| identifiant | CS_Hinard_41.md |
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| fait partie de | lettres_soldats |
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| est validé | oui |
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| date | 1806/03/14 00:00 |
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| titre | Caporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 41 - </b> Caporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Unterchercheraningen[^1] en Prusse, le 14 mars 1806</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, voilà deux jours que j’ai été en ville y mettre une lettre à ton adresse, elle te peindra l’inquiétude sans égale dans laquelle j’étais de ne point recevoir de tes nouvelles. Chaque jour, malgré le mauvais temps, je suis allé à l’état-major, voir si mes inquiétudes ne cesseraient point ; hier enfin je reçus ta réponse à ma lettre de Brünn qui t’annonçait notre départ. Quelle joie ! Quel plaisir, ma bonne amie, n’ai-je pas éprouvé en voyant que vos santés étaient bonnes ! Je l’ai relue vingt fois, avec le même plaisir, mais non pas sans éprouver quelque peine de te voir également en peine de mon sort. Chère épouse, celui qui veille sur mes jours à pris soin de les conserver jusqu’à ce moment en armant mon courage contre mes indispositions, et chaque jour je bénis son ouvrage à mon réveil. Je relisais ta lettre, et il était neuf heures ; je me levais lorsque l’on m’a apporté une seconde lettre de toi en réponse à ma dernière de Freistadt. De nouveau elle m’a confirmé l’état de ta santé ainsi que celui de nos chers enfants et de nos mères. Tu m’accuses de paresser à 9 heures au lit. Ô oui ! Mais quand on a couché trois mois sur la terre et sur la paille sans draps ni couverture, on peut bien profiter de la circonstance, puisqu’elle se présente. Mon lit est bon, mais il ne vaut pas celui de Rosalie. Chère amie, je ne vois pas le moment arriver où enfin nous allons repasser le Rhin, marcher sur Paris et là y faire tout ce que l’amitié commande pour me rapprocher de toi. Que mon espoir est flatteur, qu’il est mêlé de crainte, mais je serai peut-être aussi heureux que je l’ai été dans cette guerre. D’avance je m’entretiens avec toi, il me semble être à tes côtés à te raconter mon voyage qui, comme tu me le dis, devra être curieux. Que de particularités ! Que de joie, que de tristesse ! Que de succès, que de malheurs dans quatre mois ! Oubliés bientôt près de celle que j’aime. Rien, ma chère Rosalie, ne m’a plus satisfait que l’annonce que tu a […] faite qu’on ait songé à moi dans les Jours Gras chez Motin ; témoigne leur en ma satisfaction et les assure de mon souvenir. J’ai vu aussi avec plaisir que je fais souvent le motif de vos entretiens. Dans une campagne, au sein des bois et des montagnes, séparées les compagnies les unes des autres, je n’ai aucun pays avec lequel je puisse m’entretenir : logé seul, pour ma plus grande aisance, avec des gens parlant une langue étrangère à la mienne. Je chante et je réponds, et toujours le but de ma muette conservation : Rosalie, nos enfants, nos mères, notre famille… et je vis content, tant que je suis certain de vos bonnes santés et que les choses sont en faveur de notre rentrée en France. Et chaque pas que je fais, c’est vers toi que je marche. Je me porte maintenant assez bien, je craignais le repos après les fatigues, mais de la manière que je m’y prends, courant d’un endroit à l’autre te porter de mes nouvelles en chercher des tiennes, je chasse la maladie et reprends de la santé. J’ai répondu aux demandes que tu m’as faites au sujet de plusieurs jeunes gens. Je vais répondre encore à celles que tu me fais : Levée[^2] n’a point voulu écrire sa dernière lettre mais il l’avait signée, j’ai su hier qu’il en avait reçu une, je ne sais pas s’il contentera ses gens en leur écrivant lui-même ; Frigot[^3] se porte bien, je l’ai vu hier, je l’engagerai à écrire sitôt que je le verrai ; Girard, de la Croix Quillard, et non pas du pont de Soulles[^4] , se porte également bien, je l’ai vu hier, je lui ai écrit une lettre à Freistadt, partant on doit avoir de ses nouvelles. Le Chevallier jouit d’une bonne santé, je l’engagerai à écrire. Le Rendu a écrit à son frère à Freistadt. Je ne trouve étonnant que sa pauvre petite femme s’informe de lui si ses parents agissent ainsi envers elle, elle peut être sûre que je ne négligerai rien pour engager son mari à lui écrire, aussitôt que je le verrai. Il m’a paru, dans tous les entretiens que j’ai pu avoir avec lui, qu’il aimait son épouse et ses enfants, et jamais il ne m’en a parlé qu’avec toute la plus grande tendresse. Peut-être est-il aussi trompé qu’elle à ce sujet, il se porte bien. Le Blond, musicien, n’est point dans le corps ; je le connais parfaitement bien, mais, je ne puis en donner aucune nouvelle. Le nommé Gambillon de la Verjusière est à l’hôpital, malade de la fièvre, je doute sur son existence. Mon autre lettre te marque la mort du jeune Ambrois, sa pauvre mère va bien en avoir du chagrin, la mort aurait dû épargner les jours d’un jeune homme aussi doux que lui, il emporte nos regrets. J’ai appris avec plaisir l’union de Mlle Potier, elle ne peut faire un meilleur choix lorsqu’on prend l’élite des beaux hommes, assure-la de mon respect. On ne pouvait s’attendre qu’au divorce de mesdames Sarot et Desmoulins, et rien ne me trompe de ce côté. L’amour aurait bien dû laisser à la petite le temps de s’y, lors surtout qu’on a de bonnes dispositions… Je médis : laissons dormir en paix les morts. Quant à Mme Duprateau… Enfin on est jeune à tout âge, et à tout âge on fait des folies, quoique ce n’en soit point une lorsque le besoin commande. Tu peux, en cas d’information des parents des jeunes gens de Coutances, leur dire qu’ils se portent tous bien et que s’ils n’écrivent pas, il y a paresse et négligence de leur part.</p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, des petits profits de ma campagne, j’en ai acheté de quoi bien m’habiller ne pouvant disposer d’autre manière, mon argent étant en papier. J’espère, à mon arrivée à Paris, toucher ce qui nous est dû et une petite gratification qui nous est promise par l’Empereur. Je n’oublierai pas nos enfants et leur mère. Tu peux disposer de ma redingote, j’en achèterai une à Paris pour la remplacer. Je ne t’avais jamais marqué crainte de perte de mes lettres que j’avais manqué ainsi que quelque camarade de faire une petite fortune : nous avions trouvé un paquet d’assignats du pays, mais ne sachant pas ce que c’était, étant faits d’une singulière manière et en allemand, nous les laissâmes et nous ne sûmes ce que c’était que lorsque nous avons été avancés dans l’Autriche, où ils ont cours. Il pouvait y en avoir pour près de mille écus, c’est l’avoir manqué belle ! Je finis pour le moment de t’écrire en t’embrassant de tout mon cœur, ainsi que nos enfants, nos mères, Motin, sa femme, nos frères et sœurs, Passelais son épouse, Victor et son épouse, nos oncles et tantes, Victoire et Nanette le François, et suis en attendant de tes nouvelles ton fidèle époux.</p>
<h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Mon adresse : Division du général Suchet, 5<sup>e</sup> corps d’armée cantonné dans le comté de Papenhem en Prusse ou à la suite pour France.</p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> J’ai reçu toutes tes lettres, il ne me manque que ta réponse à celle que je t’ai écrite avant de passer le Rhin ; mon sergent major m’a dit l’avoir remise à la poste comme j’étais à l’hôpital, et je ne l’ai point touchée.[^5]</p>
[^1]: Ville à 2 km au sud d’Oberschwaningen.
[^2]: Pierre Levée (1783), conscrit de l'an X, il est caporal en 1808, et réformé le 21 janvier 1810 (SHD/GR, 21YC 350).
[^3]: Charles Frigot (1781), conscrit coutançais de l'an X. Il est mis à la réformé le 16 juin 1810 (SHD/GR, 21YC 350).
[^4]: Le quartier et la rue du Pont-de-Soulles (la Soulles étant une rivière traversant la Manche) sont des odonymes uniques existant toujours à Coutances. De même existe toujours dans la commune une rue de la Croix Quillard, célèbre pour des photos représentant les blindés américains arrivés dans la ville en juillet 1944. Détruite aux trois-quarts par les bombardements, notamment au niveau du quartier du Pont-de-Soulles la ville est sortie particulièrement meurtrie de la Seconde Guerre mondiale.
[^5]: Collection Martin Jaillet.</body> |
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