CS_Hinard_32.md

identifiantCS_Hinard_32.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1805/06/08 00:00
titreCaporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 32 - </b> Caporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Au camp de Wimereux[^1], le 19 prairial an XIII [8 juin 1805]</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, cela a été avec la plus grande peine que j’ai été privé de te donner de mes nouvelles, et n’en pouvoir recevoir aucune de toi, n’ayant point approché de terre depuis l’instant où je t’ai écrit du Havre et que nous en sommes partis comme je te marquais que le bruit en courrait. Tu ne peux nullement douter du plaisir que m’aurait procuré la réception de ta lettre que je viens de recevoir à Boulogne, m’accusant d’insomnie. Bien au contraire, je n’ai été que trop éveillé par tous les dangers qu’a couru notre misérable division, tant par l’ennemi que le mauvais temps. Tous les abîmes que m’avait fait entrevoir la mer depuis mon embarquement n’étaient que des roses auprès de ceux qui nous ont menacés et dont plus de deux cents hommes ont été victimes. Plusieurs canonnières ont coulé corps et bien, au nombre desquelles était celle que commandait le capitaine sur laquelle j’étais à Granville. Vingt-sept autres bâtiments, tant canonnières, bateaux plats et péniches et bâtiments de transport qui faisaient partie de notre division ont été jetés à la côte sur les roches, et le reste des bâtiments fracassés sans éprouver aucune perte au nombre desquels nous nous sommes trouvés. C’était avec le plus vif regret que j’ai resté en rade sans pouvoir aller à terre te donner de mes nouvelles et pouvoir y recevoir ta lettre. Il m’a fallu attendre jusqu’au moment de notre débarquement qui a été forcé par l’ennemi qui est venu nous attaquer : une seule canonnière a été obligée d’essuyer un combat, ayant touché sur un banc de sable. Son capitaine, le second, quatre militaires et trois marins ont été tués. Je n’ai pas été plus surpris lorsque j’ai mis pied à terre d’apprendre que le motif pour lequel nous restions en rade était de faire la descente[^2], tout était préparé et embarqué pour cet effet, jusqu’à des jambes de bois, et l’ennemi avait pris le large quelques jours auparavant pour nous donner le passage, et un port anglais devait nous être livré, mais la chose étant découverte en Angleterre, l’ennemi a reparu en plus grand nombre et nous a forcé d’entrer. Depuis ce moment, on a eu vent qu’il y avait 1 500 brulots de préparés en Angleterre pour envoyer dans les ports, ce qui fait qu’à l’entrée de chaque port, on a mis des filets pour en empêcher l’entrée.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> C’est donc après avoir passé ma première année au service dans l’île déserte de Quelern[^3], ma seconde sur la mer, qu’il faut habiter un camp pour je ne sais combien de temps. Figure-toi une ville, nos baraques n’ont pas moins d’apparence : construites par la main des militaires, en pierre, couvertes en paille, des croisées, portes, et blanchies, mais on est couché sur la paille, et je crois que jamais il ne fait chaud ici. La plus grande régularité existe et la propreté, mais un seul instant l’on n’a pas à soi ; l’exercice deux fois par jour, les corvées pour les vivres tous les jours à une demie-lieue, les appels consécutifs des chefs et des généraux qui visitent les camps n’ont pu me donner le temps, quoique j’aie demandé permission, d’aller à Boulogne que ce jour pour y mettre ma lettre à la poste que j’ai déjà écrite deux à trois fois. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je me faisais fête, ma bonne amie, de t’accompagner à l’assemblée de Bricqueville[^4], mais ce doux avantage m’a été ravi en m’éloignant du Havre. Tu sembles te rapprocher de moi en venant à Tilly près Caen[^5] y chercher une belle-sœur, et moi je m’éloigne. Combien j’aurais eu de plaisir de t’y aller joindre si nous étions restés l’été au Havre ! Je suis donc privé de tous ces avantages, mais je suivrai l’ordre d’être toujours actif à t’écrire, soit que je porte mes lettres à la poste moi-même, ou que je les envoie [par] le vaguemestre, ce que je ne voulais pas faire, puisque je voulais envoyer 12 francs pour Séraphin et pour Paul 6 (=18) pour leur avoir une casquette chacun et dont la reconnaissance est ci-jointe, ce que j’ai été obligé de faire, le port des objets m’ayant coûté fort cher. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Quant à toi ma chère Rosalie, je n’ai encore pu accomplir la promesse que je t’ai faite d’une plisse[^6], mais je te la promets une fois que les comptes du capitaine vont être rendus car il m’a fallu bien des choses en arrivant, ayant perdu mon chapeau à la mer, mon pantalon ne valant plus rien, et ayant un besoin de bas et de souliers, n’ayant touché qu’un habit, une veste et une culotte en arrivant. L’on a donné l’hiver dernier beaucoup de permissions pour aller au pays aux militaires qui sont au camp, et si la descente n’a point lieu cet été, il paraît qu’il y en aura encore cet hiver. Je me hasarderai à aller trouver le général Marois[^7] qui est de notre pays et qui y prend beaucoup d’intérêt aux siens[^8]. J’espère qu’il ne me refusera pas, patientons encore quelques mois, mais il m’ennuie bien. Nous sommes très fatigués. Tous les huit jours on fait, toute l’armée, de grandes manœuvres à 2 à trois lieues dans les terres labourées à travers haies et buissons, sac sur le dos, et les vivres de deux jours. Rien ne m’a tant coûté que celle que j’ai faite voilà trois jours, sous l’inspection du prince Joseph Bonaparte. Assure de mon amitié et de mon attachement nos mères, embrasse-les pour moi, ainsi que nos frères et sœurs, cousins et cousines et ta marraine, et nos chers enfants que je n’oublierai pas à l’avenir si la partie dont je suis chargé pour les vivres du régiment me donne quelques petits profits. Présente mes respects à Mme Boivin et à tes autres demoiselles sans avoir l’honneur de les connaître, ainsi qu’à la petite Nicolle et Mme Trainel. Si tu revois Mlle Nicolle, tu lui diras que c’est dans les camps qu’on peut passer de bons instants à parler ensemble, mais que si j’y reste encore quelques temps, je ne saurai plus ce que c’est qu’une femme. Ô moments bien doux chère Rosalie…… Je n’en ai plus que le souvenir. Je t’embrasse 1 000 et mille fois et suis en attendant de tes chères nouvelles au plus tôt, </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ton fidèle époux,</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Marque-moi le jour et la date de la naissance de Paul. Je t’embrasse ma chère Rosalie. En attendant de tes nouvelles. </p> <h4 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h4><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> M..Hinard, Fourrier à la 7<sup>e</sup> compagnie du 1<sup>er</sup> bataillon du 40<sup>e</sup> régiment d’infanterie de ligne, au camp de Wimereux près Boulogne, à Wimereux.[^9]</p> [^1]: Wimereux est l’une des villes (avec Boulogne et Ambleteuse) où se sont implantés les camps de l’armée des côtes de l’Océan avec laquelle Bonaparte espérait dès 1803 réaliser la conquête de l’Angleterre après la rupture de la paix d’Amiens (18 mai 1803). Le camp de Wimereux accueille alors plus de 7 000 hommes. Pendant deux ans, les armées y sont entrainées, conduisant à une profonde transformation paysagère et sociale des lieux. [^2]: La « descente » désigne le projet d’invasion de l’Angleterre par la mer. [^3]: Quélern, voir lettres CS - Hinard 9 à 13. [^4]: Voir lettre, CS- Hinard 31 [^5]: Tilly-sur-Seulles (Calvados), à 20 km à l’ouest de Caen. [^6]: Comprendre « pelisse ». [^7]: Jean Le Marois (1776-1836), aide de camp de Napoléon et général d’Empire, par ailleurs député de la Manche (il est originaire de Bricquebec, à 55 km au nord de Coutances). À l’époque de la lettre, il n’est que général de brigade, mais devient général de division après la bataille d’Austerlitz. [^8]: Ces deux derniers mots ont été ajoutés ultérieurement. [^9]: Collection Martin Jaillet.</body>