CG1-0001.md

identifiantCG1-0001.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1784/07/05 00:00
titreNapoléon à Joseph Fesch
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG1</i> - 1. - </b>À Joseph Fesch[^1]</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Brienne, 5 juillet 1784</h2><p style="margin-top: 0cm">Mon cher oncle, je vous écris pour vous informer du passage de mon cher père par Brienne pour aller à Paris conduire Marianna à Saint-Cyr[^2] et tâcher de rétablir sa santé[^3]. Il est arrivé ici le 21 avec Lucciano[^4] et les deux demoiselles que vous avez vues[^5]. Il a laissé ici ce dernier qui est âgé de neuf ans et grand de trois pieds, onze pouces, six lignes[^6]. II est en sixième pour le latin, va apprendre toutes les différentes parties de l’enseignement. Il marque beaucoup de disposition et de bonne volonté. Il faut espérer que ce sera un bon sujet. Il se porte bien, est gros, vif et étourdi et, pour le commencement on est content de lui. Il sait très bien le français et a oublié l’italien tout à fait. Au reste il va vous écrire derrière ma lettre. Je ne lui dirai rien enfin que vous voyiez son savoir-faire. J’espère qu’actuellement il vous écrira plus souvent que lorsqu’il était à Autun. Je suis persuadé que Joseph, mon frère[^7], ne vous a pas écrit. Comment voudriez-vous qu’il le fît ? I1 n’écrit à mon cher père que deux lignes quand il le fait. En vérité, ce n’est plus le même. Cependant il m’écrit très souvent. Il est en rhétorique et ferait mieux s’il travaillait, car M. le principal a dit à mon cher père qu’il n’avait dans le collège ni physicien, ni rhétoricien, ni philosophe qui eût tant de talents que lui et qui fit si bien une version. Quant à l’état qu’il veut embrasser, l’ecclésiastique a été comme vous savez, le premier qu’il a choisi. Il a persisté dans cette résolution jusqu’à cette heure où il veut servir le roi[^8] ; en quoi il a bien tort par plusieurs raisons : </p><p style="margin-top: 0cm">1° Comme le remarque mon cher père, il n’a pas assez de hardiesse pour affronter les périls d’une action. Sa santé faible ne lui permet pas de soutenir les fatigues d’une campagne et mon frère n’envisage l’état militaire que du côté des garnisons. Oui, mon cher frère sera un très bon officier de garnison, bien fait, ayant l’esprit léger, conséquemment propre à ses frivoles compliments, et, avec ses talents, il se tirera toujours bien d’une société mais d’un combat ? C’est ce que mon cher père doute.</p><p style="text-align: center; margin-top: 0cm">Qu’importe à des guerriers ces frivoles avantages ?</p><p style="text-align: center; margin-top: 0cm">Que sont tous ces trésors sans celui du courage ?</p><p style="text-align: center; margin-top: 0cm">À ce prix, fussiez-vous aussi beau qu’Adonis,</p><p style="text-align: center; margin-top: 0cm">Du Dieu même du Peon[^9] eussiez-vous l’éloquence,</p><p style="text-align: center; margin-top: 0cm">Que sont tous ces dons ? sans celui de la vaillance </p><p style="text-align: center; margin-top: 0cm"><br/> </p><p style="margin-top: 0cm">2° Il a reçu une éducation pour l’état ecclésiastique. Il est bien tard de se démentir. Monseigneur l’évêque d’Autun[^10] lui aurait donné un gros bénéfice et il était sûr d’être évêque. Quels avantages pour la famille ! Monseigneur d’Autun a fait tout son possible pour l’engager à persister, lui promettant qu’il ne s’en repentirait point. Rien, il persiste. Je le loue si c’est de goût décidé qu’il a pour cet état, le plus beau cependant de tous les corps et si le grand moteur des choses humaines, en le formant, lui a donné (tel que moi) une inclination décidée pour le militaire.</p><p style="margin-top: 0cm">3° Il veut qu’on le place dans le militaire, c’est fort bien, mais dans quel corps ? Est-ce dans la marine ? 1° Il ne sait point de mathématiques. Il lui faudra deux ans pour l’apprendre. 2° Sa santé est incompatible avec la mer. Est-ce dans le génie, dont il lui faudra quatre ou cinq ans pour apprendre ce qu’il lui faut et au [bout][^11] de ce terme, il ne sera encore qu’élève du génie, d’autant plus, je pense, que toute la journée être occupé à travailler n’est pas compatible avec la légèreté de son caractère. La même raison qui existe pour le génie existe pour l’artillerie, à l’exception qu’il faudra qu’il ne travaille que dix-huit mois pour être élève, et autant pour être officier. Oh ! Cela n’est pas encore à son goût. Voyons donc : il veut entrer sans doute dans l’infanterie. Bon, je l’entends. Il veut être toute la journée sans rien faire, il veut battre le pavé toute la journée et, d’autant plus, qu’est-ce qu’un mince officier d’infanterie ? Un mauvais sujet les trois quarts du temps et c’est ce que mon cher père, ni vous, ni ma mère, ni mon oncle l’archidiacre ne veulent, car il a déjà montré des petits tours de légèreté [et] de prodigalité. En conséquence, on fera un dernier effort pour l’engager à l’état ecclésiastique, faute de quoi mon cher père l’emmènera avec lui en Corse où il l’aura sous ses yeux. On tâchera de le faire entrer au barreau. Je finis en vous priant de me continuer vos bonnes grâces. M’en rendre digne sera le devoir pour moi le plus essentiel et le plus recherché.</p><p style="margin-top: 0cm">Je suis avec le respect le plus profond, mon cher oncle, votre très humble et très obéissant serviteur et neveu.</p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Napoléone di Buonaparte</h3><p style="margin-top: 0cm"><br/> </p><p style="margin-top: 0cm"><i>P.S.</i> Déchirez cette lettre : mais il faut espérer que Joseph avec les talents qu’il a et les sentiments que son éducation doit lui avoir inspirés prendra le bon parti et sera le soutien de notre famille. Représentez-lui un peu tous ces avantages[^12].[^13]</p><p style="margin-top: 0cm"><br/> </p><p style="margin-top: 0cm"><br/> </p><p style="text-align: center; margin-top: 0cm; "> <br/> </p> [^1]: <span></span>Le nom du destinataire ne figure pas. Nous l’attribuons avec Dorothy Carrington (<i>Napoléon et ses parents au seuil de l’histoire</i>, p. 272-273) à Joseph Fesch (et non à Nicolò Paravicini, oncle du futur empereur, comme on le dit parfois). Notre choix s’explique d’abord par l’absence de messages de Bonaparte pour sa famille en Corse, typiques de ses autres lettres de Napoléon (Fesch est alors élève au séminaire d’Aix et ne pourrait donc transmettre ces messages). Par ailleurs, le séminariste Fesch est bien placé pour être interrogé sur la carrière ecclésiastique. Joseph Fesch (1763-1839), frère utérin de Letizia Bonaparte dont la mère Angela Maria Pietrasanta a successivement épousé Giovan Gieronimo Ramolino et le Suisse Francesco Fesch. Capitaine au service de Gênes, il est élève au séminaire d’Aix, ordonné prêtre en 1785, devient vicaire épiscopal d’Ajaccio puis est transformé par prudence, pendant la Terreur, en garde-magasin à l’armée des Alpes. [^2]: Charles Bonaparte a obtenu une place pour sa fille Maria-Anna (plus tard Élisa), née en 1771, à la maison royale de Saint-Louis à Saint-Cyr. [^3]: Il souffre du cancer de l’estomac qui l’emportera un an plus tard, le 24 février 1785 à Montpellier. Charles va consulter Jean Marie François de Lassone (et sans doute pas « de La Sonde » comme le dit Joseph Bonaparte dans ses Mémoires). [^4]: Lucien Bonaparte, frère de Napoléon, né en 1775. [^5]: Charles Bonaparte, qui a donc fait un détour par Aix, emmène avec lui mademoiselle de Casabianca qui avait également obtenu une place à Saint-Cyr, la deuxième « demoiselle » étant Maria Anna (Élisa). En chemin, il passe au collège d’Autun où il récupère Lucien (qui y étudie depuis 1781) et le laisse à Brienne où il va poursuivre ses études avec son frère. [^6]: Soit environ un mètre trente. [^7]: L’aîné des Bonaparte est alors âgé de 16 ans. [^8]: Devenir militaire. [^9]: Médecin des Dieux. [^10]: Marbeuf, le frère du gouverneur de la Corse. [^11]: Les mots entre crochets sont incertains. [^12]: Au bas de la lettre, se trouvent les lignes ci-après écrites par Lucien : « Mon cher oncle, Je suis arrivé à Brienne il y a trois jours. Le premier moment de loisir que j’ai, je l’emploie à vous remercier des bontés que vous m’avez de tous temps témoigné et à vous prier de me les continuer. Je tâcherai de m’en rendre digne en m’appliquant de plus en plus à mes devoirs et en contentant mes maîtres le plus qu’il me sera possible. Je finis en vous souhaitant une santé aussi parfaite que la mienne. Mon cher oncle, votre très humble et très obéissant serviteur et neveu. Marie François di Buonaparte. » Fesch a porté sur la lettre : « J’ai reçu cette lettre le 14 juillet 1784. Le 25 j’ai répondu ». [^13]: Autographe, Pierpoint Morgan Library, MA 316 (copie d’expédition, AN, 400 AP 1, d. 5 ; 400 AP 137, d. 1, p. 6).</body>
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