CS_Hinard_17.md

identifiantCS_Hinard_17.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1803/11/22 00:00
titreCaporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 17 - </b> Caporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Nantes, le 30 brumaire an XII [22 novembre 1803][^1]</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ma chère Rosalie, c’est avec la plus grande peine que je suis arrivé en cette ville, malgré le plaisir que j’ai eu de quitter Brest. J’avais toujours en espoir de passer par Coutances et il semble que le malheur poursuit l’envie que j’avais toujours eue de retourner près de toi. J’ai parti de Brest le 17 avec mon sergent-major pour rejoindre notre compagnie à Quélern où nous avions été détachés quinze jours après notre retour à Brest, et le mauvais temps fut cause que nous ne pûmes pas partir le jour même que le bataillon est parti de Brest, et à notre arrivée à Quélern nous ne fûmes pas peu surpris de voir que notre compagnie était partie du matin, n’arrivant qu’à trois heures d’après-midi. Mon sergent-major n’étant point disposé à rejoindre la compagnie le jour même, je fus obligé de partir la rejoindre du côté de Quimper, et marcher une partie de la nuit dans un pays que je ne connaissais pas, et nuitamment j’y arrivai très fatigué, et suis reparti le lendemain en avant comme mon grade m’y obligeait. J’ai fait la route sans aucun accident, mais avec peine et fatigue, partant dès deux ou trois heures du matin dans les mauvaises routes et à la pluie continuelle, avec armes et bagages, ce qui m’a bien coûté pour ma première route. Et n’ayant point de linge à mon grand regret, j’aurais désiré, ma bonne amie que tu m’aurais envoyé les chemises et les mouchoirs que je t’avais demandés, j’en ai un grand besoin, et celles que j’ai ne peuvent subir un seul blanchissage et j’ai été obligé de les porter 15 jours dans la route, et ce qui m’a donné de la vermine, ne pouvant en changer. Je vais en acheter un couple de remonte[^2] ici, puisque je ne puis recevoir celles que je t’avais demandées. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> J’avais toujours cru, ma chère Rosalie, que notre demi-brigade aurait fait la garnison des villes, mais je me suis trompé dans mon espoir et il en est tout autrement : notre second bataillon est à Lorient, notre troisième va à Orléans, et nous sommes à Nantes. Quel regret ma chère Rosalie, quelle peine il en coûte à mon cœur d’obéir aux ordres qui nous ont été donnés hier à notre arrivée, nous embarquons sur les bateaux plats vendredi deux de frimaire[^3], et nous partons pour Saint-Omer. Privé de te voir, de ne rien t’offrir, n’ayant aucun linge et ne pouvant en recevoir, je me trouve dans un deuil que nul ne peut apprécier. Serait-il vrai que les maux de la guerre m’éloignassent à jamais de ta chère personne ? La Providence seule en est la maîtresse et je la prie tous les jours de m’être favorable. Je m’éloigne donc, ma chère Rosalie, dans les plus grandes douleurs de n’avoir pu te faire connaître mon cœur, et ma peine n’est pas peu grande à cet égard, et je suis forcé de n’avoir divers effets pour l’hiver et dans des bâtiments où la malpropreté s’empare plus de vous qu’autre chose. Nous avons à lutter contre le temps et l’Anglais pour arriver à notre destination ; mais Dieu veuille que le temps nous fasse relâcher à Granville ou à tout autre lieu sur les côtes de la Manche, et avec l’air que je prends de n’en point être inquiet, peut-être pourrai-je mettre pied à terre à cinq, six lieues de Coutances puisque nous passerons devant Granville et Régneville[^4], et qu’avec ma place de fourrier je mis pied à terre pour prendre des vivres ; il me le serait bien agréable de n’avoir que peu de route à faire pour te revoir, et ce petit espoir me semble encore me consoler au milieu de mes peines. Non jamais, depuis huit mois, ma santé n’a ressenti un aussi grand vide comme depuis hier ; à cette nouvelle je me suis trouvé cet après-midi avec Levée, Le Rendu et Dupuy de notre rue et plusieurs autres, et chacun a témoigné son mécontentement et l’impossibilité absolue de déserter, la peine de mort et les fers étant destinés aux déserteurs conscrits. Voilà donc, ma chère Rosalie, tous les fruits du plaisir que je me promettais d’aller au pays. Mon sort est à plaindre en ce moment, mais je ne vois que le tien, et lui seul me fait verser des larmes ; je n’ai point reposé cette nuit, et j’ai baigné mes draps plus de fois que l’horloge n’a sonné d’heures. Je ne couche point avec mon sergent-major depuis quatre jours, il a la charmante[^5], et la solitude donne à mon esprit plus de libre à me plaindre que si j’étais en compagnie. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, vivons dans l’espérance et en confiance dans l’être qui nous guide, pense toujours à ton Hinard et ne doute un seul instant qu’il te fût infidèle et qu’il t’adore, ainsi que nos chers enfants. Donne-leur à raison de tes facultés toute l’éducation dont tu es susceptible, c’est ce que j’attends de ton amour et de ta maternité ; le temps nous rapprochera sans doute pour vivre à jamais. Et vous ma mère, si quelques petits moyens du côté de Louison vous permettent de venir au secours de mon épouse, j’attends de votre amitié que vous agissiez envers elle et votre filleul comme envers moi, et comptez à jamais sur la reconnaissance d’un fils qui n’a point trouvé moyen de vous revoir et de vous embrasser. Embrasse, ma chère épouse, nos mères, frères et sœurs, nos chers enfants, Passelais et son épouse pour moi, et reçois du plus sensible époux mille et mille baisers en attendant l’heureux moment de nous revoir.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ton fidèle et constant époux,</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Levée[^6] me charge de te dire, de dire à ses gens qu’il ne peut se garantir d’embarquer, il se porte mieux. Il les embrasse et leur écrira lorsqu’il le pourra.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Tu ne peux me répondre ; lorsque je trouverai l’occasion de t’écrire, compte que je ne négligerai rien[^7].</p> [^1]: Une mention manuscrite postérieure note : 23 octobre 1803. [^2]: « De rechange », par analogie à la remonte dans la cavalerie. [^3]: 24 novembre 1803. [^4]: Regnéville-sur-Mer (Manche). [^5]: La gale, maladie parasitaire très contagieuse. [^6]: Pierre Levée (1783), cousin d'Hinard et conscrit de l'an X, il est caporal en 1808 et réformé le 21 janvier 1810 (SHD/GR, 21YC 350). [^7]: Collection Martin Jaillet.</body>
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