation de ce cabinet.
M. de Choiseul vous vit et vous connut : les âmes d’une certaine
trempe sont d’abord appréciées. Bientôt, au lieu du représentant
du peuple libre, vous vous transformâtes en commis d’un satrape :
vous lui communiquâtes les instructions, les projets, les secrets du
cabinet de Corse.</p><p style="margin-top: 0cm">Cette conduite qu’ici
l’on trouve basse et atroce me paraît à moi toute simple ; mais
c’est qu’en toute espèce d’affaire, il s’agit de s’entendre
et de raisonner avec flegme.</p><p style="margin-top: 0cm">La prude juge la coquette
et en est persiflée ; c’est en peu de mots votre histoire.</p><p style="margin-top: 0cm">L’homme à principes
vous juge au pire ; mais vous ne croyez pas à l’homme à
principes. Le vulgaire, toujours séduit par de vertueux démagogues,
ne peut être apprécié par vous qui ne croyez pas à la vertu. Il
n’est permis de vous condamner que par vos principes, comme un
criminel par les lois ; mais ceux qui en connaissent le raffinement
ne trouvent dans votre conduite rien que de très simple. Cela
revient donc à ce que nous avons dit, que, dans toute espèce
d’affaires, il faut d’abord s’entendre, et puis raisonner avec
flegme. Vous avez d’ailleurs par devers vous une sous-défense non
moins victorieuse, car vous n’aspirez pas à la réputation de
Caton ou de Catinat[^3]
: il vous suffit d’être comme un certain monde ; et, dans ce
certain monde, il est convenu que celui qui peut avoir de l’argent
sans en profiter, c’est un nigaud ; car l’argent procure tous les
plaisirs des sens et les plaisirs des sens sont les seuls. Or, M. de
Choiseul, qui était très libéral, ne vous permettait pas de lui
résister, lorsque surtout votre ridicule patrie vous payait de vos
services, selon sa plaisante coutume, de l’honneur de la servir[^4].</p><p style="margin-top: 0cm">Le traité de Compiègne
conclu, M. de Chauvelin[^5]
et vingt-quatre bataillons débarquèrent sur nos bords[^6].
M. de Choiseul à qui la célérité de l’expédition importait
majeurement, avait des inquiétudes que, dans ses épanchements, il
ne pouvait vous dissimuler. Vous lui suggérâtes de vous y envoyer
avec quelques millions. Comme Philippe prenait des villes avec sa
mule, vous lui promîtes de tout soumettre sans obstacle... Aussitôt
dit, aussitôt fait, et vous voici repassant la mer, jetant le
masque, l’or et le brevet à la main, entamant des négociations
avec ceux que vous jugeâtes les plus faciles.</p><p style="margin-top: 0cm">N’imaginant pas qu’un
Corse pût se préférer à sa patrie, le cabinet corse vous avait
chargé de ses intérêts. N’imaginant pas de votre côté qu’un
homme pût ne pas préférer l’argent et soi à sa patrie, vous
vous vendîtes, et espérâtes les acheter tous. Moraliste profond,
vous saviez ce que le fanatisme d’un chacun valait, quelques livres
d’or de plus ou de moins nuançant à vos yeux la disparité des
caractères.</p><p style="margin-top: 0cm">Vous vous trompâtes
cependant : le faible fut bien ébranlé, mais fut épouvanté par
l’horrible idée de déchirer le sein de la patrie. Il s’imagina
voir le père, le frère, l’ami qui périt en la défendant, lever
la tête de la tombe sépulcrale pour l’accabler de malédictions.
Ces ridicules préjugés furent assez puissants pour vous arrêter
dans votre course : vous gémîtes d’avoir affaire à un peuple
enfant. Mais, monsieur, ce raffinement de sentiment n’est pas donné
à la multitude ; aussi vit-elle dans la pauvreté et la misère,
tandis que l’homme bien appris, pourvu que les circonstances le
favorisent, sait bien vite s’élever. C’est à peu près la
morale de votre histoire.</p><p style="margin-top: 0cm">En rendant compte des
obstacles qui s’opposaient à la réalisation de vos promesses,
vous proposâtes de faire venir le régiment Royal-Corse. Vous
espériez que son exemple désabuserait nos trop simples et trop bons
paysans, les accoutumerait à une chose où ils trouvaient tant de
répugnance. Vous fûtes encore trompé dans cette espérance. Les
Rossi, Marengo[^7]
et quelques autres fous, ne vont-ils pas enthousiasmer ce régiment
au point que les officiers unis protestent, par un acte authentique,
de renvoyer leurs brevets plutôt que de violer leurs serments ou des
devoirs plus sacrés encore ?</p><p style="margin-top: 0cm">Vous vous trouvâtes
réduit à votre seul exemple. Sans vous déconcerter, à la tête de
quelques amis et d’un détachement français, vous vous jetâtes
dans le Vescovato, mais le terrible Clemente[^8]
vous en dénicha, vous vous repliâtes sur Bastia avec vos compagnons
d’aventures et leurs familles. Cette petite affaire vous fit peu
d’honneur. Votre maison et celles de vos associés furent brûlées.
En lieu de sûreté, vous vous moquâtes de ces efforts impuissants.</p><p style="margin-top: 0cm">L’on veut ici vous
imputer à défi d’avoir voulu armer Royal-Corse contre ses frères.
L’on veut également entacher votre courage du peu de résistance
de Vescovato. Ces accusations sont très peu fondées : car la
première est une conséquence immédiate, c’est un moyen
d’exécution de vos projets, et, comme nous avons prouvé que votre
conduite était toute simple, il s’ensuit que cette inculpation
incidente est détruite. Quant au défaut de courage, je ne vois pas
que l’action de Vescovato puisse l’arrêter[^9].
Vous n’allâtes pas là pour faire sérieusement la guerre, mais
pour encourager par votre exemple ceux qui vacillaient dans le parti
opposé. Et puis, quel droit a-t-on d’exiger que vous eussiez
risqué le fruit de deux ans de bonne conduite pour vous faire tuer
comme un soldat ? Mais vous deviez être ému de voir votre maison et
celles de vos amis en proie aux flammes... Bon Dieu ! quand
sera-ce que les gens bornés cesseront de vouloir tout apprécier ?
Laissant brûler votre maison, vous mettiez M. de Choiseul dans la
nécessité de vous indemniser. L’expérience a prouvé la justesse
de vos calculs : on vous remit bien au-delà de l’évalué des
pertes. Il est vrai que l’on se plaint que vous gardâtes tout pour
vous, ne donnant qu’une bagatelle aux misérables que vous aviez
séduits. Pour justifier si vous l’avez dû faire, il ne s’agit
que de savoir si vous l’avez pu faire avec sûreté. Or, de pauvres
gens qui avaient si besoin de votre protection, n’étaient pas dans
le cas de réclamer, ni même dans celui de connaître bien
clairement le tort qu’on leur faisait. Ils ne pouvaient pas faire
les mécontents et se révolter contre votre autorité : en horreur à
leurs compatriotes, leur retour n’eût pas été plus sincère. Il
est donc bien naturel qu’ayant ainsi trouvé quelques milliers
d’écus, vous ne les ayez pas laissé échapper : c’eût été
une duperie.</p><p style="margin-top: 0cm"><br/>
</p><p style="margin-top: 0cm">Les Français, battus
malgré leur or, leurs brevets, la discipline de leurs nombreux
bataillons, la légèreté de leurs escadrons, l’adresse de leurs
artilleurs ; défaits à la Penta, à Vescovato, à Loretto, à San
Nicolao, à Borgo, à Barbaggio, à Oletta, se retranchèrent
excessivement découragés. L’hiver, le moment de leur repos, fut
pour vous, monsieur, celui du plus grand travail : et si vous ne
pûtes triompher de l’obstination des préjugés profondément
enracinés dans l’esprit du peuple, vous parvîntes à en séduire
quelques chefs auxquels vous réussîtes, quoiqu’avec peine, à
inculquer les bons sentiments ; ce qui, joint aux trente bataillons
qu’au printemps suivant, M. de Vaux conduisit avec lui, soumit la
Corse au joug, obligea Paoli et les plus fanatiques à la retraite.</p><p style="margin-top: 0cm">Une partie des patriotes
étaient morts en défendant leur indépendance, l’autre avait fui
une terre proscrite, désormais hideux nid des tyrans. Mais un grand
nombre n’avait pu mourir ni fuir. Ils furent l’objet des
persécutions. Des âmes que l’on n’avait pu corrompre étaient
d’une autre trempe ; l’on ne pouvait asseoir l’empire français
que sur leur anéantissement absolu. Hélas ! ce plan ne fut que
trop ponctuellement exécuté. Les uns périrent victimes des crimes
qu’on leur supposa ; les autres, trahis par l’hospitalité, par
la confiance, expièrent sur l’échafaud les soupirs, les larmes
surprises à leur dissimulation ; un grand nombre, entassés par
Narbonne-Fridzelar[^10]
dans la tour de Toulon, empoisonnés par les aliments, tourmentés
par leurs chaînes, accablés par les plus indignes traitements, ne
vécurent quelque temps dans les soupirs que pour voir la mort
s’avancer à pas lents... Dieu ! témoin de leur innocence,
comment ne te rendis-tu pas leur vengeur !</p><p style="margin-top: 0cm">Au milieu de ce désastre
général, au sein des cris et des gémissements de cet infortuné
peuple, vous, cependant, commençâtes à jouir du fruit de vos
peines : honneurs, dignités, pensions, tout vous fut prodigué. Vos
prospérités se seraient encore plus rapidement accrues lorsque la
[du Barry[^11]]
culbuta M. de Choiseul, vous priva d’un protecteur, d’un
appréciateur de vos services. Ce coup ne vous découragea pas. Vous
vous tournâtes du côté des bureaux ; vous sentîtes seulement la
nécessité d’être plus assidu. Ils en furent flattés, vos
services étaient si notoires ! Tout vous fut accordé. Non
content de l’étang de Biguglia, vous demandâtes une partie des
terres de plusieurs communautés[^12].
Pourquoi les en vouliez-vous dépouiller, dit-on ? Je demande à mon
tour : Quels égards devez-vous avoir pour une nation que vous saviez
vous détester ?</p><p style="margin-top: 0cm">Votre projet favori était
de partager l’île entre dix barons. Comment ! non content
d’avoir aidé à forger les chaînes où votre patrie était
retenue, vous vouliez encore l’assujettir à l’absurde régime
féodal ! Mais je vous loue d’avoir fait aux Corses le plus de
mal que vous pouviez : vous étiez dans un état de guerre avec eux,
et, dans l’état de guerre, faire du mal pour son profit est un
axiome.</p><p style="margin-top: 0cm">Mais passons sur toutes
ces misères-là ; arrivons au moment actuel et finissons une lettre
qui, par son épouvantable longueur, ne peut manquer de vous
fatiguer.</p><p style="margin-top: 0cm">L’état des affaires de
France présageait des événements extraordinaires. Vous en
craignîtes le contre-coup en Corse. Le même délire dont nous
étions possédés avant la guerre, à votre grand scandale, commença
à ématir cet aimable peuple. Vous en comprîtes les conséquences ;
car, si les grands sentiments maîtrisaient l’opinion vous ne
deveniez plus qu’un traître au lieu d’un homme de bon sens. Pis
encore : si les grands sentiments revenaient à agiter le sang de nos
chauds compatriotes, que deveniez-vous ? Votre conscience alors
commença à vous épouvanter : inquiet, affligé, vous ne vous y
abandonnâtes pas, vous résolûtes de jouer le tout pour le tout,
mais vous le fîtes en homme de tête. Vous vous mariâtes pour
accroître le nombre de vos appuis. Un honnête homme qui avait, par
votre parole, donné sa sœur à votre neveu se trouva abusé. Votre
neveu, dont vous aviez englouti le patrimoine pour accroître un
héritage qui devait être le sien, s’est trouvé réduit dans la
misère avec une nombreuse famille.</p><p style="margin-top: 0cm">Vos affaires domestiques
arrangées, vous jetâtes un coup d’œil sur le pays ; vous le
vîtes fumant du sang de ses martyrs, jonché de victimes
multipliées, n’inspirer à tous pas que des idées de vengeance.
Mais vous y vîtes l’atroce militaire, l’impertinent robin,
l’avide publicain y régner sans contradictions et le Corse,
accablé sous ses triples chaînes, n’oser ni penser à ce qu’il
fût, ni réfléchir sur ce qu’il pouvait être encore. Vous vous
dîtes dans la joie de votre cœur : les choses vont bien ; il ne
s’agit que de les maintenir. Et aussitôt vous vous liguâtes avec
le militaire, le robin et le publicain. Il ne fut plus question que
de s’occuper à avoir des députés qui fussent animés par ces
sentiments ; car, pour vous, vous ne pouviez pas soupçonner qu’une
nation, votre ennemie, vous choisît pour la représenter, mais vous
dûtes changer d’opinion lorsque les lettres de convocation, par
une absurdité peut-être faite à dessein, déterminèrent que le
député de la Noblesse serait nommé dans une assemblée composée
seulement de vingt-deux personnes : il ne s’agissait que d’obtenir
douze suffrages. Vos coassociés du Conseil supérieur travaillèrent
avec activité : menaces, promesses, caresses, argent, tout fut mis
en jeu : vous réussîtes. Les vôtres ne furent pas si heureux dans
les Communes ; le Premier président échoué et deux hommes exaltés
dans leurs idées, l’un fils, frère, neveu des plus zélés
défenseurs de la cause commune ; l’autre avait vu Sionville[^13]
et Narbonne, en gémissant sur son impuissance ; son esprit était
plein des horreurs qu’il avait vu commettre : ces deux hommes
furent proclamés et rencontrèrent le vœu de la nation dont ils
devinrent l’espoir. Le dépit secret, la rage que votre nomination
dit dévorer à tous, font l’éloge de vos manœuvres et du crédit
de votre ligue.</p><p style="margin-top: 0cm">Arrivé à Versailles,
vous fûtes zélé royaliste : arrivé à Paris, vous dûtes voir,
avec un sensible chagrin, que le gouvernement que l’on voulait
organiser sur tant de débris était le même que l’on avait chez
nous noyé dans tant de sang.</p><p style="margin-top: 0cm">Les efforts des méchants
furent impuissants ; la nouvelle constitution admirée de l’Europe
et devenue la sollicitude de tout être pensant, il ne vous resta
plus qu’une ressource, ce fut de faire croire que cette
Constitution ne convenait pas à notre île quand elle était
exactement la même que celle qui opéra de si bons effets et qu’il
fallut tant de sang pour nous arracher.</p><p style="margin-top: 0cm">Tous les délégués de
l’ancienne administration qui entraient naturellement dans votre
cabale, vous servirent avec toute la chaleur de l’intérêt
personnel : l’on dressa des mémoires où l’on prétendit prouver
l’avantage dont était pour nous le gouvernement actuel et où l’on
établissait que tout changement contrarierait le vœu de la nation.
Dans ce même temps, la ville d’Ajaccio eut indice de ce qui se
tramait ; elle leva le front, forma sa garde nationale, organisa son
comité. Cet incident inattendu vous alarma ; la fermentation se
communiquait partout. Vous persuadâtes aux ministres sur qui vous
aviez pris de l’ascendant pour les affaires de Corse, qu’il était
imminent d’y envoyer votre beau-père, M. Gaffori, avec un
commandement ; et voici M. Gaffori, digne précurseur de M. Narbonne,
qui prétend, à la tête de ses troupes, maintenir la tyrannie que
feu son père, de glorieuse mémoire, avait combattue et confondue
par son génie. Des bévues sans nombre ne permirent pas de
dissimuler la médiocrité des talents de votre beau-père : il
n’avait que l’art de se faire des ennemis. L’on se ralliait de
tous côtés contre lui. Dans ce pressant danger, vous levâtes les
yeux et vous vîtes Narbonne ; Narbonne, mettant à profit un moment
de faveur, avait projeté de fixer dans une île qu’il avait
dévastée par des cruautés inouïes, le despotisme qui le rongeait.
Vous vous concertâtes : le projet est arrêté ; cinq mille hommes
ont reçu des ordres ; les brevets pour accroître d’un bataillon
le régiment provincial sont expédiés ; Narbonne est parti ; cette
pauvre nation, sans armes, sans courage, est livrée, sans espoir et
sans ressources, aux mains de celui qui en fut le bourreau.</p><p style="margin-top: 0cm">Ô infortunés
compatriotes ! De quelle trame odieuse alliez-vous être
victimes ? Vous vous en seriez aperçus lorsqu’il n’eût plus été
temps. Quel moyen de résister sans armes à dix mille hommes ? Vous
eussiez vous-mêmes signé l’acte de votre avilissement : l’espoir
se serait enfui, l’espérance éteinte et des jours de malheur se
seraient succédé sans interruption. La France libre vous eût
regardé avec mépris, l’Italie affligée avec indignation ; et
l’Europe, étonnée de ce degré sans exemple d’avilissement, eût
effacé de ses annales les traits qui font honneur à votre vertu.
Mais vos députés des Communes pénétrèrent le projet et vous
avertirent à temps. Un roi qui ne désira jamais que le bonheur de
ses compatriotes, éclairé par M. La Fayette, ce constant ami de la
liberté, put dissiper les intrigues d’un ministre perfide que la
vengeance inspira toujours à vous nuire. Ajaccio montra de la
résolution dans son adresse, où était peint avec tant d’énergie
l’état misérable auquel vous avait réduit le plus oppressif des
gouvernements. Bastia, engourdie jusqu’alors, se réveilla au bruit
du danger et prit les armes avec cette résolution qui l’a toujours
distinguée. Aréna[^14]
vient de Paris en Balagne, plein de ces sentiments qui portent à
tout entreprendre, à n’estimer aucun danger. Les armes d’une
main, les décrets de l’Assemblée nationale de l’autre, il fit
pâlir les ennemis publics. Achille Murati[^15],
le conquérant de Caprara, qui porta la désolation jusque dans
Gênes, à qui il ne manqua pour être un Turenne que des
circonstances et un théâtre plus vaste, fit ressouvenir aux
compagnons de sa gloire qu’il était temps d’en acquérir encore
: que la patrie en danger avait besoin, non d’intrigues où il ne
s’entendait jamais, mais du fer et du feu. Au bruit d’une
secousse générale, Gaffori rentra dans le néant d’où, mal à
propos, l’intrigue l’avait fait sortir : il trembla dans la
forteresse de Corte. Narbonne, de Lyon, courut ensevelir dans Rome sa
honte et ses projets infernaux. Peu de jours après, la Corse est
intégrée à la France, Paoli rappelé, et, dans un instant, la
perspective change et vous offre une carrière que vous n’eussiez
jamais osé espérer.</p><p style="margin-top: 0cm">Pardonnez, monsieur,
pardonnez : j’ai pris la plume pour vous défendre, mais mon cœur
s’est violemment révolté contre un système si suivi de trahison
et d’horreur. Eh quoi ! fils de cette même patrie, ne
sentîtes-vous jamais rien pour elle ? Eh quoi ! votre cœur
fut-il donc sans mouvement à la vue des rochers, des arbres, des
maisons, des sites, théâtres des jeux de votre enfance ? Arrivé au
monde, elle vous porta dans son sein, elle vous nourrit de ses fruits
: arrivé à l’âge de raison, elle vous nourrit de ses fruits ;
elle vous honora de sa confiance. Elle vous dit : "Mon fils,
vous voyez l’état de ma misère où m’a réduite l’injustice
des hommes. Concentrée dans ma chaleur, je reprends des forces qui
me promettent un prompt et infaillible rétablissement ; mais l’on
me menace encore ? Volez, mon fils, volez à Versailles, éclairez le
grand roi, dissipez ses soupçons, demandez-lui son amitié."</p><p style="margin-top: 0cm">Eh bien ! un peu d’or
vous fit trahir sa confiance ; et bientôt, pour un peu d’or, l’on
vous vit, le fer parricide à la main, entre-déchirer ses
entrailles. Ah ! Monsieur, je suis loin de vous désirer du mal,
mais craignez... il est des remords vengeurs ! Vos compatriotes
à qui vous êtes en horreur, éclaireront la France. Les biens, les
pensions, fruit de vos trahisons, vous seront ôtés. Dans la
décrépitude de la vieillesse et de la misère, dans l’affreuse
solitude du crime, vous vivrez assez longtemps pour être tourmenté
par votre conscience. Le père vous montrera à son fils, le
précepteur à son élève, en leur disant : "Jeunes gens,
apprenez à respecter la patrie, la vertu, la foi, l’humanité."</p><p style="margin-top: 0cm">Et vous, de qui l’on
prostitua la jeunesse, les grâces et l’innocence, votre cœur pur
et chaste palpite donc sous une main criminelle, femme respectable et
infortunée ! Dans ces moments que la nature commande à
l’amour, lorsque, arrachés aux chimères de la vie, des plaisirs
sans mélange se succèdent rapidement ; lorsque l’âme agrandie
par le feu du sentiment, ne jouit que de faire jouir, ne sent que de
faire sentir, vous pressez contre votre cœur, vous vous identifiez à
l’homme froid, à l’égoïste qui ne se démentit jamais et qui,
dans le cours de soixante ans, ne connut que les calculs de son
intérêt, l’instinct de la destruction, l’avidité la plus
infâme, les plaisirs, les vils plaisirs des sens ! Bientôt la
cohue des honneurs, les lambris de l’opulence vont disparaître ;
le mépris des hommes vous accablera. Chercherez-vous dans le sein de
celui qui en est l’auteur une consolation indispensable à votre
âme douce et aimante ? Chercherez-vous sur ses yeux des larmes pour
mélanger aux vôtres ? Votre main défaillante, placée sur son
sein, cherchera-t-elle à se retracer l’agitation du vôtre ?
Hélas ! si vous lui surprenez des larmes, ce seront celles du
remords ; si son sein s’agite, ce sera des convulsions du méchant
qui meurt en abhorrant la nature, lui et la main qui le guide !</p><p style="margin-top: 0cm">Ô Lameth ! Ô
Robespierre ! Ô Pétion[^16] !
Ô Volney ! Ô Mirabeau ! Ô Barnave[^17] !
Ô Bailly[^18] !
Ô Lafayette ! voilà l’homme qui ose s’asseoir à côté de
vous ! Tout dégouttant du sang de ses frères, souillé par des
crimes de toute espèce, il se présente avec confiance sous une
veste de général, inique récompense de ses forfaits ! Il ose
se dire représentant de la nation, lui qui la vendit, et vous le
souffrez ! Il ose lever les yeux, prêter les oreilles à vos
discours et vous le souffrez ! Si c’est la voix du peuple, il
n’eut jamais que celle de douze nobles ; si c’est la voix du
peuple, Ajaccio, Bastia et la plupart des cantons ont fait à son
effigie ce qu’ils eussent voulu faire à sa personne.</p><p style="margin-top: 0cm">Mais vous que l’erreur
du moment, peut-être les abus de l’instant portent à vous opposer
aux nouveaux changements ; pourrez-vous souffrir un traître ? Celui
qui, sous l’extérieur d’un homme sensé, renferme, cache une
avidité de valet, je ne saurais l’imaginer. Vous serez les
premiers à le chasser ignominieusement dès que l’on vous aura
instruits du tissu d’horreurs dont il a été l’artisan.[^19]</p><p style="margin-top: 0cm"><br/>
</p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Bonaparte</h3><p style="margin-top: 0cm; ">
<br/>
</p>
[^1]: Buttafoco est le leader du parti royaliste, opposé à Paoli.
[^2]: Comme enseigne au Royal-Italien, à l’âge de dix ans.
[^3]: Sans doute Catilina.
[^4]: Envoyé à Versailles pour demander l’aide de la France contre
Gênes, Buttafoco avait finalement plaidé pour l’annexion, dans
un mémoire de janvier 1762.
[^5]: François
Claude, marquis de Chauvelin (mort en 1774), ambassadeur de France à
Gênes au moment de l’acquisition de la Corse.
[^6]: Second traité de Compiègne (1764) accordant à la France le droit
de renforcer sa présence militaire en Corse.
[^7]: Marengo, officier au Royal-Corse
[^8]: Clemente Paoli, fils aîné de Pascal Paoli.
[^9]: Buttafoco avait tenté sans succès de soulever la population de
Vescovato.
[^10]: Narbonne-Fridzelar, général français ayant participé à la
pacification de la Corse sous Louis XV.
[^11]: <span></span><b>
</b>Jeanne Bécu comtesse du Barry (1743-1793) : favorite de
Louis XV, au centre des intrigues de cour, elle contribua à la
chute de Choiseul et à l’avènement de Maupeou.
[^12]: Le gouvernement royal avait en effet largement récompensé les
services de Buttafoco, notamment pour le dédommager de ses nombreux
voyages entre la Corse et le Continent.
[^13]: Sionville, général français qui participa à la pacification de
la Corse sous Louis XV.
[^14]: Barthélémy Aréna, (1765-1832), député de Corse à la
Législative puis au conseil des Cinq Cents.
[^15]: Achille Murati (1726-1801), inconditionnel de Paoli, membre de
l’administration départementale de la Corse (1790) puis
lieutenant-colonel d’un des bataillons de volontaires de l’île
(1792). Il se rallie aux Français après 1796.
[^16]: Jérôme Pétion (1756-1794), avocat, il se fait remarquer dès la
Constituante pour ses idées avancées. Il se lie à Robespierre,
devient maire de Paris (1791), participe par omission (juin 1792) et
action (août) à la chute de la royauté. Finalement, il se
séparera de Robespierre et devra fuir pour ne pas monter à
l’échafaud. Il finira par se suicider.
[^17]: Antoine Pierre Joseph Marie Barnave (1761-1793), député à la
Constituante, membre fondateur du club des jacobins, il défend
finalement la monarchie ce qui lui vaut d’être arrêté après le
10 août et d’être guillotiné un an plus tard.
[^18]: Jean Sylvain Bailly, (1736-1793), astronome, président de la
Constituante, maire de Paris (1789-1791), il tente ensuite de vivre
retiré. Appelé à témoigner au procès de Marie-Antoinette, il
est finalement arrêté et guillotiné.
[^19]: <span></span>Frédéric Masson, Guido Biagi,<i>Napoléon Manuscrits inédits</i>,
Albin Michel, 1907, p. 446 et suivantes. Cette lettre fut lue au
club d’Ajaccio qui en décida l’impression qui se fit finalement
au frais de Bonaparte… à Dôle. Les cent exemplaires, réalisés
par l’imprimeur Joly, furent envoyés en Corse.</body> |
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