CG1-0010.md

identifiantCG1-0010.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1787/04/01 00:00
titreNapoléon au docteur Tissot, à Lausanne
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG1</i> - 10. - </b>Au docteur Tissot[^1], à Lausanne</h1><p style="margin-top: 0cm"><br/> </p><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Ajaccio, 1<sup>er</sup> avril 1787</h2><p style="margin-top: 0cm"><br/> </p><p style="margin-top: 0cm">Monsieur, </p><p style="margin-top: 0cm">Vous avez passé vos jours à instruire l’humanité et votre réputation a percé jusque dans les montagnes de Corse où l’on se sert peu de médecin. Il est vrai que l’éloge court mais glorieux que vous avez fait de leur aimé général[^2] est un titre bien suffisant pour les pénétrer d’une reconnaissance, que je suis charmé me trouver par la circonstance dans le cas de vous témoigner au nom de tous nos compatriotes. </p><p style="margin-top: 0cm">Sans avoir l’honneur d’être connu de vous, n’ayant d’autre titre que l’estime que j’ai conçu pour vos ouvrages, j’ose vous importuner et demander vos conseils, pour un de mes oncles qui a la goutte[^3].</p><p style="margin-top: 0cm">Ce sera un mauvais préambule pour ma consultation lorsque vous saurez que le malade en question a (70 ans) soixante et dix ans mais, monsieur, considérez que l’on vit jusqu’à cent ans et plus, et mon oncle par sa constitution devait être du petit nombre de ces privilégiés[^4]. D’une taille moyenne, n’ayant fait aucune débauche, ni de femme, ni de table, ni trop sédentaire, ni trop peu, n’ayant été agité d’aucune de ces passions violentes qui dérangent l’économie animale, n’ayant presque point eu de maladie dans tout le cours de sa vie, je ne dirai pas comme Fontenelle qu’il avait deux grandes qualités pour vivre, bon corps et mauvais cœur, cependant je crois qu’ayant eu du penchant à l’égoïsme, il s’est trouvé dans une situation heureuse, qui ne l’a mis dans les cas d’en développer toute la force.</p><p style="margin-top: 0cm">Un vieux goutteux génois lui prédit dans le temps qu’il était encore jeune, qu’il serait affligé de cette incommodité, prétention qu’il fondait sur ce que mon oncle a des mains et des pieds extrêmement petits et la tête grosse. Je crois que vous jugerez que cette prédiction accomplie n’est qu’un effet du hasard.</p><p style="margin-top: 0cm">Sa goutte, en effet, lui prit à l’âge de 32 ans. Les pieds et les genoux en furent toujours le théâtre, il s’est écoulé quelquefois jusqu’à 14 ans sans qu’elle revint ; un ou deux mois étaient la durée des accès il y a dix ans entre autres qu’elle lui revint et l’accès dura 9 mois. Il y aura deux ans au mois de juin que la goutte l’attaqua aux pieds ; depuis ce temps-là, il garde toujours le lit. Des pieds, la goutte se communiqua aux genoux, les genoux enflèrent considérablement. Depuis cette époque, tout usage du genou lui a été interdit. Des douleurs cruelles s’en suivirent dans les genoux et les pieds, la tête s’en ressenti, et dans des crises continuelles, il passa les 2 premiers mois de son séjour au lit. Peu à peu sans aucun remède les genoux se désenflèrent, les pieds se guérirent et le malade n’eut plus d’autre infirmité qu’une inflexibilité du genou occasionnée par la fixation de la goutte aux jarrets, c’est-à-dire aux nerfs et aux artères qui servent au mouvement. S’il essaie de remuer les genoux, des douleurs aiguës lui font cesser son action.</p><p style="margin-top: 0cm">Il dort sans aucune espèce de mouvement, son lit ne s’est jamais refait, simplement l’on décore les matelas et l’on remue la laine et les plumes. Il mange bien, digère bien, parle, lit, dort, et ses jours se coulaient sans mouvement, mais sans pouvoir jouir des douceurs du soleil. Il implore le secours de votre science, sinon pour le guérir, du moins pour fixer dans une autre partie ce mal gênant. </p><p style="margin-top: 0cm">L’humanité, monsieur, me fait espérer que vous daignerez répondre à une consultation si mal digérée, moi-même depuis un mois je suis tourmenté d’une fièvre tierce ce qui fait que je doute que vous puissiez lire ce griffonnage. Je finis, monsieur, en vous exprimant la parfaite estime que m’a inspiré la lecture de vos ouvrages et la sincère reconnaissance que j’espère vous devoir. </p><p style="margin-top: 0cm">Monsieur, je suis avec le plus profond respect votre très humble et très obéissant serviteur.[^5]</p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Buonaparte, officier d’artillerie au régiment de La Fère</h3><p style="margin-top: 0cm; "> <br/> </p> [^1]: Samuel Auguste André David Tissot (1728-1797), docteur en médecine, membre de la Société royale de Londres, de l’Académie médico-physique de Bâle et de la société économique de Berne, auteur d’un Traité de la santé des gens de lettres (1768) dans lequel il fait l’éloge de Paoli. [^2]: <span></span>Dans son <i>Traité de la santé des gens de lettres</i> (1768, p. 121), Tissot fait l’éloge de Paoli. [^3]: L’archidiacre Lucien Bonaparte. [^4]: Il mourra à l'âge de 73 ans, en 1791. [^5]: <span></span>Copie d’après l’expédition communiquée par M. Boulay de la Meurthe à la commission chargée d’éditer la <i>Correspondance</i> sous le Second Empire, Archives nationales 400 AP 137.</body>