CS_Hinard_42.md

identifiantCS_Hinard_42.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1806/05/07 00:00
titreCaporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 42 - </b>Caporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Sinbronn[^1] en Prusse, le 7 mai 1806</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, le silence que j’ai gardé depuis la réception de ta lettre, le 13 du mois dernier en réponse à mes deux dernières, n’a été causé que par un mal que j’ai eu au bras droit occasionné par un coup de pied de cheval et dont je suis parfaitement guéri. J’aurais pu te faire réponse par une main étrangère, mais je ne pouvais me livrer à un détail et à une dictée que je me réserve seul, d’ailleurs l’espoir que j’avais de rentrer en France me faisait chaque jour délayer pour pouvoir te l’annoncer. Je suis trompé dans une attente et de tout ce qui s’est dit de notre rentrée en France, rien n’a eu lieu ni ne semble s’effectuer ; nous sommes restés dans une stagnation tout-à-fait ennuyeuse. Tout dort d’un profond sommeil, aujourd’hui c’est la paix et demain la guerre, je ne puis définir toutes les conjectures qui s’élèvent à ce sujet. On parle de victoires que nous avons remportées à l’armée d’Italie, on dit que nous y avons été battus, que nous allons avoir la guerre avec la Prusse pour la forcer à s’allier avec la France, et avec l’Autriche et battre le Grand Turc[^2], enfin mille nouvelles plus ou moins vraies et que personne ne sait au juste. Depuis mes deux dernières lettres, les dépôts des corps étaient partis de Strasbourg pour aller dans chacun leur endroit pour y attendre les bataillons de guerre, et sont revenus à Strasbourg. Des corps d’armée avaient déjà passé le Rhin et l’ont repassé et sont ainsi que nous cantonnés sur la frontière de Prusse et dans la Bavière, nourris – généraux, officiers, et soldats – par l’habitant, et je ne puis penser ce qu’on prétend faire en nous laissant dans un pays où notre séjour de quelques mois va les réduire à une misère certaine. Ils sont aux plus petits soins pour nous, tant notre présence inspire de crainte. Un général dépense pour sa table chaque jour 200 florins, chaque florin vaut 2 francs germinal[^3], quatre officiers dans 15 jours ont dépensé également pour leur table 1800 florins, et chaque soldat dans son logement est on ne peut mieux nourri, prend le café dans la campagne comme dans la ville, l’eau de vie à gogo, la meilleure bière de l’endroit, enfin se fait blanchir, fournir le tabac, des guêtres et pantalons de toile. Vois de quel œil nous devons être vus, et pourtant on ne parle jamais à un militaire le chapeau sur la tête. Le seul nom de Français fait trembler le plus grand comme le plus petit, et je m’étonne qu’ils n’agissent de scélératesse comme il s’est fait dans plusieurs endroits de l’Autriche envers nous. Dans les villes, la pénurie est plus grande, il faut qu’ils achètent tout, et l’on voit un habitant dans sa maison manger du pain noir et son militaire du pain blanc, d’autres vont demander dans les campagnes l’aumône pour se nourrir tandis que le soldat mange le peu de ressources qu’il a et ce qu’il peut gagner, et des femmes et des filles se déshonorent par le besoin. Tel est la situation du pays que nous occupons, et malgré que nous y soyons bien, chacun demande à rentrer en France, et moi le premier.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère amie, tu as bien raison de me dire qu’il n’y avait que l’envie de me rapprocher de toi qui pût ranimer mon courage. Oh ! oui, chaque pas vers toi diminuait mes douleurs et m’a conduit à un parfait rétablissement. J’ai pris de l’embonpoint dans ce repos, mais il est toujours mêlé de vives inquiétudes, ne pouvant savoir quelles seront les suites de cette guerre. Je frémis d’avance à la pensée de rétrograder sur nos pas et passer mes beaux jours séparés l’un de l’autre. Je m’attriste lorsque j’y pense et comme je disais hier au frère de Quesnel, que j’ai fait passer caporal dans la compagnie d’après sa conduite à mon égard, je suis bien privé de la présence de mon épouse mais je suis satisfait qu’elle ait des enfants qui lui tiennent lieu d’époux et me rappellent toujours à sa mémoire. Mais moi je n’ai que la pensée et elle sera cause de mon malheur ; je suis content qu’il soit avec moi, il est assez réfléchi et m’est un compagnon fidèle dans mon malheur et auquel je peux confier mes peines. Son frère est de retour, sa plaie est presque guérie, mais il ne peut pas encore marcher sans béquille et il est malheureusement estropié.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> L’envie de te revoir, ainsi que nos chers enfants et nos mères n’est pas peu grand, et lorsque tu me dis que je trouverai deux enfants pour lesquels tu t’es donnée de la peine à les élever, je n’en doute nullement. Que n’ai-je été à même de pouvoir te seconder, partager ton plaisir et ta peine ; je ne sais de quelle manière payer ton courage et ta grande tendresse, et ce n’est qu’en me rapprochant de toi pour jamais m’en acquitter.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ton excuse m’a fâché en me rappelant à des promesses et à une demande dont j’ai toujours eu l’intention, et que l’éloignement et les circonstances seules ont empêché. Oui, on doit être hardi l’un envers l’autre quand on est époux et surtout quand on a couché ensemble, il m’ennuie…… Il m’ennuie…… Tu m’entends, je n’en ai que la pensée et elle me vient souvent, tu dois être de même.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je ne puis savoir dans quel hôpital est Gambillon, et je ne puis savoir s’il est mort ou non. J’ai parlé [à] Le Rendu, j’ai eu un long entretien avec lui : il existe un micmac entre sa femme et lui, son frère et sa mère que je ne puis définir. Tout ce que je sais, c’est que la femme s’est mal comportée envers sa belle-mère, qu’elle n’est pas des plus honnêtes, et que le beau-frère a souvent remplacé le mari. Je t’invite à ne plus marquer à son égard cet intérêt que ton cœur te dictait, et lui dire que je ne suis pas à portée de le voir. J’ai vu le petit Lièvre, il revenait de l’hôpital pour la galle, il est également surpris que ses parents [ne] lui écrivent pas, il est cantonné à Galzein dans le même pays [que] nous. J’ai engagé Hélaine de la rue des Teintures[^4] à écrire à sa mère, il m’a dit qu’il avait l’intention de n’écrire qu’en France. La conduite du Vée ne m’a point engagé à parler par moi-même pour le faire faire caporal ; j’ai fait parler par un autre, mais il a été refusé, disant qu’il y en avait un autre qui devait passer et ce sera pour plus tard, n’en dis rien à ses gens. Tu ne m’as point parlé de ce que Séraphin peut savoir où il lit et s’il va toujours à l’école ; dis-lui que s’il apprend bien, sitôt mon passage du Rhin je lui enverrai ce qu’il aspire tant avec un beau bonnet de ce pays. Cette occasion me servirait, chère Rosalie, pour accomplir ma promesse, puisque je toucherai de l’argent et que depuis le premier de l’an nous n’avons rien touché. Embrasse nos mères pour moi, et marque-moi leur état, je t’engage à visiter souvent la mienne et lui témoigne la peine que j’ai d’être éloigné d’elle, embrasse nos chers enfants, parle-moi de Paul, et reçois mille et mille baisers de celui qui ne vit que pour te chérir un jour. Sois toujours envers ton Hinard la même et sois sure que de mon côté je suis et serai jusqu’à la mort</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ton fidèle époux,</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Tu auras peut-être appris de mes nouvelles par une lettre que j’ai écrite à Dupuy de la rue d’Égypte pour sa mère. Bien des choses à nos frères et sœurs, oncles et tantes, cousins et cousines, et remercie pour moi Motin de la complaisance qu’il a de te mettre les adresses, informe-toi de ce qu’on dit de la guerre.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Adresse : Hinard fourrier, 7<sup>e</sup> compagnie, 1<sup>er</sup> bataillon 40<sup>e</sup> régiment d’infanterie de ligne division de M. le général Suchet, 5<sup>e</sup> corps d’armée, commandé par M. le Maréchal Mortier, cantonné à Sinbronn en Prusse ou à la suite.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Marque moi ce qu’il y a de nouveau, s’il est parti beaucoup de conscrits, si pavillon est parti, si Saint Nicolas est rétabli, qui en est le desservant, si Mlle Potier est mariée, et si tu as écrit à Carron, je vais lui écrire mais il ne me verra pas sitôt : porte toi bien chère Rosalie, il est matin je te souhaite le bon jour.[^5]</p> [^1]: Sinbronn en moyenne Franconie (Bavière). [^2]: Le sultan – et par extension l’empire – ottoman. [^3]: 200 florins valent donc 400 francs germinal. En 1805, le salaire journalier d’un manœuvre dans le bâtiment en France dépasse à peine les 2 F. En 1806, 1 litre de froment vaut un peu moins de 20 centimes de franc. Le prix dépensé pour un repas équivaut donc à 2 000 litres de froment : la somme est phénoménale. [^4]: Rue toujours existante à Coutances. [^5]: Collection Martin Jaillet.</body>