CS_Hinard_34.md

identifiantCS_Hinard_34.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1805/09/01 00:00
titreCaporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 34 - </b> François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Au camp de Boulogne, le 1<sup>er</sup> septembre 1805[^1] </h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère et sensible Rosalie, qu’il est cruel le motif qui m’a laissé dans l’incertitude de ne vouloir t’écrire qu’après la certitude ; et m’a retenu jusqu’à ce moment à répondre à ta lettre dernière, par laquelle j’ai appris le bon état de ta santé, ainsi que celle de nos chers enfants et de nos mères. Je te remercie, chère Rosalie, du bon souvenir que tu as donné au jour de ma fête[^2] , rien ne m’a fait plus de plaisir en me donnant de nouvelles marques de ton souvenir et de ton attachement. Comment t’en payer de retour, qu’en te convainquant du grand [malheur ?] que j’ai d’être éloigné de toi ? Les particules de sel que renferme cette lettre sont autant de messages que mon cœur t’envoie, t’assure du tendre sentiment, de l’amitié et du regret de ne pouvoir te fêter en personne[^3] . Mais ce jour m’avait été encore réservé car depuis ma dernière lettre toute l’armée a embarqué dans une nuit ainsi que toute la cavalerie, chevaux et bestiaux, etc. et sans que j’aie eu le temps de pouvoir te faire mes adieux[^4] . Ô ma digne amie, mes larmes n’ont pas peu coulé, voyant qu’au point du jour nous étions prêts à partir, et avec la meilleure intention ne pouvoir t’annoncer ce triste départ... Mais soit les vents, soit de nouveaux ordres, nous avons débarqué le soir à quatre heures, après avoir passé à bord la revue de l’empereur, et tout était resté embarqué avec ordres de se tenir prêt au premier ban de la générale[^5] . Nous n’attentions donc plus chaque jour que ce cruel départ, et déjà je t’avais tracé mes désirs comme tu me le demandais, mais avec la décision de ne te faire parvenir ma lettre qu’au moment où de nouveaux ordres seraient venus nous éveiller et que j’aurais pu mettre ma lettre à la poste, ou te la faire parvenir par toute autre voie, étant toute prête écrite. Non : il n’en est plus question, mais malheureusement ce retard n’adoucit pas nos maux. Ce n’est qu’un changement de face plus ou moins pénible. Car toute l’armée part pour le Rhin et l’Italie.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Un courrier extraordinaire a crevé trois chevaux en venant apporter des ordres pressants à l’Empereur ; de suite l’avant-garde de l’armée est partie, les divisions partent journellement, et la nôtre suit donc ce fatal ordre. Je pars donc cette nuit à minuit en avant avec les autres fourriers préparer les cantonnements pour notre division de douze milles hommes, et nous allons à Strasbourg à l’armée du Rhin, comme il paraît que l’Empereur déclare la guerre. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Où trouver donc, chère Rosalie, la possibilité de nous revoir encore sitôt ? Trouverai-je dans ce nouveau mouvement des moyens de me rapprocher de toi, ou la guerre épargnera-t-elle des jours que je ne conserve et ne chéris que pour nous réunir un jour et jouir du bonheur que j’avais commencé à goûter avec toi ? Dieu seul est juge de mes pensées et de mes actions, c’est lui que j’invoque chaque jour à bénir son ouvrage, et nous réunir un jour. Avec cette confiance, je suis la colonne qui m’éloigne de toi, mes larmes me suffoquent, que n’es-tu près de moi en tarir la source ! Mais chère Rosalie, sois mon interprète près de nos mères, dis-leur tout ce qu’un fils peut regretter en s’éloignant d’elles et de toi, qu’elles soient ton appui et que tu les consoles dans la privation de leur fils et de leur fille, notre bonne Victoire… Je perds donc tout à la fois les jours de plaisir près de toi, et les tendres caresses de nos chers enfants ; que ces deux privations me coûtent… Tu dois néanmoins jouir en les pressant contre ton cœur, mais moi je n’ai que l’image dans le cœur de tous ces doux avantages. Embrasse nos mères, nos chers enfants, témoigne-leur ma grande douleur, et reçois l’assurance de mon inviolable attachement et de mon amitié. Mille et mille baisers ; et crois celui qui jusqu’au dernier soupir répètera le nom chéri de Rosalie Passelais, femme Hinard.</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/></p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Assure Passelais et son épouse de mon amitié, nos frères et sœurs, ainsi que Mme Mariette que tu remercieras pour moi de son attention, Victor et son épouse, Victoire et Nannette le François.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ma bonne amie, comme je ne puis savoir la route que nous allons tenir pour nous rendre à Strasbourg, et que nous serons près d’un mois en route, je ne puis espérer de réponse de toi qu’à cet endroit. Tu recevras de mes nouvelles au premier séjour, mais afin que je n’éprouve aucun retard à recevoir de tes nouvelles du moment de mon arrivée, tu m’écriras : à l’adresse de M. Hinard fourrier 7<sup>e</sup> compagnie du 1<sup>er</sup> bataillon du 40<sup>e</sup> régiment d’infanterie de ligne en route pour Strasbourg, poste restante à Strasbourg, département du Bas-Rhin. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je t’aurais fait passer quelque chose si nous n’eussions entrepris une route aussi longue, mais je doute si je pourrai la faire après avoir été malade comme je l’ai été. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Instruis le père du Vée[^6] de notre départ, et s’il lui récrit, de lui écrire à la même adresse[^7].[^8]</p> [^1]: Retour de la date grégorienne uniquement. Cette pratique, témoigne de la désuétude dans laquelle est tombé le calendrier républicain, et annonce l’abandon définitif de ce dernier au 1er janvier 1806, à l’issue d’un sénatus-consulte du 9 septembre 1805. [^2]: La Saint-Dominique tombe le 8 août, ce qui a dû correspondre approximativement à la date de rédaction de la lettre de Rosalie. [^3]: Il faut sans nul doute comprendre, par les « particules de celle » (orthographe originale) mentionnées par Hinard, des grains de sel que le soldat prend soin d’envoyer à son épouse pour sa fête (la Sainte-Rosalie tombe le 4 septembre), le sel étant un cadeau offert en certaines occasions, symbole de prospérité (rappelons que Dominique-François écrit depuis Boulogne-sur-Mer, où le sel marin abonde). [^4]: Après deux ans d’attente sur les bords de la Manche, la Grande Armée entame sa bascule vers le Rhin pour aller affronter l’Autriche, l’Angleterre ayant financé la guerre à l’est pour éloigner la menace des troupes de Boulogne. C’est le début de la guerre de la Troisième coalition, opposant le Royaume-Uni, l’empire russe, l’empire d’Autriche, la Suède et le Royaume de Naples, à l’empire français, à l’Espagne, au royaume de Bavière et à leurs alliés. [^5]: C’est-à-dire au premier roulement de tambour annonçant l’annonce publique du départ des troupes. [^6]: Pierre Levée (1783), cousin d'Hinard et conscrit de l'an X, caporal en 1808, réformé le 21 janvier 1810 (SHD/GR, 21YC 350). [^7]: La date du « 4 septembre » est inscrite sur l’enveloppe. Elle correspond probablement à la réception de la lettre. [^8]: Collection Martin Jaillet.</body>