CS_Hinard_24.md

identifiantCS_Hinard_24.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1804/05/08 00:00
titreCaporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 24 - </b>Caporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> En rade de Bénodet, le 18 floréal an XII [8 mai 1804][^1]</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, j’ai reçu hier soir, à neuf heures, ta lettre datée du 1er mai qui m’a appris l’état de ta santé, celle de nos chers enfants et de toute notre famille ; pour la mienne elle est passable, à l’exception d’un mal de jambe que j’ai depuis huit jours par une chute, mais j’espère que ce ne sera pas de longue durée. Combien, chère épouse, m’a été sensible le deuil de nos parents pour avoir été mal instruits à mon égard, mais aussi combien je suis charmé que tu n’aies point été instruite de ces fausses nouvelles, car ça aurait été pour toi une bien double peine après une si cruelle séparation ; mais grâce à Dieu il n’en est rien, et notre division est toujours d’où je t’écris. On a pu mal interpréter la perte d’une canonnière ; la division d’Audierne où est mon sergent-major, composée de 45 voiles, fit une sortie il y a trois semaines pour tâcher de passer, mais ils furent rencontrés par plusieurs frégates anglaises et après s’être battus trois heures, ils furent obligés de rentrer à Audierne et perdirent un bateau plat. J’avais appris par une lettre de Le Lièvre de la Croix Quillard, qui est de notre division et le seul des Coutançais, que Le Rendu était à Coutances en permission de quatre jours, mais je ne savais pas que Levée, Dupuy et Lechevallier y fussent. Marque-moi comment ils y ont été, si c’est par permission ou autrement. Oui, ma bonne Rosalie, si tu envies l’avantage de leurs parents, combien j’envie le leur, car je préfèrerais subir un combat avec l’ennemi pour passer que de rester ici, et ce que nous ne pouvons éviter, car dès que les vents changeront et deviendront bons, on dit que nous devons sortir tout ce que nous sommes de divisions sur la côte, et les nouvelles que tu me dis tenir de Motin n’ont par malheur rien de vraisemblable, puisque tous les jours on exerce les troupes embarquées à la manœuvre du canon, des avirons et des voiles. Tu m’as parlé dans ta lettre d’une frégate sur laquelle a péri un Coutançais, je n’ai pu comprendre comment et pourquoi tu me cites cette frégate, ne t’en ayant jamais parlé. Quant à la demande que je t’avais faite du procès de Dumont, tu me dis que j’en recevrai le détail par une lettre que tu m’as adressée à Nantes ; cette lettre, quoiqu’elle ne me parvienne qu’à Boulogne, me sera toujours sensible puisqu’elle sera de toi, mais quel motif t’engage à un silence semblable à cet égard, lorsqu’à ce sujet je n’ai aucune inquiétude ? C’est une énigme pour moi… Remercie Victor pour moi de l’amitié qu’il manifeste de désirer que je fusse à son mariage ; les temps sont trop malheureux pour moi, puisqu’ils me privent de tout, jusqu’au plaisir d’acheter peut-être aux dépens de ma vie celui d’avoir la douce satisfaction de te presser contre mon cœur, ou je trahis par mes discours la plus digne épouse, lorsqu’on cherche de nouveau à me supposer une correspondance avec une femme que je n’ai ni vue ni entendu parler depuis mon départ de Brest. C’est pousser la méchanceté trop loin, lorsqu’on veut la faire parler, disant qu’elle est certaine que je ne t’écris point, la preuve vient faire échouer de semblables discours, et elle ne peut se vanter d’avoir aucune lettre de moi, lorsque toi seul as cet avantage. C’est donc toi qui m’apprends son retour à Coutances, puisque je l’ignorais, elle est donc retombée dans son premier état, n’en parlons plus, je regrette le papier que j’emploie à ce sujet. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, je réponds à ta lettre avant l’arrivée du capitaine qui est à chercher notre argent à Brest, néanmoins je sais qu’il l’a reçu et je ne clorai ma lettre qu’à son arrivée qui doit être sous peu de jours pour y déposer mon témoignage d’amitié. Dis à mon cher Séraphin que je n’aurai de plus grand plaisir que celui de ne pas te tromper, embrasse-le mille fois pour moi, suggère-lui toujours l’idée de songer à moi et de m’aimer ; combien je pleure la perte de ses tendres caresses, surtout dans son enfance où son tendre cœur se développe ! Je pleure, ma chère Rosalie, et mes larmes ne me soulagent de rien, seul à ma réflexion, retiré dans le coin d’un bâtiment, je donne le libre à mes larmes et à mes pensées, et n’ai personne à qui compter mes peines. Ne crois donc rien, ma bonne amie, aux discours trompeurs qui te sont racontés, ce n’est que pour tâcher de nous mettre mal qu’on les sème, quand chaque jour mon amitié double pour toi, et est approuvée par des pleurs. Je désire donc bien les tarir près de toi ou en répandre de joie, vivons donc l’espérance de nous revoir sous peu de mois. C’est après-demain jeudi de l’Ascension, jour de promenade pour les équipages : nous nous promènerons donc tous les deux, puisque tu comptes aller chercher notre petit Paul, quel plaisir tu auras avec tes enfants ! Pour moi je me promène seul, car je suis plus libre d’écrire ou relire tes lettres que j’arrose souvent de mes larmes. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je ne cesse, ma chère Rosalie, de te recommander ma mère : remplace-moi auprès d’elle, et que du moins elle ne soit pas privée de tous ses enfants à la fois, embrasse-la pour moi, et dis-lui que je désire bien la revoir. Embrasse aussi la tienne pour moi ainsi que Victoire, tes frères et soeurs, et Passelais et son épouse. Tu diras à Passelais que je conserve un couple de bouteilles de vin de bord pour lui en faire goûter. Il paraît que Bazire a fait un beau coup, c’est malheureux pour ses parents et son frère ; dis à Levée bien des choses de ma part. Et exécutons soigneusement ta lettre en nous écrivant souvent. Je cesse ma lettre pour le moment te souhaitant le bon soir, et en attendant l’avantage d’en faire la Clôture. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ma chère Rosalie, c’est demain le jour Pentecôte[^2] et je reprends la suite de ma lettre, mais elle ne remplit point du tout mes intentions : le capitaine est de retour de Brest avec notre argent voilà cinq jours, et nous n’espérions pas même en toucher après le récit qu’il a fait aux autres capitaines de son voyage. Nous avons eu des sarraus3, une chemise et un pantalon de toile que la marine a fait cadeau, il a compté des frais de transport qui se montent à deux cents francs, et des frais de voyage, et l’argent qu’il a rapporté est tout en anciens louis, où il manque des trente, 40“ 3“ et 4 francs sur chaque, aucun des capitaines n’en voulurent, et ce n’a été que hier qu’ils ont été contraints de le prendre et nous d’en supporter la perte chacun pour notre petite part, car il est arrivé un ordre à notre division de partir ce jourd’hui sans destination, et ce capitaine dit qu’il ne répondait plus de l’argent si le malheur voulut qu’il lui arrivât quelque chose, aussi nos capitaines ont chacun celui de leur compagnie, mais ils n’ont pu en faire le partage en cette monnaie. Ne l’ayant point moi-même et partant, nous avons donc appareillé ce matin pour partir mais les vents ont changé et nous avons encore resté, nous comptons partir demain matin à trois heures où les vents seront moins forts. Qu’il est cruel de me mettre en mer, notre argent arrivé et ne pouvoir aller à Quimper le mettre à la poste sitôt qu’il serait monnayé ! Surtout de ne savoir où nous allons, car à bord du commandant on a dit que nous devions nous trouver plusieurs divisions à telle hauteur sur mer pour attaquer des frégates anglaises. Ces nouvelles m’alarment et paraissent certaines, car à notre bord les postes ont été distribués ce matin comme nous devions partir, et les grapins d’abordage préparés pour aborder ; je suis heureux car le capitaine du bord m’a conservé dans la distribution des postes pour rester avec lui à bord, et je ne serai point du nombre de ceux qui monteront à l’abordage ; il m’est inutile, ma chère Rosalie, de te cacher cela. Au contraire, mon cœur est plus content avant de partager le danger de te faire connaître combien tu m’es chère, et si le malheur me privait jamais de te revoir, qu’en mourant je puisse dire que j’eus une chère et tendre épouse que j’aimais et estimais. Mais ma bonne amie, avec la confiance en celui que nous adorons, espérons de lui toute la réussite, et l’espoir de te récrire sitôt ma première relâche où je t’enverrai mon argent. Je t’embrasse tendrement mille et mille fois, et nos chers enfants, et suis pour la vie, ton fidèle et tendre époux, </p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Attends de mes nouvelles pour me récrire.</p> [^1]: L’équivalence entre calendriers révolutionnaire et grégorien est de la main de Hinard. Il est à noter que la date est d’abord exprimée en calendrier grégorien. [^2]: Le 20 mai : Hinard écrit donc sa deuxième partie de lettre le 19. [^3]: Collection Martin Jaillet.</body>