CS_Hinard_37.md

identifiantCS_Hinard_37.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1805/12/10 00:00
titreCaporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 37 - </b> François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Á 1 lieue de Brunn[^1] en Moravie, le 19 frimaire an XIV [10 décembre 1805] </h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, avec quel plaisir je te donne en ce moment de mes nouvelles depuis ma dernière lettre de Landshut, et après toutes les différentes affaires que nous avons eues depuis la prise d’Ulm, et que je puis t’apprendre le bon état de ma santé, le tien, chère épouse, celui de nos enfants, de nos mères et de toute la famille vient de m’être encore assuré par ta lettre en réponse à la mienne de Landshut, que j’ai reçue hier. Tu ne peux douter du plaisir qu’elle m’a procuré avec la paix que vient de nous procurer la fameuse et sans égale bataille, dite des trois Empereurs[^2], dans les plaines de Brunn. C’était avec la rapidité de l’éclair que notre armée s’est portée sur Vienne et s’en est emparée, après avoir enterré toutes les places fortes, forcé le passage du Danube et du Linz[^3] dont l’ennemi avait coupé et brûlé tous les ponts, fait prisonniers et détruit une grande partie des armées autrichiennes et russes. Mais de l’autre côté de la capitale, l’ennemi était en force, occupait un pont près duquel était une formidable artillerie prête à faire feu et le pont garni en dessous de barriques de poudre pour le faire sauter avec notre armée au moment où l’on forcerait le passage. Rien n’a arrêté le courage et l’intrépidité de notre armée : le pont, l’artillerie a été enterrée et l’armée ennemie forcée à battre en retraite. Déjà on les poursuivait sur la route et dans les plaines, lorsque les Russes se sont réunis et ont tenu tête à nos troupes, et nous ont forcés à battre en retraite un instant, s’étaient emparés des villages et détruisaient notre monde au travers des portes et fenêtres, et ne voulaient pas en débusquer. Aussitôt on a fait feu des obusiers sur les villages et on les réduit en poudre ; ils ont donc été forcés d’abandonner leurs positions et toujours de battre en retraite. Mais la vigueur qu’on mettait à les poursuivre ne leur donnait pas le temps de s’établir comme il faut et se contentaient seulement de mettre le feu aux ponts pour arrêter le cours de notre marche. Mais tout ceci n’a pu malheureusement se faire sans perdre beaucoup de monde. Car les Russes, qui étaient la plus forte armée, ne sont point des hommes, mais bien des animaux qui ne craignent point ni le danger ni la mort[^4]. Ils sont comme des murs, inébranlables, et la baïonnette seule peut les effrayer, ce qui nous a rendu partout victorieux, et nous a fait leur faire des prisonniers par mille. Notre armée, après les avoir poursuivis jusqu’en Moravie, s’est emparée de Brunn[^5] et du fort, y a fait faire des fortifications par crainte de retraite, et l’armée ennemie avait occupé les hauteurs de Brune. Nos troupes avaient fait jonction avec l’armée d’Italie[^6] et occupaient tout le Tyrol et la partie bohémienne, tandis que le prince Charles[^7] était poursuivi par cette même armée. Nous ne craignions aucunement d’être bloqués par l’ennemi, ce qui donna lieu aux troupes de cantonner dans les différents villages pendant huit jours et ne faisaient qu’aller à la découverte chaque jour et revenaient coucher le soir. Mais un renfort étant venu à l’armée russe, ils se proposaient de nous couper la retraite vers Vienne, ce qui donna lieu à la réunion entière de notre armée. Le 10 frimaire, jour anniversaire du couronnement[^8], chaque soldat alluma une torche de paille dans les bivouacs pour célébrer la fête[^9]. L’Empereur présent fit part à l’armée de son intention d’attaquer l’ennemi, et dit que c’était le grand jour, qu’il n’y avait plus qu’une bataille à donner, mais elle n’eut point lieu ce jour-là. Le lendemain, à la pointe du jour, l’ennemi attaqua les trois armées en bataille et les trois Empereurs présents, on répondit, et à 8 heures le feu était engagé de part et d’autre, mais avec une force sans égale. Bientôt l’armée autrichienne fut mise en déroute et faite prisonnière, mais celle russe n’était point de même, plus de cent pièces de canon faisaient un feu terrible et criblaient nos bataillons[^10]. Les Russes ne bougeaient point et comptaient sur la victoire car ils avaient tout disposé pour cela. À deux cents pas en arrière de l’armée, ils avaient mis leurs sacs à terre et un homme par compagnie les gardait afin d’être plus lestes à nous donner la déroute. Mais la baïonnette et la charge par la cavalerie eurent bientôt déçu leurs espérances. Sur tous les points de l’armée ce n’était plus qu’une boucherie. Jamais bataille ne fut plus terrible[^11] : Marengo[^12] n’est plus qu’en deuxième, et depuis six heures du matin jusqu’à la nuit, on ne fit que sabrer et faire des prisonniers au nombre de 30 000[^13]. Des corps entiers de chez nous ont été détruits, notre régiment a beaucoup souffert, surtout notre second bataillon, se trouvant sous la volée des pièces de canon. Les Coutançais ont été assez heureux, nous n’avons qu’à plaindre le jeune Quesnel qui lui seul a eu la jambe cassée d’un biscaïen, mais on pense qu’il en sera quitte pour boiter et qu’il aura sa jambe. Je n’ai donc pas besoin de te dire rien des autres, ils se portent tous bien, ainsi que celui qui t’écrit, rendons en grâce à Dieu et prions-le de nous donner la paix. Nous sommes cantonnés dans les villages où nous étions avant l’affaire et l’on parle beaucoup de notre retour en France et pour Paris. Tu m’as invité à te faire savoir si le 16<sup>e</sup> régiment de chasseurs à cheval avait été détruit à Ulm. Je ne puis que te dire qu’il y était, mais il peut avoir perdu du monde sans l’être entièrement, car il était à cette dernière affaire, et il est impossible de savoir encore les pertes qu’ont éprouvé les différents corps. Les villes et campagnes sont remplies de blessés, la terre couverte de morts. Mais il en souviendra aux Autrichiens et aux Russes, notre Empereur vient d’ajouter à sa gloire, il a chargé l’ennemi à la tête de sa Garde. Ils ont eu tous les 3 Empereurs une entrevue[^14], ce qui a donné lieu à la cession d’armée et à l’espoir de paix[^15]. Il est reparti pour Vienne (le nôtre). Je n’ai point reçu ta lettre en réponse à celle de Spire sur le Rhin où tu me marques les conscrits qui sont pris ; il paraît qu’on n’a point fait de grâce, mais ils sont trop heureux d’être garantis d’une bataille où on aurait donné la moitié de sa vie pour s’épargner l’autre. Embrasse nos chers enfants pour moi ; hélas je songe bien à eux s’ils songent bien à moi ! Nos mères que j’aspire bien à revoir et toi, chère et tendre épouse, qui vis loin de celui qui n’aspire qu’à l’heureux moment de te presser contre mon cœur. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ton fidèle et sincère époux,</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard, fourrier</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/></p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> La demande que tu me faisais, chère Rosalie, de savoir si les fourriers ne vont point au feu, n’est que malheureusement trop vraie : personne n’en est exempt, car si l’on donne des vivres, on les apporte au camp. Cette question, ma bonne amie, dans toute autre circonstance m’aurait coûté à t’en faire certain. Mais quand Dieu garde, on est bien gardé ! </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Bien des choses à Passelais et à sa femme, Motin, sa femme, nos frères et sœurs, oncles et tantes, Victor et sa femme, ainsi qu’aux cousins Levée. J’ai vu hier leur fils, nous ne sommes pas dans le même village. Le Lièvre se porte bien, Le Rendu et Frigot ont reçu chacun une balle morte mais ils n’en sont point estropiés, ils marchent, boivent et mangent bien. La guerre a épargné nos officiers. Pas un seul a été tué mais plusieurs de blessés.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Hinard fourrier à la 7<sup>e</sup> compagnie du 1<sup>er</sup> bataillon du 40<sup>e</sup> régiment d’infanterie de ligne de la division de M le général Suchet, faisant partie de l’avant-garde commandée par M. le maréchal Lannes cantonné près Brunn en Moravie ou à la suite de l’armée.[^17]</p> [^1]: Brünn, transcription allemande de l’actuelle Brno en République tchèque, est alors l’une des principales villes de la province de Moravie, intégrée à l’empire d’Autriche. C’est là que l’armée française a établi son campement dans les jours qui ont précédé la bataille d’Austerlitz, Napoléon y fait son entrée le 20 novembre. [^2]: Surnom donné à la bataille d’Austerlitz, qui s’est déroulée en présence des trois principaux belligérants : Napoléon Ier, empereur des Français ; François Ier, empereur d’Autriche ; Alexandre Ier, empereur de Russie. [^3]: L’Inn, affluent du Danube, étape sur la route de Linz où le maréchal Lannes pénètre le 3 novembre, sans affrontements. [^4]: Une autre description, livrée par le 25<sup>e</sup> <i>Bulletin de la Grande Armée</i> du 15 novembre 1805 : « [Le général Klein] a vu partout les Russes en horreur : les dévastations qu’ils commettent font frémir. […] « Nous et les Français, disent les Allemands, nous sommes les fils des Romains ; les Russes sont les enfants des Tartares […] ». À Vienne, le seul nom d’un Russe inspirait la terreur. Ces hordes de sauvages ne se contentent pas de piller leur subsistance ; ils enlèvent, ils détruisent tout. » [^5]: Hinard condense ici les mouvements de troupes des trois semaines précédentes, se soldant par la prise de Brünn par Murat le 18 novembre. [^6]: La jonction avait été opérée au 24 novembre 1805. [^7]: L’archiduc Charles est le frère cadet de l’empereur d’Autriche. Général émérite, commandant de l’armée autrichienne qui avait été envoyée opérer en Italie, il a tenu tête à l’armée française de Masséna avant de se retirer en bon ordre vers le nord pour venir au secours des débris de l’armée d’Allemagne et des Russes. [^8]: Napoléon a été sacré un an plus tôt, le 2 décembre 1804. [^9]: Autre description, livrée par le 30<sup>e</sup> Bulletin de la Grande Armée du 2 décembre 1805 : « Des fanaux de paille furent mis en un instant en haut de milliers de perches et 80 mille hommes se présentèrent au-devant de l’Empereur ». [^10]: Autre description, livrée par le 30<sup>e</sup> <i>Bulletin de la Grande Armée</i> du 2 décembre 1805 sur la division du maréchal Lannes dans laquelle se trouve Hinard : « Une canonnade épouvantable s’engage sur toute la ligne ; 200 pièces de canon et près de 200 mille hommes faisaient un bruit affreux ». [^11]: Autre description, livrée par le 30<sup>e</sup> <i>Bulletin de la Grande Armée</i> du 2 décembre 1805 : « Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs immenses, on entend encore les cris de milliers d’hommes qu’on ne peut secourir. Il faudra trois jours pour que tous les blessés soient évacués sur Brünn ». [^12]: Grande victoire remportée sur les Autrichiens par Bonaparte, qui n’était alors que Premier Consul, lors de la seconde campagne d’Italie, le 14 juin 1800. Le bilan est lourd, plus de 10 000 morts et blessés dans les deux camps, mais nettement moins que les près de 25 000 morts ou blessés d’Austerlitz. [^13]: Ce chiffre paraît nettement exagéré. On dénombre plutôt 11 000 prisonniers côtés autrichien et russe. [^14]: En réalité, seuls Napoléon et François d’Autriche se sont rencontrés directement après la bataille, le 4 décembre, non loin du village d’Austerlitz, pour y discuter des conditions de la paix. Alexandre, qui a fait connaître son intention de se retirer et d’accepter un armistice, n’y a pas participé. [^15]: Le ministre des Relations extérieures, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, qui a suivi la Grande Armée jusqu’aux abords du champ de bataille, est sur le point de recevoir les plénipotentiaires autrichiens pour négocier la paix. Elle sera signée le 26 décembre à Presbourg, capitale de la Hongrie. [^16]: Lannes, qui commande le 5<sup>e</sup> corps d’armée. Durant la bataille d’Austerlitz, Hinard fait partie de la 3<sup>e</sup> division d’infanterie commandée par le général de division Suchet, au sein de la 2<sup>e</sup> brigade dirigée par le général de brigade Nicolas Léonard Bagert Beker. Le 40<sup>e</sup> de ligne est alors composé, selon les estimations, de 1 149 hommes. [^17]: Collection Martin Jaillet.</body>
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