CG1-0023.md

identifiantCG1-0023.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1789/03/28 00:00
titreNapoléon à l’archidiacre Lucien Bonaparte
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG1</i> - 23. - </b>À l’archidiacre Lucien Bonaparte</h1><p style="margin-top: 0cm"><br/> </p><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Auxonne, 28 mars 1789</h2><p style="margin-top: 0cm"><br/> </p><p style="margin-top: 0cm">Mon cher Oncle,</p><p style="text-indent: 0cm; margin-top: 0cm">Pour la première fois, je reçois de vos nouvelles ; mais pourquoi ne m’avez-vous pas écrit en italien ? Je comprends parfaitement et lis bien votre écriture. J’ai été fâché de la mort du pauvre Pietro Paolo[^1]. Son cheval y aura beaucoup contribué. À qui avez-vous donné les vaches ?</p><p style="text-indent: 0cm; margin-top: 0cm">Je vois par ce que vous me dites du déplacement de Minana[^2] que le docteur Leca est mort. Le chanoine Paravicini, Machoni Fesch m’écrivai[en]t qu’ils étaient<i><b> </b></i>à toute extrémité.</p><p style="margin-top: 0cm">Je vous prie de me donner vous-même des nouvelles de tout ce qui se passera en Corse, soit relativement à la campagne soit relativement au politique… Dans le grand nombre d’[arrêts] du Conseil pour la convocation des États généraux je n’y ai rien vu de relatif à la Corse. Vous me ferez plaisir de m’en parler dans le plus grand détail. Quels sont ceux qui sont élus ? Combien y en aura-t-il ? Qu’est-ce que l’on demande dans les cahiers ?</p><p style="margin-top: 0cm">Vous me demandez des nouvelles. Comme je m’imagine que vous n’êtes pas bien au courant, je vais reprendre les choses d’un peu haut. Vous savez que je fais une étude particulière sur toutes les matières d’administration, et je me suis fait dans cette petite ville une réputation assez distinguée en parlant dans les différentes occasions. </p><p style="margin-left: 1.91cm; text-indent: -1.91cm; margin-top: 0cm"> Avant toutes choses il faut que je vous fasse connaître<i><b> </b></i>monsieur Necker.[^3]</p><p style="margin-top: 0cm">Il est de Genève. Il a appris à écrire et à chiffrer et puis vint à Paris, où il se plaça chez un banquier commis à mille livres par an[^4]. Bientôt le banquier lui donna une part dans son commerce enfin de se l’attacher plus intimement. Au bout de quelques années, M. Necker avait une maison de commerce à lui[^5]. Il gagna une fois 1 800 000 livres à Londres en agiotant les actions ; il fut fait syndic de la compagnie des Indes et s’y enrichit considérablement. Il a aujourd’hui 15 ou 16 millions de biens. C’est beaucoup, mais ce n’est pas une chose bien extraordinaire. Monsieur Necker était né avec de l’esprit, de la chaleur et une grande soif de gouvernement. S’étant, comme je vous l’ai dit, trouvé à la tête de la compagnie des Indes, il se fit connaître par de bons mémoires qui coururent Paris. En 1766, la république de Genève le déclara son ministre à Versailles[^6]. C’était fort peu de chose. Cela lui donnait<i><b> </b></i>cependant un petit relief. En 1775, il fit paraître un ouvrage sur le commerce des grains[^7], pour réfuter la secte des économistes et détruire les principes de M. Turgot, alors contrôleur général. Cet ouvrage accrut sa réputation, ce qui, joint au parti qu’il prit de recevoir beaucoup de monde, surtout les savants, de tenir grande table, le mit en vogue. Cependant, il y avait bien loin de là au Ministère. Comment penser qu’un protestant, un étranger, un homme de rien [visât] à ce grand poste ? Il y réussit [toutefois]<i><b> </b></i>par le canal du vieux comte de Maurepas[^8], le mentor de [Louis XVI]. Il n’eut d’abord que le titre de directeur du Trésor royal. Un nommé M. Taboureau[^9] était<i><b> </b></i>directeur en titre, mais ce n’était qu’un fantôme qu’il ne tarda pas à supplanter. En 1776, il était en place. Il fit de très bonnes opérations ; il imagina un nouvel emprunt de loterie, il réforma les financiers, [qui ne l’aiment]<i><b> </b></i>pas pour cette raison[^10] ; mais sa principale gloire a été de soutenir une guerre de 2 ans sans établir de nouvelles impositions[^11]. </p><p style="margin-top: 0cm">En 1780, il fut disgracié. Il demandait à entrer au conseil d’État, ou autrement à être fait ministre, et, comme l’on ne voulut pas il se retira. Une des principales causes de sa retraite avait été le peu besoin où l’on était de lui, car, par sa bonne administration, il avait rempli le trésor de 200 000 000 de livres, et l’on est en France comme chez un grand seigneur ruiné : du moment que l’on a de l’argent pour satisfaire au moment présent, l’on ne pense plus à l’avenir. M. Necker retiré présenta au roi le compte de ses finances, qui fit grand bruit. En 1783, il fit paraître un ouvrage sur l’administration des finances en France[^12], écrit précieux et très bien fait. En 1787, il présenta des mémoires<i> </i>à l’Assemblée des notables et par l’influence de M. de Calonne, fut condamné à l’exil dans sa terre. En 1788, il fit imprimer l’importance des opinions religieuses[^13], en deux volumes. En septembre de la même année, il fut appelé par le cri de l’opinion au Ministère, sous le titre de directeur général des Finances et ministre d’État ayant ses entrées au Conseil.</p><p style="margin-top: 0cm">Voilà l’histoire de M. Necker et les principaux évènements de sa vie. Il faut continuer actuellement à vous parler du gouvernement depuis 1780. M. de Calonne fut élevé à la place de contrôleur général. Cet homme gouverna les finances de l’État comme il avait administré les siennes. Il s’était ruiné et il ruina le royaume. La cour est composée de mangeurs. Dans la grande dépravation des mœurs et le luxe éminent qui règne, tout le monde a besoin d’argent…Il fit, en 1782, un emprunt de 200 000 000 de livres. Il en fit un autre en 1784. Il en avait fait en 81. Il établit le troisième vingtième. La guerre était le prétexte de tant de dépravations. Mais la guerre finit en 1783 et il n’en continua pas moins les emprunts et les impôts. Il fallut un prétexte et pour jeter de la poudre aux yeux, il fit faire quelques travaux. </p><p style="margin-top: 0cm">Cependant, ne sachant plus où donner de la tête, il fit prendre au roi la résolution d’assembler les notables. Il y fit un discours des plus impertinents, vu qu’il était parsemé de mensonges. Il eut beau phraser, il fallut en venir au fait et il se trouva que l’on avait mangé deux milliards durant six ans de son administration. </p><p style="margin-top: 0cm">M. de Brienne se mit à la tête de la faction qui lui fût opposée et M. de Calonne fut culbuté. Il resta quelque temps dans ses terres et puis se sauva en Angleterre, avec bien des millions et après avoir pris des précautions pour assurer ses biens. M de Brienne, archevêque de Toulouse, fut déclaré chef du conseil des Finances, et M. Lambert contrôleur sous ses ordres. L’ambitieux prélat voulait arriver à une place plus relevée. Il visait au premier ministère et il fit tant qu’il fut déclaré principal ministre. </p><p style="margin-top: 0cm">M. de Brienne s’était toujours distingué par son esprit philosophique, son amour pour les savants et son ambition. Il gouvernait les assemblées du clergé ; il avait une grande influence sur les états du Languedoc. Il avait, sous M. de Choiseul[^14], eu une très grande prépondérance. Il avait joué un rôle du temps de M. de Saint-Germain[^15]. </p><p style="margin-top: 0cm">Arrivé à la place de principal ministre, cet homme remuant commença par tout bouleverser, et fit bien. Il réforma les bureaux de Versailles, il fit des économies sur toutes les parties de l’administration. Il établit un conseil de guerre composé d’officiers généraux, pour réformer le militaire… Cependant il fallait pourvoir à boucher le déficit et payer les dépenses courantes. Il fit un emprunt. Le Parlement ne voulut pas l’enregistrer et pour cela il fallut un lit de justice. […][^16].</p><p style="margin-top: 0cm">Cependant M. de Necker ne les écouta pas et l’on a convoqué les députés du tiers état en nombre égal à ceux de la noblesse et du clergé réunis… en laissant cependant l’ancien usage de voter par ordre. Ceci a été le signal de réunion pour tous les intrigants, tous les privilégiés. Ceux qui voudraient que les affaires continuassent à mal aller ont pris ce prétexte pour crier contre le ministre. La cabale, à la Cour, se fortifie à tous les moments. L’on dit qu’à toutes les occasions elle se redresse ; elle siffle mais vainement. Les gens de biens craignent cependant encore, car si M. Necker était disgracié avant les États, tout irait mal, car la Cour a tant de moyens de semer la zizanie et d’empêcher les choses d’aller. </p><p style="margin-top: 0cm">Cependant, les assemblées de bailliage se sont tenues. L’on demande bien des choses, mais entre autres l’abolition des intendants ; cette administration si tyrannique n’a fait qu’un cri dans tout le royaume, où il est infaillible qu’ils seront détruits. Les États généraux doivent se tenir à Versailles, le 27 avril[^17]. Ainsi, quand vous recevrez cette lettre, ils seront déjà assemblés.</p><p style="margin-top: 0cm">M. le duc d’Orléans[^18], connu par son patriotisme, a fait proposer par les représentants aux assemblées de bailliage un mémoire, en 17 articles, où il demande que les impôts soient répartis également ; que l’on ne puisse pas en lever sans le consentement des États généraux ; que l’on ne puisse emprisonner personne sans un décret ; que les lettres de cachet soient abolies ; que l’on ne puisse plus ouvrir les lettres à la poste ; que l’on abolisse les capitaineries ; que le divorce soit permis en certains cas ; que l’on réforme absolument les codes civils et criminels, que les ministres puissent être condamnés et jugés par les États sur les objets de leur administration, que tout homme qui exécutera une chose quelconque qui sera contre la loi, serait-ce par ordre du roi même, soit jugé et puni, etc. Ces articles ont fait le plus grand honneur au prince et fait la plus grande sensation…Voilà où en sont les choses. Ce sera un grand point si une partie seulement réussit. </p><p style="margin-top: 0cm">Adieu, mon cher oncle. Donnez-moi de vos nouvelles en italien parce que, je le comprends très bien. Pour nos affaires, elles me paraissent bien traînantes. Je vais écrire à l’intendant[^19].</p><p style="margin-top: 0cm">Je suis très alarmé sur le compte de Fesch. Ne pas m’écrire depuis tant de temps ! Cela n’est pas bien de sa part. Je crains que vous ne vous soyez brouillés. Cela me serait un objet de grande tristesse. Nous sommes si peu de parents, si nous nous brouillons, que sera-ce ? Vivre en bonne amitié, c’est le premier plaisir de la vie. Je n’ai ici d’autre ressource que de travailler. Je ne m’habille que tous les huit jours, je dors très peu depuis ma maladie. Cela est incroyable. Je me couche à dix heures et suis levé à quatre heures du matin. Je ne fais qu’un repas et ne dîne qu’à trois heures ; cela me fait très bien à la santé. Je ne puis écrire à maman, ce sera pour la première fois. Je le ferai en italien, car je commence à l’apprendre. Dîtes-moi si les canonniers ont changé, quel est l’officier qui y est ? Maman […] Fesch, […] Louis, v, Annonciata[^20]. </p><p style="margin-top: 0cm"><br/> </p><p style="margin-top: 0cm">[Écrit en marge] Minana est-elle toujours si remuante ? Mammucia Catherine va-t-elle encore à la vigne et se dispute-t-elle toujours avec Nuranéa ? Fesch se dispute-t-il encore avec Marcasiota, avec les chanoines, avec l’évêque ? Il doit être fort sur les lois. Zia Antonietta que fait-elle ? &lt;…&gt;[^21] Marcasiota la fait-il toujours enrager ? Malheur aux faibles ! Francesca est-elle toujours paresseuse ? Qu’est devenue la femme de Pietro Paolo[^22] ? Pauvre malheureux ! Il nous était bien attaché. Comment va le doigt de maman ? Oh ! mon cher oncle, aimez-la ! N’êtes-vous pas le père de tous ? Fiorentino est-il en Italie ou est-il toujours à la maison ? Est-il toujours de nos amis ? Comment vivez-vous avec Rossi[^23] ? Le comte est-il à Paris[^24] ? Le maréchal compte-t-il rester en Corse[^25] ? M. de Basin est-il venu à Ajaccio ? Qui est-ce qui montre la philosophie à Lucien ? Quelque frate ? En êtes-vous content ? Qu’il lise l’histoire ancienne. Jérôme se porte donc bien. Tant mieux. Sont-ils sages ? J’en doute et M. Lucien qu’en faîtes-vous ? Il est dix heures et il faut me coucher. Comment maman a-t-elle fait pour ne pas être malade ? C’est dommage que cela coûte tant pour écrire d’ici en Corse, sans cela je vous écrirais quatre fois autant.[^26]</p> [^1]: Les registres de décès indiquent la mort d’un Pierre-Paolo Alata à la date du 23 décembre 1788. [^2]: La grand-mère (<i>Minana</i> en corse) paternelle de Napoléon s’appelait Maria <i>Saveria</i> Pallavicini (1717-après 1793). [^3]: Jacques Necker (1732-1804), directeur général du Trésor royal (1776), directeur général des Finances (1771-1781 et 1788-1790), ministre d’Etat (1788). [^4]: Après de courtes mais brillantes études à Genève, Necker a été commis dans la banque d’Isaac Vernet, frère d’un ami de son père. [^5]: En association avec son compatriote Georges Tobie de Thélusson, maison qui porta leurs deux noms. [^6]: Napoléon a d’abord écrit Paris puis a rectifié en inscrivant par dessus Versailles. [^7]: <span></span><a href="http://gallica.bnf.fr/scripts/ConsultationTout.exe?O=N043239&amp;E=0"><font color="#000000"><i><span style="text-decoration: none">Essai sur la législation et le commerce des grains</span></i></font></a>(1775), réquisitoire contre le courant physiocratique. [^8]: Jean Frédéric Phélypeaux Maurepas, comte de (1701-1781), principal conseiller de Louis XVI. [^9]: Louis Gabriel Taboureau des Réaux, contrôleur général des finances de 1776 à 1777. [^10]: La Régie générale et l’Administration des Domaines du roi ôtent à la Ferme générale une partie de la levée des droits. Le rôle des financiers privés en est sensiblement diminué. [^11]: Napoléon fait sienne la position « officielle » concernant Necker. En réalité, celui-ci finança la guerre par l’emprunt, en soldant chaque année une partie des dépenses ordinaires avec des fonds d’emprunts. [^12]: <span></span><i>De l’administration des finances de la France</i>(1784). [^13]: <span></span><i>De l’importance des opinions religieuses</i>(1788). [^14]: Étienne-François de Choiseul, comte de Stainville puis duc de Lunéville (1719-1785), secrétaire d’état aux Affaires étrangères, à la Guerre et à la Marine de 1758 à 1770. [^15]: Claude Louis Robert, comte de Saint-Germain (1707-1778), secrétaire d’Etat à la Guerre (1775-1777) et ministre d’Etat de Louis XVI (1776-1778). [^16]: Une partie de la lettre est manquante. [^17]: <span></span>La date fixée est en réalité le 1<sup>er</sup>mai 1789. [^18]: Orléans, Louis-Philippe Joseph, duc d’(1747-1793). [^19]: L’Intendant de Corse. [^20]: Respectivement sa mère Letizia, son grand-oncle Joseph Fesch, son frère Louis et ses sœurs Pauline et Caroline. [^21]: Quatre mots illisibles. [^22]: Probablement Maria Felice Peretto, épousée le 29 août 1779. [^23]: Antoine François de Rossi (1726-1800), général d’Ancien Régime apparenté aux Bonaparte, capitaine au Royal Corse en 1759, retiré du service ne 14 mai 1774, chevalier de l’Ordre de Saint-Louis maréchal de camp (1788), destitué en 1793, se retire à Avallon après sa mise en retraite (avril 1795). [^24]: Il peut s’agir de François Maria de Rossi. La noblesse des Rossi a été enregistrée une première fois en mars 1769 au parlement de Bretagne et à la Chambre des Comptes le 11 janvier 1770. [^25]: Anton Francesco [Antoine-François] de Rossi, maréchal de camp en 1788. [^26]: Expédition autographe, Archives nationales, 400 AP 137.</body>