| identifiant | CS_Hinard_39.md |
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| fait partie de | lettres_soldats |
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| est validé | oui |
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| date | 1806/01/26 00:00 |
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| titre | Caporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 39 - </b> François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Freistadt en Haute-Autriche, le 26 janvier 1806</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Tendre épouse, par ma dernière lettre de Brünn je t’annonçais notre départ pour retourner en France. Tu dois penser le plaisir que j’éprouvais, espérant rejoindre ma patrie et ce que j’y ai de plus cher, mais ce n’était pas sans peine que je quittais un endroit où j’espérais de jour en jour recevoir de tes chères nouvelles, pour faire une route qui peut-être m’en priverait quelque temps. Ce n’a été que trop vrai, car dans une route de traverse, un pays désert par la fatalité de la guerre, je n’ai rien rencontré qui pût me faire croire que je pourrais en obtenir par quelques postes. Nous avons toujours été et sommes encore nourris par l’habitant, non pas de grand cœur mais par contrainte. Nous sommes arrivés à Freistadt, petite ville dans les montagnes sur la ligne du Danube, voilà trois jours[^1], et nous y avons pris des cantonnements, partie de la division en ville et partie dans la campagne pour (à ce qu’on dit) quinze jours ou trois semaines, en attendant que ce pays ait payé ses contributions. Je n’ai pas eu plus tôt déposé mon sac dans mon logement que je me suis empressé de chercher la poste qu’on m’avait dit y être, je la trouvais, mais je ne pus savoir si elle avait ce que mon cœur aspirait tant ; ce n’a été que ce matin que le vaguemestre du régiment a été chercher les lettres, et qu’il ne les a pas eu plus tôt prises que j’ai reçu cette preuve de sensibilité et d’amitié après laquelle j’aspirais si ardemment. Vingt fois je l’ai relue et l’ai arrosée de mes pleurs, elle a été le meilleur remède aux maux que me fait éprouver notre séparation. Je ne savais que penser d’un silence aussi long de ta part, je craignais que le temps qui s’était écoulé depuis l’annonce de la bataille, à la réception de ma lettre, n’eut altéré ta santé, ou que le malheur fut venu achever le mien … Je n’ai fait que languir pendant ce temps, luttant avec courage entre la maladie ou la santé ; je ne pouvais qu’espérer partager le sort de mes chers camarades qui, pris de mal aujourd’hui, périssent dans trois à quatre jours d’une fièvre, occasionnée, comme je te l’ai déjà dit, par les mauvais airs, les peines et les fatigues, et m’aurait privé du bonheur de nous réunir pour jamais. Pendant notre séjour à Brünn, nous avons toujours tenu les troupes autrichiennes et les habitants en respect. Au moment de notre départ, on avait laissé un chef de bataillon de notre régiment, un commissaire des guerres, un commissaire ordonnateur et quelques détachements pour l’évacuation des blessés : à peine avons-nous été partis qu’il est venu des troupes autrichiennes nous remplacer, les habitants sont accourus leur baiser les mains, leur témoigner le plaisir qu’ils avaient de les revoir, en disant « Fransos fourte », « les Français partis », plus de sacré nom d’un dieu. Si ce fut là tout, il n’y aurait rien de mal, mais dans un moment où les commissaires français faisaient évacuer des blessés, les paysans et les bourgeois se sont portés à des excès de barbarie, ont maltraité nos commissaires et nos blessés, ont forcé à sortir et évacuer des hôpitaux de Brünn des pauvres misérables mutilés et non guéris, que leurs cris et leurs plaintes n’ont pu toucher, et ont agi de même envers des malades de notre division qui suivaient ; tu vois combien la guerre a de désagréments et entraîne de malheur. La paix est signée et qu’elle le soit pour jamais pour le bonheur des peuples.</p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, je suis sensible l’intérêt qu’on a mis à lire ma lettre, j’aurais désiré pouvoir contenter tous ceux pour lesquels tu me charges de m’informer de leurs enfants. Je vais t’en donner quelques nouvelles : tu peux dire à Mlle. Le Monnier que je n’ai point eu le plaisir de voir son frère, n’ayant point eu l’occasion de voir le 10e régiment de hussard depuis l’affaire d’Austerlitz, mais comme il y a quelques hussards dans les environs de ce cercle, à la première occasion je m’en informerai et t’en ferai part. Le Duc a été vu après la bataille par des Coutançais, il se portait bien, il est du même corps que le frère à Mlle. Le Monnier ; je l’ai vu et parlé après l’affaire d’Ulm, ainsi que le fils de M. Piton, qui jouissait également d’une bonne santé après la bataille ; quant au Vée, j’ai écrit une lettre pour lui à son père peu de temps après la mienne, il est cantonné dans les campagnes à 1 lieue de la ville ; mais à moins que je n’écrive pour lui, il est si paresseux qu’il ne donnerait jamais de ses nouvelles. Tu diras à la veuve Bélais que son beau-frère n’a point fait la campagne et doit être à Strasbourg au bataillon de paix, je n’ai point vu son petit-fils. Je ne puis donner aucunement des nouvelles de M. Beaumel à son épouse, ne l’ayant point rencontré et ne sachant dans quel pays il est. Voilà tout ce que je puis te donner de renseignements pour le moment. J’apprends au moment où je t’écris que nous devons partir sous peu de jours pour Linz[^2] en suivant notre route pour la France. Je le désire, car dans ce pays, et quoique dans une ville, tout y annonce la désolation, on nous voit plutôt de force qu’autrement, et la scélératesse des habitants d’empoisonner les Français, comme ils l’ont fait ici, nous donne de vives craintes, plusieurs sont arrêtés. Je suis charmé de tout ce que tu me dis de nos enfants, je m’acquitterai de tout ce que tu me demandes envers eux à mon retour en France si Dieu m’y conduit. Témoigne à nos mères le plaisir que j’ai éprouvé en sachant qu’elles se portent bien et qu’elles ont donné des pleurs à ma situation, je désire bien être au milieu de vous pour les dissiper ; témoigne aussi de ma part à Melle Potier combien je suis sensible à son bon souvenir, et l’assure de mon respect et de ma reconnaissance ; assure de mon amitié tous nos frères et sœurs, oncles et tantes, cousins et cousines, Victor, Passelais et son épouse, Maude et Victoire le François ; et toi ma bonne amie, trouve ici tout ce que mon cœur peut te souhaiter de bon, reçois mille et mille baisers et crois celui qui, de loin comme de près, est et sera jusqu’au dernier soupir ton fidèle époux, </p>
<h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/>
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<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Adresse : M. Hinard, fourrier au 40<sup>e</sup> régiment, 1<sup>er</sup> bataillon, 7<sup>e</sup> compagnie, division du général Suchet à Freistadt en Haute-Autriche par Linz, ou à la suite de la division pour la France.[^3]</p>
[^1]: L’ordre de quitter Brünn pour Freistadt avait été donné pour le 4 janvier, mais des incertitudes au sujet de l’empereur d’Allemagne ont fait retarder ce départ. Mortier convoque Suchet et l’informe du départ de sa division pour Freistadt le 11 janvier avec ordre d’y arriver le 19.
[^2]: Le maréchal Mortier, qui commande le 5e corps, reçoit l’ordre le 7 février de faire route vers Ingolstadt.
[^3]: Collection Martin Jaillet.</body> |
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