| identifiant | CG1-0029.md |
|---|
| fait partie de | correspondance |
|---|
| est validé | oui |
|---|
| date | 1789/06/12 00:00 |
|---|
| titre | Napoléon à Pascal Paoli |
|---|
| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG1</i> - 29. - </b>À Pascal Paoli[^1]</h1><p style="margin-top: 0cm"><br/>
</p><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Auxonne, 12 juin 1789</h2><p style="margin-top: 0cm"><br/>
</p><p style="margin-top: 0cm">Général[^2],
</p><p style="margin-top: 0cm">Je naquis quand la patrie
périssait[^3].
30 000 Français, vomis sur nos côtes, noyant le trône de la
liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint
le premier frapper mes regards[^4].</p><p style="margin-top: 0cm">Les cris du mourant, les
gémissements de l’opprimé, les larmes du désespoir environnèrent
mon berceau dès ma naissance.</p><p style="margin-top: 0cm">Vous quittâtes notre île,
et avec vous ; disparut l’espérance du bonheur ; l’esclavage
fut le prix de notre soumission : accablés sous la triple chaîne du
soldat, du légiste et du percepteur d’impôts, nos compatriotes
vivent méprisés..., méprisés par ceux qui ont les forces de
l’administration en main ; n’est-ce pas la plus cruelle des
tortures que puisse éprouver celui qui a du sentiment ? L’infortuné
Péruvien, périssant sous le fer de l’avide Espagnol[^5],
éprouvait-il une vexation plus ulcérant.</p><p style="margin-top: 0cm">Les traîtres à la
patrie, les aînés vils que corrompit l’amour d’un gain sordide
ont, pour se justifier, semé des calomnies contre le gouvernement
national et contre votre personne en particulier. Les écrivains les
adoptant comme des vérités, les transmettent à la postérité.</p><p style="margin-top: 0cm">En les lisant, mon ardeur
s’est échauffée, et j’ai résolu de dissiper ces brouillards,
enfants de l’ignorance. Une étude commencée de bonne heure de la
langue française, de longues observations et des mémoires puisés
dans les portefeuilles des patriotes m’ont mis à même d’espérer
quelque succès... Je veux comparer votre administration avec
l’administration actuelle... Je veux noircir du pinceau de
l’infamie ceux qui ont trahi la cause commune... Je veux au
tribunal de l’opinion publique appeler ceux qui gouvernent,
détailler leurs vexations, découvrir leurs sourdes menées, et,
s’il est possible, intéresser le vertueux ministre qui gouverne
l’État au sort déplorable qui nous afflige si cruellement.</p><p style="margin-top: 0cm">Si ma fortune m’eut
permis de vivre dans la capitale, j’aurais eu sans doute d’autres
moyens pour faire entendre nos gémissements ; mais obligé de
servir, je me trouve réduit au seul moyen de la publicité ; car,
pour des mémoires particuliers, ou ils ne parviendraient pas ou
étouffés par la clameur des intéressés, ils ne feraient
qu’occasionner la perte de l’auteur.</p><p style="margin-top: 0cm">Jeune encore, mon
entreprise peut être téméraire ; mais l’amour de la vérité, de
la patrie, de mes compatriotes, cet enthousiasme que m’inspire
toujours la perspective d’une amélioration dans notre état, me
soutiendront. Si vous daignez, général, approuver un travail où il
sera si fort question de vous ; si vous daignez encourager les
efforts d’un jeune homme que vous vîtes naître, et dont les
parents furent toujours attachés au bon parti, j’oserai augurer
favorablement du succès.</p><p style="margin-top: 0cm">J’espérai quelque temps
pouvoir aller à Londres, vous exprimer les sentiments que vous
m’avez fait naître, et causer ensemble des malheurs de la patrie ;
mais l’éloignement y met obstacle. Viendra peut-être un jour, où
je me trouverai à même de le franchir.</p><p style="margin-top: 0cm">Quel que soit le succès
de mon ouvrage[^6],
je sens qu’il soulèvera contre moi la nombreuse cohorte d’employés
français qui gouvernent notre île, et que j’attaque ; mais
qu’importe, s’il y va de l’intérêt de la patrie ! J’entendrai
gronder le méchant, et, si ce tonnerre tombe, je descendrai dans ma
conscience, je me souviendrai de la légitimité de mes motifs, et,
dès ce moment, je le braverai.</p><p style="margin-top: 0cm">Permettez-moi, général,
de vous offrir les hommages de ma famille. Eh ! pourquoi ne dirais-je
pas de mes compatriotes. Ils soupirent au souvenir d’un temps, où
ils espèrent la liberté. Ma mère madame Letizia, m’a chargé
surtout de vous renouveler le souvenir des années écoulées à
Corte.</p><p style="margin-top: 0cm">Je suis avec respect,
général, votre très humble et très obéissant serviteur.[^7]</p><p style="margin-top: 0cm"><br/>
</p><p style="text-align: right; margin-top: 0cm">Napoléon
Buonaparte,
</p><p style="text-align: right; margin-top: 0cm">Officier au
régiment de la Fère</p><p style="margin-top: 0cm"><br/>
</p><p style="margin-top: 0cm"><br/>
</p>
[^1]: <span></span><span lang="it-IT">Pascal Philippe Antoine Paoli (1725-1807)
</span>séjourne alors en Angleterre<span lang="it-IT">.</span>
[^2]: Paoli est « général de la nation », titre qui lui a
été octroyé par la consulta de San Antonio de la Casabianca en
1755.
[^3]: <span></span>Expression à rapprocher d’une lettre sans date (1757 ?) dont
on ne possède pas l’original, attribuée à Pascal Paoli : « J’ai
sucé avec le lait l’amour de la patrie : je naquis alors
qu’ouvertement ses tyrans en programmaient l’anéantissement... »
(Antoine-Marie Graziani et Carlo Bitossi,<i>Correspondance de
Pascal Paoli</i>, tome II).<i><b> </b></i>
[^4]: Allusion à la bataille de Ponte-Nuovo (8 mai 1769). Parmi les
patriotes corses qui parvinrent à s’enfuir, Charles et Letizia
Bonaparte (alors enceinte de Napoléon).
[^5]: Image déjà employée dans la lettre précédente.
[^6]: <span></span>Son <i>Histoire de la Corse</i>.
[^7]: <span></span>L’authentification de cette lettre, l’un des plus fameux textes
de jeunesse de Napoléon, est problématique : l’original n’a
pu être localisé, s’il existe. Les premiers auteurs à l’avoir
publiée donnent des sources différentes : Coston (<i>Biographie
des premières années de Napoléon Bonaparte</i>; Marc Aurel
frères, 1840, t. 2, p. 87) dit qu’elle fut retrouvée dans les
papiers de Paoli en 1797, où apparemment elle ne figure plus ;
Iung (<i>Bonaparte et son temps 1769-1799</i>, Charpentier et Cie,
1883, t. 1, pp 195-197) dit la tirer des Archives de la Guerre où
elle ne se trouve pas non plus. Il en existe au moins deux copies
dans des fonds publics. Celle de la British Library (ADD 20178)
aurait été établie à partir d’un papier trouvé sur le général
Morand, tué le 2 avril 1813, à la bataille de Lunenbourg : on
ne s’explique pas pourquoi ce général portait sur lui un tel
document au moment de sa mort. Une autre copie, dactylographiée
avec corrections manuscrites indiquant des variantes aux textes
jusqu’alors publiés, est conservée aux Archives nationales (AB
XIX 4198, d. 6) où elle a été déposée par M. d’Orthot qui
aurait vu le document (mais s’agit-il de l’original ?) dans
les papiers de son oncle, l’évêque Simoni. Comme celle que nous
publions ci-dessus (n° 27), cette lettre est donc à prendre avec
les précautions qu’impliquent son contenu polémique, l’absence
d’un original et les sources vagues de ceux qui l’ont les
premiers publiés.</body> |
|---|
| |