CS_Hinard_33.md

identifiantCS_Hinard_33.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1805/08/06 00:00
titreCaporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 33 - </b> Caporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Au camp de droite, près Boulogne[^1], le 18 thermidor an XIII [6 août 1805]</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, j’emploie les premiers moments de mon rétablissement à te donner de mes nouvelles, et te faire part de ma santé qui est un peu meilleure maintenant après un mois de fièvre que je viens d’essuyer. Ce temps, ma chère amie, a été pour moi des plus cruels : privé de t’écrire par mon manque de force et l’éloignement de l’hôpital qui est à une lieue dans la campagne, et ne recevoir pas de tes nouvelles. J’étais désolé. Je ne croyais pas aussi vite me rétablir, la fièvre me prenant avec autant de force, et surtout lorsque de mes amis venaient me voir et que je chargeais d’aller chez le vaguemestre et ne me rapportaient point de lettres. J’attendais malgré tout que de jour en jour, ça irait mieux et que je sortirais, et pourrais t’écrire étant bien rétabli, mais ce n’a été que l’arrivée du Ministre de la guerre Berthier[^2] qui m’a forcé à sortir, voulant remplacer tous les grades absents et compléter les corps. J’ai donc entrepris de sortir et de me traiter sous la surveillance du chirurgien du régiment, et il me semble que l’air a contribué beaucoup à mon rétablissement. Je me porte assez bien, mais j’essuie de grandes fatigues. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Les grandes manœuvres qu’il nous a fait faire, l’arrivée de l’empereur avant-hier[^3] qui a passé la revue de toute l’armée sac sur le dos et tous les ustensiles de campagne comme si nous étions devant l’ennemi, les exercices sans feu, toujours en grande tenue, la corvée de droite et de gauche ne laissent pas que de me rendre encore bien faible. Nous étions toute l’armée sur le bord de la mer, sur une ligne de deux lieues d’étendue, cent trente mille hommes. Il a commencé à sept heures sa revue par la gauche, et n’a passé devant notre régiment qu’à une heure après-midi, avec tous les princes, maréchaux, généraux, etc, brillants comme des soleils, et lui mis en habit de militaire avec deux épaulettes de colonel, un chapeau mis sans aucunes broderies quelconques, dans la plus grande simplicité, monté sur un beau cheval d’un air sérieux, un œil sec. Toute l’armée a fait plusieurs décharges et a crié « Vive l’empereur ! », en mettant le chapeau au bout des baïonnettes. Après sa revue, il a déclaré prendre en personne le commandement de l’armée. Nous ne savons quelle sera la suite de son arrivée. Il y a huit jours, nous devions embarquer ; tout est préparé pour la descente. Le soldat est muni de tout ce qu’il peut avoir besoin en campagne, les registres de comptabilité sont remis ; on ne travaille plus que sur des feuilles volantes, mais ça été sursis, voyant qu’il n’arrivait pas. Depuis son arrivée, nous sommes consignés dans les camps, prêts à prendre les armes[^4]. Je me trouve libre pour un moment, et je m’entretiens avec toi. J’ai repris mes fonctions de fourrier chargé du détail. Je te ferai passer quelque chose dans quelques jours. J’ai été sensible à la perte que tu as faite du vol qui t’a été fait. Veille les personnes que tu en crois susceptibles. Assure ma mère des sentiments d’estime et d’amitié qui m’animent envers elle et de la peine qu’elle a ressentie de la privation de mes nouvelles. Embrasse ta mère pour moi, et l’assure de mon amitié. J’ai été surpris que tu ne m’en aies pas parlé dans ta lettre. Crois qu’elle m’est chère, par rapport à toi, surtout lorsqu’elle te donne les dernières preuves de son amitié, étant privée d’une de ses chères filles qui faisait son attachement. C’est avec peine que je n’ai pu, vu ma maladie qui m’a occasionné quelques dépenses, envoyer quelque chose pour deux casquettes à Séraphin et Paul. Je vais y songer également. Bien des choses à tous nos parents et amis. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je t’embrasse tendrement. Ton fidèle époux,</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Mon adresse : 7<sup>e</sup> compagnie, 1<sup>er</sup> bataillon, 40<sup>e</sup> régiment au camp de Boulogne.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ne diffère pas à me répondre, mais tu recevras de mes nouvelles avant que j’aie reçu des tiennes. [^5] </p> [^1]: Le camp de Droite, installé au sommet de la colline qui domine Boulogne par le nord, contenait plus de 8000 hommes. [^2]: Louis-Alexandre Berthier (1753-1815), maréchal d’Empire, ministre de la guerre (1799-1807). [^3]: Le 4 août 1805, Napoléon passe en revue les 112 000 hommes d’infanterie du camp de Boulogne alignés sur la laisse de basse mer depuis Boulogne jusqu’au cap Gris-Nez (15 km !). [^4]: L’atmosphère d’attente et d’incertitude décrite par Hinard correspond à un moment charnière de cette année 1805 : Après avoir préparé pendant plus de deux ans l’invasion de l’Angleterre en massant ses troupes sur les bords de la Manche, Napoléon s’apprête à changer tous ses plans pour entrer en guerre contre l’Autriche, qui se fait menaçante à l’est. Après l’échec des dernières tentatives de conciliation avec Vienne, le plan de la campagne à venir sera dicté par l’empereur le 13 août ; les premiers ordres de marche arriveront le 18. La Grande Armée quitte le camp de Boulogne pour l’Autriche le 27. [^5]: Collection Martin Jaillet.</body>