CS_Hinard_40.md

identifiantCS_Hinard_40.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1806/03/04 00:00
titreCaporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 40 - </b> François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Oberschwaningen[^1] en Prusse le 4 mars 1806</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère épouse, tu as appris par ma lettre de Freistadt mon arrivée et notre cantonnement dans cette ville : je t’annonçais notre départ sous peu de jours, mais il a été retardé jusqu’au 15 février. Quoique j’éprouvasse déjà de l’ennui par ce séjour, il n’a pas manqué d’augmenter avec le temps que nous avions encore de limité pour y rester ; j’ai passé cette quinzaine dans la plus cruelle situation, un mal de tête est venu interrompre mon sommeil, diminuer mon appétit, à ne pas permettre que je prisse une seule cuillerée de bouillon qu’il ne me fît mal… Enfin le jour fixé pour notre départ arrive : je le vis avec plaisir mais mon indisposition était toujours la même. L’idée de me rapprocher de mon pays et ce que j’y ai de cher ranima mon courage et rétablit après quatre jours de marche ma santé ; je voyage non sans peine, par rapport aux grandes journées qu’on nous faisait faire au travers des campagnes, et dans les mauvais chemins remplis d’eaux et de neige. Notre destination était pour Ingolstadt, ville frontière de Prusse à 20 lieues d’Ulm : là nous devions recevoir de nouveaux ordres pour la continuation de notre marche, comme nous en avons reçus. Mais ils n’ont pas été pour moi aussi flatteurs que j’avais lieu de l’attendre, quoiqu’ils ne font que retarder de quelques semaines notre rentrée en France.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Par un traité conclu entre la France et la Prusse[^2], le roi de Prusse a consenti à céder au roi de Bavière le pays d’Anspack, voisin de ce dernier pays, et il a été enjoint à M. le Maréchal Bernadotte d’en prendre possession au même moment où les troupes prussiennes prendraient possession de l’Hanovre, qui a été cédée à la Prusse au moyen de quelque millions que cette dernière payerait à la France, et de l’amortissement des 12 ou 18 millions que nous lui payons, et ce pour avoir laissé descendre les Anglais en Hanovre et les Russiens, et avoir tenu une armée sur les frontières de la Bavière prête à marcher sur nous en cas de retraite. Et tout cela d’après les sollicitations de leurs majestés autrichiennes et russiennes. Nous sommes donc partis des environs d’Ingolstadt le 28 février[^3] pour la Prusse et sommes arrivés dans la principauté de Papenhem[^4] le 2 mars, à une distance de 20 lieues ; notre corps d’armée et le 1<sup>er</sup> corps, réunis sous le commandement du Maréchal Bernadotte, ont pris des cantonnements dans tous les villages de cette province où nous sommes nourris par les habitants. Tous les bruits qui avaient couru au sujet de la guerre avec la Prusse ont longtemps donné à penser, lors surtout qu’on avait l’espoir de rentrer en France et de s’y rétablir des misères d’une guerre aussi prompte, et portée aussi loin. Mais grâce ! Tous ces discours n’ont eu aucune réalité : on nous a, par une proclamation, engagés à nous comporter envers un peuple d’une puissance amie en vrais soldats disciplinés ; à ne jamais parler du roi de Prusse qu’avec respect[^5]. Tout ceci prouve donc qu’il y a amitié plutôt que tentative de guerre, j’ai donc de nouveau la certitude de rentrer en France dans les premiers jours d’avril puisque nous ne devons être cantonnés que 20 jours et qu’il nous est nécessaire de dix à douze jours pour faire les 60 à 70 lieues qui nous restent pour passer le Rhin. Je ne me plaindrai point de notre passage et de notre réception en Bavière : nous avons été on ne peut mieux nourris, et où nous sommes, nous sommes très bien ; mais je crains que l’ennui ne vienne de nouveau troubler mon peu de santé, je m’attendais à mon arrivée dans un de nos cantonnements à recevoir de tes nouvelles. Hélas ! J’ai été trompé ! Et j’ai vu des réponses à des lettres que j’avais écrites à plusieurs militaires dans le même temps que moi, et rien, rien pour moi. Chère Rosalie, dans ma deuxième lettre de Brünn, je ne pouvais savoir quel était le motif pour lequel je ne recevais pas de tes nouvelles : je ne sais si pour un moment je ne t’ai point accusée de négligence… Tu dois connaître mon cœur : mon plus grand plaisir est celui d’apprendre de tes nouvelles et lorsque je n’en reçois pas aussi souvent que je le voudrais bien, à combien d’idées suis-je livré ! J’accuse en principe les postes, et puis je reviens aux craintes que tu ne sois malade, ou nos mères, ou nos enfants, et toutes ces idées sont pour moi autant de sujets de maladie. J’appréhende que la fièvre ne me prenne, mais Dieu merci nous sommes éloignés de cette cité de Brünn, infestée de cette cruelle maladie[^6], et maintenant on commence à s’apercevoir de l’avantage de l’avoir quittée. J’ai su que les parents d’Ambrois de la Verjusière[^7] étaient fort inquiets de lui : ils n’ont que trop sujet de l’être, il a cédé à la maladie et est mort à Lins dans la voiture qui le transportait. S’il est mort 20 000 hommes par les armes dans le cours de la campagne, il en est mort au moins trente mille par la maladie. Chère amie, je t’engage à m’écrire le plus souvent que tu pourras, tu peux mettre toujours l’adresse à la même compagnie, même bataillon, même régiment, même corps d’armée, et même général de division, à la suite de l’armée, elles me parviendront toujours. Cette douce consolation ne fera qu’améliorer mon sort et m’assurera de ta santé et de celle de toute notre famille ; donne-moi toujours un détail de la santé de nos mères, ne cesse pas de faire près d’elles tout ce que je désirerais faire s’y j’y étais, et l’envie que j’ai de retourner près de vous n’ajoute pas peu à celui que j’ai de rentrer en France, et quitter un pays où on ne peut être vu plutôt de force que de bonne volonté, étant à la charge des habitants. Je t’embrasse mille et mille fois, nos mères, nos chers enfants que j’aspire bien revoir, et crois à la pure amitié de ton fidèle et sincère époux,</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Tu ne saurais, ma chère Rosalie, le plaisir que j’ai <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Bien des choses à nos frères et sœurs, Passelais et son épouse, et le petit Jules, Victoire et Nannette le François, et assure de mon souvenir Mlle Pottier ; tu peux dire à Mlle le Monnier que son frère se porte bien, j’en ai eu des nouvelles par un brigadier du même régiment.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Hinard, fourrier à la 7<sup>e</sup> compagnie du 1<sup>er</sup> bataillon du 40<sup>e</sup> régiment d’infanterie de ligne, division du général Suchet, 5<sup>e</sup> corps d’armée commandé par le maréchal Bernadotte à cantonné dans le comté de Papenhem en Prusse ou à la suite de l’armée pour la France.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Envoie-moi l’adresse de Caron : je voudrais lui écrire et le prévenir avant mon arrivée à Paris, puisqu’il est certain que nous y serons au mois de mai ; le prince de Bavière proclamé roi y sera couronné à cette époque. Levée[^8] se porte bien, il est cantonné dans un autre village ; tu diras bien des choses de ma part à ses gens.[^9]</p> [^1]: Environ 20 km au sud-est de Ansbach en moyenne Franconie. [^2]: Le traité signé à Schönbrünn (Vienne) le 15 décembre 1805, par lequel la Prusse, en échange du Hanovre, cédait le marquisat d’Anspach, troqué par Napoléon au roi de Bavière contre le duché de Berg, le duché de Clèves et la principauté de Neuchâtel, territoires qu’il distribua à ses maréchaux. Devant le mécontentement prussien, la tension monte début février et la guerre avec la Prusse devient envisageable, mais elle se limite à des allusions dans des correspondances confidentielles où obligation est faite de faire croire aux soldats à la paix et au retour en France. L’ordre d’occuper le pays d’Anspach au nom du roi de Bavière est donné à Bernadotte le 14 février : l’idée est alors encore de procéder par la force à l’échange de territoires, dans une démarche pacifique. [^3]: Hinard appartient alors à la 1<sup>re</sup> ou 2<sup>e</sup> brigade de la division Suchet. [^4]: Il s’agit du territoire de Pappenheim situé dans l’ouest de la Bavière. Ce comté a été incorporé à la Bavière en 1806. [^5]: Le 22 février Bernadotte écrit à Mortier : « Je vous remets d’une proclamation que je publie conformément aux intentions de l’Empereur. S. M. désire aussi que les compliments d’usage soient exactement observés, que les magistrats du pays soient traités avec les formes les plus douces, et que tous les officiers français ne parlent du roi de Prusse qu’avec éloge et dans les termes les plus respectueux ». Mortier retransmet cet ordre le 23 février : « Le 5<sup>e</sup> corps d’armée se tiendra prêt à marcher ; il est expressément ordonné aux militaires qui le composent d’observer la discipline la plus rigoureuse et d’avoir toute espèce d’égards tant pour les habitants du pays qu’ils vont occuper que pour les militaires prussiens avec lesquels ils pourraient avoir des rapports ; ils ne devront parler de S. M. le roi de Prusse qu’avec respect » [^6]: Une lettre de Mortier à Bernadotte, du 1er mars, dit : « Nous continuons à avoir beaucoup de malades au 5<sup>e</sup> corps ; les régiments qui cantonnaient à Brünn se ressentent plus particulièrement de la maladie qui désolait cet endroit ». [^7]: Une rue de la Verjusière existe aujourd’hui à Coutances. [^8]: Pierre Levée (1783), conscrit de l'an X, caporal en 1808, réformé le 21 janvier 1810 (SHD/GR, 21YC 350). [^9]: Collection Martin Jaillet.</body>