| identifiant | CS_Hinard_12.md |
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| fait partie de | lettres_soldats |
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| est validé | oui |
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| date | 1803/08/28 00:00 |
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| titre | Caporal François Hinard à son épouse Rosalie Passelais |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 12- </b> François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Quélern, le 10 fructidor an XI [28 août 1803]</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ma chère Rosalie, je suis enfin de retour à Quélern de vendredi premier du mois[^1]. Combien il m’est doux après un aussi long espace de temps de recevoir de tes chères nouvelles, elles m’apprennent ton rétablissement, malgré la grande faiblesse que tu éprouves. Quant à la mienne elle est assez passable : malgré tout ce que ma dernière te marque, ma bonne amie, autant ta chère lettre est venue mettre le repos à mon esprit, autant elle m’a frappé par les observations que tu m’y as faites. Elles ne seraient que trop juste, ma chère Rosalie, si un seul instant depuis notre séparation j’y eus donné lieu, et combien je trouve particulier qu’on se soit permis de te dire que tu fus simple de pleurer quand je m’amusais bien, et que je ne regrettais pas Coutances. Veut-on ma bonne amie, au loin, m’attirer tes reproches et me noircir à tes yeux ? J’en atteste tous ceux de mon endroit dans ce corps, pendant mon séjour à Brest, et comment veut-on que je m’amuse quand je suis de l’autre côté de la mer, et que depuis même un mois je suis en détachement ! S’il faut te rendre un fidèle compte de ma conduite, ce sera pour moi un plaisir et je ne te déguiserai point la vérité : le jour de mon arrivée à Brest nous fûmes, Quesnel et moi, voir l’abbé Combrun. Nous étant informés de sa demeure, on nous dit son numéro, nous y fûmes, le hasard en voulut qu’il demeurât dans la maison dont est question. Ça a été la seule fois qu’on pourrait citer, et dont l’entrevue ne dura que le temps de nous indiquer sa chambre. Eh ! bien bien pour éviter de semblables rencontres je n’ai point retourné le voir, malgré la prière de Passelais d’y aller m’informer de la sœur de Rose sa domestique, et c’est ce qu’on appelle divertissement et contentement ? Qu’il m’est sensible, privé de tout, de recevoir par de semblables propos des reproches de ta part : non je ne les mérite point, j’en atteste l’habit que je porte qui fait tout mon soulagement et que je n’abandonnerai qu’à la mort. Apprends-moi ces personnes, dis-leur que leur langue pernicieuse ne souille plus ton oreille de tels propos. Eloigné de toi, de mes chers enfants, de toute ma famille, je m’oublierais jusqu’à ce point ? Non, non, mon cœur est trop navré pour le partager, et si ces personnes étaient journellement avec moi, elles se convaincraient par mes pleurs que je ne les verse que pour cause de mon éloignement. Oublions donc chère épouse de semblables discours, et ne vois dans ton Hinard qu’un époux le plus sincère et le plus tendre. Je m’entretiendrai avec toi du sujet de mon dernier voyage, je fus privé de t’écrire par ce motif, et peut-être m’as-tu cru coupable ; moi, je suis inquiet de toute ta personne.</p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je n’ai point depuis ta dernière d’autres nouvelles, et je vis ainsi : ô faut-il que nos moyens ne nous permettent pas de faire des sacrifices et que nous n’en ayons la possibilité ? Déjà le service m’ennuie malgré mon grade, et je n’ai jamais senti les douceurs du mariage, comme j’en ressens maintenant la privation. Mille fois mon esprit me dit va-t’en, et mon cœur veut être libre pour t’aimer. Car si je fais la folie de partir, j’ai des exemples sous mes yeux bien durs et bien cruels des fois, dont j’ai vu il y a aujourd’hui huit jours charger un misérable Le Clerc, conscrit de Muneville-le-Bingard[^2], lui couper les cheveux, le revêtir d’une chemise rouge et le conduire aux galères. Ô qu’il est cruel pour quelqu’un qui n’a que pour guide l’amour de son pays, l’amitié de sa famille, qui déserte et d’être ainsi ! Je ne puis t’annombrer[^3] tout l’argent qu’il a reçu des habitants de Brest et combien il a été plaint, mais c’est tout : tel est le sort réservé pour l’homme qui déserte.</p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Il faut pour rester, et loin de ce qu’on aime être malheureux, car on ne peut espérer que cela. Le pas que nous avons à faire est certainement petit, le sabot[^4], je ne te le dissimule pas maintenant, est notre abri au premier jour ; et tu me mandes de faire mon possible pour obtenir une permission. Oui j’y travaillerai, mais nul n’en aura, pas même de congés de semestre, et je suis privé de te voir. Ô ! Ma chère Rosalie, s’il est possible que nous trouvions un remède à nos maux procurons-le nous ! J’en connais un, si je pouvais avoir accès : le chirurgien en chef de l’hôpital de Brest est M. Billard[^5], le cousin de Mme Billard du marché à blé, feu son mari a écrit différentes lettres qui ont été très utiles à des hommes que je connais, puisque c’était moi qui les écrivais et il les signait, si tu pouvais avoir accès près de son épouse, peut-être ne te refuserait-elle pas. Je lui écrirai également ainsi qu’à son fils pour la prier, elle pourrait certainement faire quelque chose, fais-en comme tu jugeras à propos ; mais je ne te cache point que l’ennui me dévore, je n’en puis plus. Je trouve à mon retour tous désagréments occasionnés par l’inspecteur, c’est de nouvelles [<i>sic</i>] uniformes à notre compte et je n’ai point de masse[^6], c’est toute l’expérience à apprendre par cœur : c’est un travail infini avec mon sergent major. Joint à tout cela la suppression du quartier-maître fait pour me protéger, remplacé par un homme que je ne connais pas et qui s’est procuré des employés, étant absent. Il me reste donc à me […] par ce moyen militaire, par tous ses genres d’étude […] je n’y ai aucun goût. Je ne puis mettre mon livre à la […] que mes yeux ne se mouillent de larmes, et plus je veux étudier plus je me perds dans le labyrinthe de mes pensées. Peut-être dirais-tu, ma bonne amie, que tout cela n’est qu’un subterfuge pour éloigner les secours que je te dois. Non, mon état n’a rien d’affligeant dans ma tenue, je ne pense qu’au plaisir de t’être utile, je t’envoie douze francs : la somme est modique, il m’en reste douze puisque j’avais un louis d’amassé entre les mains de mon sergent major, je les emploie à un pantalon et une paire de souliers. Je t’avais mandé deux chemises, je t’en réaliserai encore bien la demande, mais j’attendrai jusqu’au bout, et veux voir si quelque heureux hasard n’opérera point notre changement, et si je ne me rapprocherai pas de toi. Je suivrai toujours la méthode de laisser mon argent aux mains du sergent major, et malgré tout mon état aussi sincère comme je te le compte, je m’acquitterai de la promesse de t’envoyer ce que je t’ai promis une fois que ces deux objets me sont fournis par cette économie que j’aurai bien préféré de t’envoyer. Je suis charmé que tu aies fait vacciner notre petit Séraphin, je désire que son vaccin ait une bonne réussite malgré la crainte que j’éprouve, n’ayant point reçu depuis de tes nouvelles et la petite vérole aussi mauvaise qu’elle l’est. Je souhaite aussi que Jules s’en soit bien paré mais quant à Motin, combien je partage leur peine en pareil cas, rien ne m’a tant frappé ; récris-moi donc ma chère Rosalie poste pour poste, fais-moi savoir de ta santé et de celle de nos chers enfants. Tu auras sûrement vu notre petit Paul, donne m’en des nouvelles, et crois que ce nom m’a infiniment plu. Remercies-en la marraine pour […] désire le plus prompt rétablissement de la santé à Victoire. Embrasse-la pour moi, nos mères, frères et sœurs, ainsi que Passelais et son épouse, je leur écrirai à mon retour à Brest. Je suis trompé de n’avoir reçu aucune de ses nouvelles, il a oublié que ses nouvelles me sont chères. Embrasse Louison pour moi, et me marque quels sont ceux de ta réserve qui sont partis, et si la conscription de l’an 11 va partir ; tout est parti ici. On travaille à fond à l’armement, la flotte va être préparée sous deux mois, on attend le Premier Consul, son canot est fait. Rien autre chose de nouveau. Reçois ma chère Rosalie, en reconnaissance du jour de demain, les sentiments d’amitié les plus sincères. Crois au désir de retourner près de toi [de] celui qui ne peut y vivre qu’en langueur, éloigné.</p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je t’embrasse tendrement, ton fidèle époux,</p>
<h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/>
</p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Mon adresse : H…d fourrier à la 10<sup>e</sup>. Compgnie de la 40<sup>e</sup> demi-brigade, détaché à Quélern par Brest. À Quélern, par Brest. </p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Notre compagnie a changé de n° à la revue de l’inspecteur.[^7]</p>
[^1]: Probablement le premier vendredi du mois d’août 1803, soit le 5.
[^2]: Commune de la Manche à environ 13 km au nord de Coutances.
[^3]: Comprendre : « évaluer ».
[^4]: Le terme peut désigner, de manière familière, une embarcation de mauvaise qualité.
[^5]: Le nom est connu, voir Levot Prosper, <i>Histoire de la ville et du port de Brest, vol. 2 : Le port depuis 1681</i>, Brest, 1865, p. 296 : « Ce fut l’apparition de ces oiseaux qui suggéra à MM. Dubreuil, premier médecin en chef, et Billard, premier chirurgien en chef, la pensée de créer une collection ».
[^6]: C’est-à-dire de réserve de trésorerie dans la comptabilité régimentaire.
[^7]: Collection Martin Jaillet.</body> |
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