CS_Hinard_36.md

identifiantCS_Hinard_36.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1805/10/29 00:00
titreCaporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 36 - </b> François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Landshut[^1] en Bavière, le 29 octobre 1805</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, je puis donc encore jouir du plaisir de te donner de mes nouvelles depuis mon passage du Rhin, et après toutes les peines et fatigues que nous ont fait éprouver les premiers effets de la guerre, elle a jusqu’à ce moment respecté mes jours, puisque j’en emploie l’instant favorable à t’écrire, n’ayant pu le faire jusqu’à ce moment. Je désire que ta santé soit bonne, celle de nos enfants, de nos mères, etc. C’est toute mon unique inquiétude. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Du moment, chère Rosalie, que nous avons eu passé le Rhin, le jour que je te marquais, nous avons couché au bivouac sur les montagnes et dans les bois. Nous avons fait cinquante lieues[^2] pour joindre l’ennemi, et une fois que nous avons joint leur avant-poste, nous avons marché jour et nuit pour le joindre et lui couper la retraite, ce qui me fatiguait beaucoup, tant par le sommeil, la route et la privation des vivres. Les divisions qui étaient en avant de nous commencèrent la danse et firent dans la première affaire à deux lieues de notre bivouac 1 500 prisonniers, 9 pièces de canon et trois drapeaux[^3]. Le lendemain à 4 heures nous marchâmes sur eux, mais ils avaient levé le camp et nous ne parvînmes à les joindre qu’à 2 heures après-minuit, et nous reçûmes l’ordre de bivouaquer jusqu’au lendemain. Ce jour-là, le maréchal Ney leur fit 5 000 prisonniers[^4]. Nous partîmes donc le lendemain à 5 heures du soir pour aller cerner un bois où ils étaient, mais au point du jour, nous reçûmes l’ordre de faire contre marche [et de] prendre la route de Visloop[^5] : nous y bivouaquâmes en attendant des ordres pour marcher joindre une division qui se battait. Nous ne partîmes que le lendemain au milieu des neiges qui tombèrent la nuit, toujours les cernant et leur coupant la retraite. Le 22 vendémiaire[^6], nous les joignîmes à une lieue d’Ulm, mais la nuit étant venue nous n’eûmes aucune affaire avec eux. Ce jour-là, une division passait le Danube (un fleuve) et rétablissait un pont qu’ils avaient coupé. L’affaire fut des plus sérieuses, puisqu’il fallait construire un pont coupé pendant que l’ennemi était de l’autre côté de la rivière et occupait des hauteurs qui nous empêchaient de pouvoir cerner Ulm, mais ce fut inutile : les troupes passèrent, les hauteurs leur furent enlevées, et reçurent une déroute complète, mais la nuit contraignit nos troupes à bivouaquer jusqu’au lendemain. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Le lendemain 23 vendémiaire[^7] à trois heures du matin, notre division partit et fut passer le pont coupé pour joindre les autres divisions ; à huit heures nous rencontrâmes l’ennemi que la division en avant de nous attaqua. L’ennemi était embusqué dans un bois ; le canon seul put les en faire déloger. L’Empereur, qui n’avait cessé d’être toujours présent aux différentes affaires, arriva et nous donna l’ordre de cerner le bois en arrière. Nous battîmes donc les bois et les campagnes et les fîmes se rallier sur les hauteurs d’Ulm où étaient leurs retranchements, de sorte que la ville à une lieue était bloquée par l’armée française. Mais il devenait presque impossible de pousser plus loin notre marche : la pluie qui n’avait cessé de tomber depuis le matin et toute la veille avait tellement augmenté que nous ne pouvions plus bouger de place. Nous enfoncions dans la terre labourée jusqu’au genou[^8], et la fumée de la pluie ne permettait pas d’y voir. Joint à la fatigue qu’enduraient les troupes qui n’avaient cessé de marcher depuis dix jours à leur poursuite, et réduits à trois onces de pain par jour, et souvent pas, faisait qu’on désirait les poursuivre et les faire rentrer dans Ulm. L’Empereur présent n’eut pas moins part au mauvais temps. À quatre heures, la pluie ayant modéré, on désirait entrer dans quelques villages faire du feu pour se sécher ; l’Empereur se mît à dire « Soldats, en avant ! La victoire nous sèchera ! ». De suite, l’armée déployée fonça, enleva leur retranchements et les poursuivit jusqu’à dans Ulm où trois compagnies du 17e régiment, qui fait partie de notre division, entrèrent, mais n’ayant pas foncé assez vite, ils refermèrent les portes et les firent prisonniers ainsi que le colonel. Nous parvînmes sous les remparts après avoir passé l’eau à la ceinture et canonnâmes la ville jusqu’à la nuit. Le lendemain, nous reprîmes de nouveau à la canonner, mais il ne [fit] pas grande défense, et le 25 dans la nuit, la ville se rendit : 27 mille hommes furent faits prisonniers[^9], en sorte qu’en dix jours, 70 mille Autrichiens qui formaient […] ont été faits prisonniers et dissous. Nous nous sommes mis de suite en marche et marchons depuis huit jours vers le Tyrol sur les Russes[^10]. Nous avons passé à Munich où l’Empereur a été reçu avec toute la pompe possible par le prince de Bavière[^11] et, les habitants étant avec nous, nous avons été nourris chez le bourgeois. Le lendemain, nous sommes partis pour continuer notre route, et sommes arrivés à Landshut à 18 lieues de Munich[^12]. Ayant mal à un pied et besoin de repos, j’ai prétexté une dysenterie et j’ai obtenu un billet d’hôpital, où je suis maintenant pour quelques jours mais on n’est point bien, on n’a point de vivres que ceux que les bourgeois peuvent apporter et on est couché sur la paille. Mais j’ai joué le rôle de chef de conduite de voitures et j’obtiens un billet de logement chez le bourgeois où on est nourri, et d’où je t’écris […] chez le directeur de la poste qui me dit qu’il va partir un courrier pour la France. Je désire ma Chère Rosalie qu’elle te parvienne afin de te mettre l’esprit tranquille. Comme il n’y a point déchiré connaissance de la guerre et de la prise d’Ulm ; si Dieu veille encore sur mes jours […]. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> […] avoir avec les Russes. La peine, la fatigue, les privations ne seront rien pour moi avec le courage que j’ai et l’espoir de retourner te serrer contre mon cœur. Je n’ai point de nouvelles de toi, cette privation est bien la plus grande que je puisse endurer ; ne cesse donc pas de me donner de tes nouvelles, car si une lettre ne me parvient pas, une autre le pourra. C’est dans cette douce attente que je vais vivre en attendant de tes chères nouvelles. Embrasse nos mères et nos chers enfants pour moi et reçois du plus sincère époux mille baisers.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ton fidèle époux,</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/></p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Mon adresse : Hinard fourrier à la 7<sup>e</sup> compagnie du 1<sup>er</sup> bataillon du 40<sup>e</sup> régiment d’infanterie de ligne faisant partie de la 4<sup>e</sup> division commandée par M. le général Suchet, en Bavière par Munich, à la suite de l’armée.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Le Vée se porte bien.[^13]</p> [^1]: Landshut est une ville située dans l’ouest du duché de Bavière, à proximité de la frontière autrichienne. Hinard est donc encore en territoire allié. [^2]: Environ 200 kilomètres. [^3]: Le premier engagement notable est de la campagne de 1805 est Donauwörth le 7 octobre 1805. [^4]: Combat de Günzburg, 9 octobre 1805, Ney défait Karl Mack, 900 prisonniers et 5 canons. [^5]: Toponyme inexistant. Hinard est en terre étrangère et ne comprend pas la langue. Il transcrit les toponymes comme il les a entend. [^6]: 14 octobre 1805. [^7]: 15 octobre 1805. [^8]: Le 3<sup>e</sup> <i>Bulletin de la Grande Armée</i>, daté du 15 octobre 1805, écrit à cette occasion : « La journée est affreuse ; le soldat est dans la boue jusqu’aux genoux. ». Le 15 au matin, Soult occupe Biberach. [^9]: Le 7<sup>e</sup> <i>Bulletin de la Grande Armée</i> du 19 octobre 1805 évoque exactement ce nombre et montre qu’il est la source des informations d’Hinard. [^10]: Les Russes, alliés des Autrichiens, sont venus à leur secours jusqu’aux frontières du Tyrol, province autrichienne. Après la prise d’Ulm, ils entament un mouvement de repli émaillé d’escarmouches avec l’avant-garde française, qui ne s’achèvera que le 2 décembre 1805 à Austerlitz. [^11]: Le 24 octobre 1805. [^12]: Soit environ 72 kilomètres, ce qui est effectivement exactement la distance entre ces deux villes. [^13]: Collection Martin Jaillet.</body>