CS_Hinard_43.md

identifiantCS_Hinard_43.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1806/06/14 00:00
titreSergent François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 43 - </b>Sergent François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Röckingen[^1] en Prusse, le 14 juin 1806</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère épouse, par ton avant-dernière lettre, tu avais été prête à m'accuser de négligence sur mon retard à t'écrire, ou tu pensais que j'étais malade. Ma lettre, que tu as reçue aussi vite que j'ai reçu la tienne, t'en détaillait les motifs et a dû te prouver le contraire. Mon éloignement augmente chaque jour mon ennui et mon inquiétude, et je n'écris pas aussi souvent que je le voudrais bien par la cherté des ports de lettres, et mon unique désir est de me rapprocher si près que les frais en soient acquittés par l'amitié. Qu'il est facile à passer, le Rhin, mais aussi que de peine à le repasser ! Et je croyais que le moyen d’y parvenir était celui d'une nouvelle guerre ; non, depuis quelques jours on nous annonce notre prochain départ, et les différentes affaires avec les puissances doivent s'arranger. On dispose tout à l'effet de nous mettre en route, on rétablit les mauvais habits, on dessine des souliers ; on confectionne des sarrots[^2] de toile qu'on a fait donner aux paysans pour remplacer nos capotes qui nous deviendraient à charge pour la route dans une saison si brûlante. Enfin tout porte à croire et il paraît certain que nous allons rentrer sous peu en France. On a établi le mode de solder la troupe de ce qui lui est dû au moment de sa rentrée en France, à raison de double prêt tous les cinq jours jusqu'à parfait paiement. Cette méthode prive d'avoir tout à la fois tout ce qui est dû, mais les sous-officiers espèrent qu'il leur sera donné un acompte pour pouvoir paraître dans une bonne tenue, ce qui me fait espérer à pouvoir disposer d'une partie. On nous a dit qu'on nous prépare des cantonnements sur le Rhin pour 15 jours pour nous habiller et que de suite nous partirions pour Paris. Avec quel plaisir on nous verra partir de ce pays. La misère devient à son comble : on vient de demander encore aux habitants des sarrots, et ils tremblent si nous restons qu'on ne demande encore autre chose. Les femmes pleuraient lorsqu’elles apportaient la toile ; dans des maisons où il y a 4 soldats, il fallait fournir 28 aunes[^3] de toile. Enfin nous ne leur laisserons que les yeux pour pleurer… Pauvre peuple ! Nous sommes ton allié et on te ruine tout de même.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Les régiments ont fait des changements dans leurs cantonnements. Je suis rapproché de celui de Levée d'une demi-lieue : je l'ai vu voilà cinq jours. Il se portait bien ; il fait des compliments à ses gens ; tu leur en feras aussi de ma part.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je désirerais pouvoir procurer l'extrait de mort du jeune Ambrois[^4] à ses parents, mais il m'est de toute impossibilité car le Corps ne l'a point reçu lui-même et comme il est mort à Linz[^5] et qu'il y avait plusieurs hôpitaux, on ne sait point dans lequel il aura été porté, et je ne puis en avoir aucun indice puisque c'est en Autriche. Sitôt qu'il parviendra au régiment je leur en donnerai des nouvelles.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ta lettre, ma chère Rosalie, m'a fait bien du plaisir, mais elle est mêlée de peine : tu m'annonces la prospérité de notre petit Paul, les caprices de Séraphin et la maladie de ton frère, j'en ressens toute la peine possible. Rappelle-moi à son souvenir, et l'engage de ma part à prendre courage ; je ne partage pas moins l'envie qu'il a de nous revoir.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je t'invite à n'être pas moins bonne envers Séraphin, mais plus sévère. Dis-lui que sous peu j'irai voir s'il est bon gar[çon]. S'il ne prend comme tu me le dis des nourritures qu'à […] goût qui ne soient pas nourrissantes, il se formera un tempérament sec, il s'affaiblira les organes au lieu [de] les fortifier et finira par être moins pénétrant et réfléchi. Présente-lui toujours les choses qui peuvent l'engager à prendre ce que tu veux lui donner. Je suis charmé des dispositions de Paul, mon envie serait de le voir dans un si bel âge. Dieu veuille nous donner la paix et me rapprocher de vous pour jamais.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Tu m’as peu parlé de ma mère et de sa santé ; dis-moi si elle tient toujours l'école, si c'est elle qui instruit Séraphin, s'il lit correctement, s'il n'a point de mauvais accent, s'il a la mémoire heureuse. Je t'invite à t'assurer de cela par toi-même et à ne pas souffrir qu'il contracte de mauvais défauts. Tu me diras également le nom de ceux qui occupent notre maison et quand la location doit finir, si elle est entretenue et s’il ne s'y fait point de dégradations. Ma santé n'est pas des meilleures depuis trois semaines ; le peu de repos de la campagne, la fatigue et le printemps m’ont agité le sang d'une telle manière, et par suite de ma gale, que j'ai été obligé de prendre des ptisanes[^6] rafraîchissantes pour me le purifier, mais je n'ai point purgé. Je vois que les vôtres sont assez bonnes, ainsi que celles de nos enfants et de nos mères. Je vous engage à prendre courage et à me conserver des jours qui me sont chers. Embrasse les pour moi, et les assure de mon attachement . Dix mille choses amicales de ma part à nos frères et sœurs, cousins et cousines, et marque-moi tout ce qu'il y a de nouveau. Je t'envoie mille baisers sur les ailes de la fidèle et constante amitié. Ton époux,</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Notre ci-devant colonel est général de brigade[^7] : c'est au 40<sup>e</sup> régiment qu'il doit cet avancement, puisque c'est le régiment qui a battu le premier la charge à Austerlitz. Mais il a fait bien des injustices dans les récompenses qu'il a proposées au gouvernement : 4 capitaines, 4 lieutenants, 3 sous-lieutenants, 1 chirurgien major, 1 sergent major, 4 sergents et 1 grenadier sont ceux qui ont eu la croix d'honneur comme ancien militaire. D'autres qui s'étaient montrés aussi braves n'ont rien eu, ce qui a fait beaucoup murmurer de sacrifier sa vie où s'exposer pour rien. Nous avions M. Michel[^8] qui a été à Coutances pour colonel, mais il est nommé gros-major[^9] de la garde. C'est un autre du 32e régiment que nous avons[^10]. On attend des nouvelles de tous les malades dans les hôpitaux ou leur extrait de mort pour faire des nominations, et il se trouvera beaucoup de places vacantes. Je viens d'être nommé sergent[^11] ; j'attends que ça me conduira au grade de sergent major, ce qui ne pouvait se faire étant fourrier.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Mon adresse : M. Hinard, sergent à la 7<sup>e</sup>. compagnie. du 1<sup>er</sup>. bataillon. du 40<sup>e</sup>. régiment d'infanterie de ligne, division de M. le général Suchet, 5<sup>e</sup> corps d'armée cantonné à Rokingen, dans le pays d'Anspach ou à la suite de la division pour France.[^12]</p> [^1]: Röckingen, commune de Bavière ayant fait partie de la principauté d’Ansbach, devenue bavaroise en 1806, à 15 km à l’est de Sinbronn. [^2]: Blouse de protection épaisse portée par-dessus le vêtement. [^3]: L’aune est une ancienne unité de mesure valant quatre pieds, soit un peu plus d’un mètre. Cela fait donc plus de 7 mètres de toile par soldat ! [^4]: Cf. lettres 40 et 41. [^5]: Linz, en Autriche. [^6]: Décoction d’orge pilée administrée aux malades, qui a donné « tisane ». [^7]: François Marie Guillaume Legendre d’Harvesse (1766-1828) issu du 10<sup>e</sup> bataillon de volontaires de la Manche, chef de brigade de la 40<sup>e</sup> demi-brigade d’infanterie de ligne le 28 mai 1800. Nommé colonel en 1803, il est promu général de brigade le 24 décembre 1805 en raison de son comportement exemplaire à Austerlitz. Il est ensuite affecté aux 32<sup>e</sup> et 96<sup>e</sup> de ligne. [^8]: Claude-Étienne Michel (1772-1815), issu du 6<sup>e</sup> bataillon de volontaires du Jura, major du 40<sup>e</sup> de ligne le 23 décembre 1803, nommé colonel du 40<sup>e</sup> de ligne le 27 décembre 1805 en raison de sa bravoure à Austerlitz, puis major du 1<sup>er</sup> régiment de grenadiers à pied de la Vieille Garde le 1er mai 1806. [^9]: Major commandant du dépôt du régiment. [^10]: Il s’agit de Thomas Jean Chassereaux (1763-1840), issu du 1<sup>er</sup> bataillon de volontaires du Finistère, nommé major du 32<sup>e</sup> de ligne le 22 décembre 1803, passé au commandement du 40<sup>e</sup> de ligne en tant que colonel le 16 mai 1806. [^11]: Le registre-matricule indique que le changement de grade a eu lieu le 21 juin 1806, il doit donc y avoir soit une erreur, soit plus probablement un décalage entre la nomination et la prise effective de fonctions. [^12]: Collection Martin Jaillet.</body>