| identifiant | CS_Hinard_30.md |
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| fait partie de | lettres_soldats |
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| est validé | oui |
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| date | 1805/02/28 00:00 |
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| titre | Caporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 30 - </b> François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Au Havre, le [9 ventôse an XIII] 28 février 1805</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, par ma dernière lettre[^1], je te marquais qu’au 1<sup>er</sup> bon vent nous partirions pour Cherbourg. Le mercredi en suivant, nous appareillâmes à dix heures moins un quart du matin, au nombre de 2 canonnières, deux péniches, un lougre[^2], convoyant deux bâtiments marchands. Nous avions à peine marché une heure que nous aperçûmes quatre bâtiments anglais faisant voile sur nous : il ne nous fut point possible de retourner au lieu de notre départ, ni d’aborder la côte, étant à l’entrée du raz[^3], il fallut continuer notre route. Nous passâmes donc le raz d’une très belle mer sans éprouver aucune avarie, mais l’ennemi nous avait joint à peu près à une lieue, et contraignit une de nos péniches et les deux bâtiments marchands à se mettre à la côte sous la protection d’un fort, tandis qu’une frégate et une corvette nous poursuivaient à toute outrance. Nous nous attendions à chaque instant à être pris, ayant encore cinq lieues à faire et ne pouvant serrer la côte, ayant presque le vent debout, mais heureusement nous forçâmes de voile, et avec le grand frais de vent qui était survenu, et arrivâmes sous le fort de Querqueville[^4] jusqu’où elles nous poursuivirent, et ne purent amariner aucun de nous, mais la canonnière qui y était la plus arrière reçut encore une vingtaine de coups de canon qui ne lui firent aucun mal. Nous mouillâmes en rade de Cherbourg à deux heures après-midi en attendant des ordres pour entrer dans le port mais notre capitaine de bord, craignant qu’on ne lui prît ses matelots pour mettre sur la frégate qui y est, demanda à partir pour le Havre, n’ayant aucun besoin pour son bâtiment. Sachant donc que nous devions partir le lendemain, je demandai à descendre pour m’informer de la demeure de la veuve Câtel, pour laquelle ma mère m’avait donné ce billet. J’appris qu’après la mort de son mari, elle était partie avec un officier et qu’on ne l’avait point revue. Je fus pour rembarquer dans le canot mais on nous dit, ainsi qu’au sergent et au dos, que le canot était trop chargé de vivres et que nous rembarquerions le soir lorsqu’on viendrait chercher le pilote. Il ne vint point, nous couchâmes à terre et fûmes de grand matin sur le quai, mais nous apprîmes qu’on était venu le chercher dans la nuit, et vîmes partir notre canonnière, et nous à terre ! </p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Notre capitaine, étant resté à Cherbourg, nous donna un ordre pour rejoindre, et à nos frais et nous n’avions aucun le sol ; il se refusa à nous donner notre mois que j’avais apporté. Je pris donc le parti d’accepter l’offre du sergent et du dos, de partager le peu d’argent que l’un avait et celui de la vente de la montre du sergent. Nous arrivâmes à Carentan la veille du Dimanche Gras[^5], j’aurais désiré aller à Coutances[^6] y passer mes Gras Jours avec toi, mais n’ayant point de fonds pour faire quarante-cinq lieues, et sans permission particulière, m’ont privé de cette douce satisfaction. J’aurais désiré t’écrire en route, mais je ne voulais pas te faire coûter un second port de lettre, sachant qu’à mon arrivée je pourrais vendre nos vivres pendant que j’étais en route et t’affranchir ma lettre. Mais ce n’a pas été sans peine, chère Rosalie, que j’ai lutté vingt fois entre le devoir et l’amitié : j’ai passé par Caen le Dimanche Gras après 15 lieues de route dans le jour, puisque nous partions le matin de Isigny, il tombait de la pluie et étais très mouillé et voulant coucher à la sortie de la ville pour repartir du matin et par le moins de frais, je ne pus aller souhaiter le bonsoir à Mme Mariette. Nous arrivâmes à Honfleur le Mardi Gras, et le lendemain nous embarquâmes pour le Havre (ce petit trajet m’a coûté plus que si j’avais fait 40 lieues en pleine mer, en ce que la mer était et est très mauvaise et que je vis le patron du bâtiment ôter son chapeau et dire à tous les passagers de dire un Pater et un Ave pour Notre-Dame de Bon Secours. À dix heures, nous avons arrivé au Havre et y avons trouvé notre canonnière. Il y a une vingtaine de canonnières : plusieurs bateaux plats et péniches, une prame[^7] et une bombarde[^8]. Il paraît certain que nous y passerons l’été, si on ne vient nous relever. Crainte du bombardement de l’Anglais. J’attends mon capitaine tous les jours, qui doit nous apporter deux mois et de tes nouvelles. Car j’aime à croire que tu as répondu à ma lettre, et qu’il l’aura touchée à Cherbourg. Mais, j’attends une réponse à celle-ci que peut-être toucherai-je avant l’autre. Je désire ma bonne amie que ta santé soit bonne, ainsi que celle de nos enfants et de nos mères. Pour la mienne, elle est passable. On obtient ici des permissions pour aller chez soi lorsqu’on en est à 20 lieues, mais quoique plus éloigné si nous passons l’été ici, j’aurai le plaisir d’aller me promener avec toi, et je choisirai Pâques ou la fête de Pentecôte. Recevez tous les témoignages de mon amitié, et mille et mille baisers. </p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ton fidèle époux,[^9]</p>
<h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/>
</p>
[^1]: Il faut supposer une lettre intermédiaire entre le n° 29 et la présente, non conservée ou jamais reçue.
[^2]: Petit bâtiment ponté, particulièrement utilisé sur les côtes de la Manche et de l’Atlantique.
[^3]: C’est-à-dire dans un étroit où le courant est particulièrement violent.
[^4]: Un des forts défendant la rade de Cherbourg par le passage ouest.
[^5]: En 1805, le Mardi Gras est tombé un 26 février. La veille du Dimanche Gras correspond donc au samedi 23 février.
[^6]: Les villes de Coutances et de Carentan ne sont séparées que de 35km.
[^7]: Grand bâtiment à fond plat lourdement armé, servant à la défense des côtes.
[^8]: Petite galère rapide équipée d’un ou deux mortiers.
[^9]: Collection Martin Jaillet.</body> |
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