CS_Hinard_38.md

identifiantCS_Hinard_38.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1806/01/04 00:00
titreCaporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 38 - </b> François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Brünn en Moravie, le 4 janvier 1806</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Il m’ennuie à mourir, chère et tendre amie. Le motif en est bien simple : tu ne m’écris pas. Ce silence ne laisse pas que de donner à mon esprit de vives inquiétudes. Es-tu malade ? Quel en est le motif ? N’as-tu pas reçu mes lettres, ne sais-tu plus mon adresse, ou les postes me privent-elles de ce doux avantage ? Je lutte contre la mauvaise santé, et je crains ne pouvoir pas être le vainqueur. Les maladies se répandent, une stagnation subite les attirent, un mauvais air occasionné par le grand nombre de morts et de blessés dans la ville et les environs n’y contribuent pas pour peu ; et c’est un tribut que chacun doit en quittant un pays, après des marches forcées, des privations en tout genre, et dont je ne me suis encore que faiblement acquitté. Quelle doit être, ma bonne Rosalie, ma position à cinq cents lieues de toi ? Que dois-je penser, que dois-je faire, lorsque je n’ai rien à faire, et que jusqu’à ce moment nous avons toujours été dans une balance incertaine d’une prompte paix ou d’une continuation de guerre, et n’avoir rien, pas un seul mot de ta main chère, pour adoucir mes peines ? J’en juge par moi-même, par mille vains discours sur l’état de mon pays ; à plus forte raison quelles auront dû être les tiennes après la nouvelle, plus prompte que ma lettre, de la bataille d’Austerlitz ! Cette guerre a donc épargné mes jours et je les file loin de toi sans avoir ni l’un ni l’autre notre existence.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> La paix est donc signée, et l’Empereur nous annonce notre départ pour la France : quelle joie ! Quel plaisir après tant de maux ! Mais la route est longue, et je ne la vois pas se perdre sous mes pas, la distance est immense, et je ne me vois pas arrivé dans cette capitale où tant de fêtes, à nous annoncées par l’Empereur, nous attendent[^1]. Je tremble pour ce trajet et plus encore pour ma santé ; du courage, du courage, jamais il ne m’a manqué, et il doublera lorsqu’il s’agit de me rapprocher de toi, mais au 1er de mai j’en serai encore à 70 lieues, puisque je serai pour le certain à Paris, là oubliant tous mes maux, mes peines et mes fatigues, je ferai en sorte (connaissant un général chez lequel j’ai travaillé depuis mon séjour à Brünn, et qui est blessé) d’obtenir un semestre pour passer l’été près de toi et de notre chère famille. Je désirerais te voir à Paris partager le plaisir que nous y prépare l’Empereur : toute l’armée y sera réunie et y dînera à la même table sur le boulevard, tel est l’ordre qu’il a laissé avant son départ pour la capitale. Mais je t’en vois dans l’impossibilité.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Par le traité de paix, les troupes occupant la Moravie l’évacueront sous quinze jours, celles de Vienne sous dix jours, et l’armée toute l’Allemagne sous trois mois ; nous partons dans trois à quatre jours et suivons une autre route que celle que nous avons tenue pour venir. Nous traverserons toutes les montagnes du Tyrol et nous gagnerons la route de Strasbourg. Cette marche comme tu le vois, chère épouse, ne me permet pas de t’indiquer aucune ville certaine par laquelle nous passerons et où tu puisses m’écrire à poste restante ; cependant tu n’oublieras pas Strasbourg. Et tu peux penser que de mon côté je ferai en sorte de savoir les lieux de passage que je t’indiquerai par mes lettres. Jusqu’à ce moment, n’étant resté dans aucune ville où je pusse trouver, ou plutôt rencontrer, une poste de l’armée, je n’ai pu affranchir mes lettres qui te revenaient à un prix un peu cher ; mais maintenant que tout est tranquille et que nous occuperons préférablement les villes, bourgs et villages aux champs, pour y coucher et séjourner, mes lettres que tu recevras seront toutes franches. On vient de nous payer deux mois en papier du pays : tu peux penser quelle valeur il a dans un pays où la guerre a porté la ruine et la disette… Il nous faut nécessairement l’employer, déjà j’en ai employé une partie à des mouchoirs, l’autre en un frac, un pantalon afin d’être habillé à Paris ; les deux et trois mois durant notre route, espérant qu’ils nous seront payés en argent, seront employés à mon arrivée en France à d’autres choses…</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Si durant le cours des trois à quatre jours que nous avons à passer encore ici je ne reçois pas de tes nouvelles, j’en serai donc privé, ma bonne amie, pour quelques temps. Avec peine je partirai sachant que quelques jours plus tard j’en recevrai, mais si j’en suis privé, prends un moment de ton temps et m’écris poste pour poste afin que ta lettre me parvienne par la route dont l’adresse est ci-contre.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Si je ne craignais de renouveler tes peines, tes inquiétudes passées sur la bataille d’Austerlitz, je te dirais que malgré nos victoires, l’intrépidité des soldats, la mort a récolté pour cent ans de paix. Le champ de bataille vu après plusieurs jours ne présentait qu’une surface inanimée, déserte de tout ce qui est vivant : des malheureux privés de leur membres en proie aux plus vivres douleurs restés trois ou quatre jours sans autre nourriture que ce qu’ils pouvaient avoir, ignorés par le monde qui aurait pu leur donner du secours ; d’autres, que le reste de courage avait traîné près d’un bivouac, y avaient grillé, ne pouvant plus s’en éloigner ; d’autres enfin, transportés dans des maisons voisines, désertes, par des militaires d’un autre corps, y étaient restés huit jours sans qu’on ait su où ils étaient ; et pour finir des blessés sans nombre dans des hôpitaux, privés de vivres ou qu’un morceau de pain brut, et ne pouvant recevoir assez vite de secours, y périrent sans avoir pu faire à personne leurs derniers adieux et leurs volontés : telles ont été les suites de la fameuse et mémorable journée d’Austerlitz. Si je t’ai peint tous les malheurs qui résultent d’une bataille, je te raconterai, d’après le recueil de la journée, que plus de dix mille hommes ennemis sont restés sur le champ de bataille, qu’un grand nombre s’est noyé dans les lacs où, poursuivis, ils voulurent se sauver sur les glaces, que trente mille hommes ont été faits prisonniers ; 120 pièces de canon restées en notre pouvoir, 40 drapeaux enlevés, 20 généraux et un p[…] russe pris, et les étendards de la garde impériale de Russie[^2]. Désormais, l’Autriche ne pourra plus se mêler de guerre qu’elle n’ait d’alliés, et leurs alliés, nous les avons battus. Les Coutançais ont été heureux, deux seuls ont été blessés, Quesnel[^3] et Le Rendu : le premier boitera, le second, qui avait cru que la balle qui l’avait frappé n’avait qu’entamé mais qui était entrée dans les chairs, en est guéri sans aucune suite. Je terminerai donc ma lettre, chère Rosalie, en réveillant ton cœur qui s’est pour un instant endormi pour moi. J’espère que par tes lettres, tu ranimeras mon courage, et que tu m’assureras par tes lettres que toi, nos chers enfants, nos mères, se portent bien.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Tu les embrasseras pour moi, et leur témoigneras de ma part combien grande est ma peine d’être éloigné d’elles : je leur souhaite au commencement de cette année une parfaite santé qui puisse me faire goûter le doux avantage de les revoir à mon retour en France. Et toi, ma bonne amie, les temps changent bien les choses : il n’y a qu’un an je te pressais contre mon cœur le premier de cette année, et je ne puis celle-ci que t’envoyer mille et mille baisers que l’avenir promet de me récompenser.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ton fidèle et sensible époux,</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Mon adresse : Hinard fourrier au 40<sup>e</sup> régiment, 1<sup>er</sup> bataillon, 7<sup>e</sup> compagnie, division du général Suchet, à Brunn en Moravie ou à la suite de la division en route pour la France.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Tous les Coutançais se portent bien, je me suis acquitté envers eux de ce que tu m’avais chargé pour leurs parents.[^4]</p> [^1]: Un discours rédigé par Napoléon depuis le château de Schönbrunn (Vienne) le 27 décembre 1805, alors que la paix avec l’empereur d’Autriche vient d’être signée (Traité de Presbourg, 26 décembre), dit : « Je donnerai une grande fête aux premiers jours de mai à Paris ; vous y serez tous » (inséré dans le 37e Bulletin de la Grande Armée, 26 décembre 1805). [^2]: Les estimations officielles parlent de 4 000 morts russes et autrichiens, 12 000 blessés, 11 500 prisonniers, 180 canons et 45 drapeaux pris. [^3]: Charles Quesnel, matricule n°1255 au sein 40<sup>e</sup> de ligne. Fils de Jacques Quesnel et de Louise Belle Etoile, il est né le 1er septembre 1781 à Coutances, a été incorporé à Brest le même jour qu’Hinard [8 février 1803] comme conscrit de l’an X. Nommé caporal le 24 août 1805, il obtient son congé de retraite le 23 septembre 1806. [^4]: Collection Martin Jaillet.</body>
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