CS_Hinard_06.md

identifiantCS_Hinard_06.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1803/04/27 00:00
titreFrançois Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 6 - </b> François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Brest, le 7 floréal an XI [27 avril 1803] de la République </h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ma chère Rosalie, je reçois de tes nouvelles par ta lettre datée du 26 germinal[^1] en réponse à celle que j’ai écrite à Passelais, où je lui faisais mes plaintes de ne point recevoir de tes nouvelles depuis trois semaines, puisque ta dernière lettre avant que Passelais m’annonçât que notre petit était malade, était datée du 17 ventôse[^2], et que celle de Passelais était du 5 germinal[^3], ce qui avec le temps de leur route fait bien trois semaines. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je réponds à Passelais. Par ma lettre, je lui marque que je ne reçois point de tes nouvelles ; je reçois ensuite une lettre de toi qui m’annonce la maladie et le rétablissement de notre petit, datée du 31 mars correspondant au 10 germinal : cette lettre est la première que tu me récris depuis celle du 17 ventôse[^4], ce qui fait bien 3 semaines. Voilà date pour date l’époque de la date de tes lettres. Eh bien, ma chère Rosalie, j’ai fait réponse à ta dernière du 10 germinal ou 31 mars. Je l’ai adressée à Louison Duclos ; j’aime à croire qu’elle te l’aura faite voir, puisque je ne l’adressais à Louison que pour t’éviter un port de lettre, et cette lettre doit entièrement seconder tes intentions en me marquant dans ta lettre d’écrire à Louison pour lui parler de ma mère[^5]. C’est ce que tu verras. Par conséquent ma bonne amie, il ne doit point y avoir d’interruptions dans nos lettres puisque je te donne date pour date l’époque de celles que tu m’as écrites. Car quand j’ai écrit à Passelais que je t’accusais de négligence, il était vrai que je n’avais point reçu de tes nouvelles depuis 3 semaines, à moins que tu ne m’aies écrit depuis ta lettre datée du 17 Ventôse par laquelle tu m’annonçais que M. Agron avait décacheté ma lettre, et celle datée du 31 mars par laquelle tu me faisais savoir la maladie et le rétablissement de notre petit. Ainsi voilà le seul retard pour lequel je t’ai accusé et dont tu ne m’en voudras pas. Ainsi ma chère Rosalie, mettons-nous d’accord sur nos lettres et ne nous écrivons qu’en réponse les uns aux autres et faisons mention de la date des lettres que nous recevrons. Depuis mon départ de Coutances j’en ai reçu 5 de toi et deux de Passelais, avec un petit bulletin de notre cousin Passelais dans une des tiennes. Passons à un autre objet et ne nous faisons aucuns reproches quand nous ne les méritons pas, ce n’est point le vrai moyen de vivre tranquilles éloignés l’un de l’autre. Déjà notre peine est assez grande sans chercher d’autres moyens de l’accroître, et du côté de la négligence, je ne puis croire que nous en soyons coupable, car je prendrais bien à gré de t’écrire tous les jours si mes lettres allaient franches, et quand tu me dis que je t’écrive simplement deux mots en réponse à ta dernière, c’est outrager celui [qui] ne vit qu’à demi loin de toi ; et j’ai toujours le temps de t’écrire. D’ailleurs, quand je serais employé du matin au soir, les nuits seraient à moi. Chère épouse, toutes les trois dernières lettres sont venues fortifier ta première sur la maladie de notre petit, car tu peux juger de la satisfaction que j’ai eue après les fausses nouvelles qui m’avaient été annoncées. Et comme tu le verras par celle écrite à Louison, je n’attribuais ma fièvre qu’à ce retard de lettres et à ces nouvelles fausses ; mais rappelant mon esprit à la seule idée que tu ne pouvais m’annoncer une fausse nouvelle, j’ai eu le plus grand des hasards d’abandonner la fièvre, et n’ai point tremblé depuis, à ça près de quelques frissons que j’ai eus les jours suivants. Cette maladie attrape une grande partie de Brest et surtout les militaires, et dure aux uns peu de jours et aux autres très longtemps. Ce sont les eaux qui sont fiévreuses et la nourriture qu’on prend dans la troupe, joint à l’ennui qu’éprouvent en plus grande partie les conscrits, qui en est la seule cause. Quant à ma santé, maintenant elle est assez bonne. Je désire que la tienne soit encore meilleure, ainsi que celle de mon cher Séraphin qui fait mon unique embarras. Hélas, ma chère Rosalie, ménage-le, je t’en prie, je t’en prie ! Et il est mieux avec toi qu’avec tout autre. Ménage aussi ta santé, vis dans l’espérance comme tu me le marques. Je suis, du moment où je t’écris, en pied plus que jamais chez le quartier-maître, et je tiens seul une partie où il n’y a jamais de relâche, ce qui me charme beaucoup par l’envie de recevoir pour t’offrir. J’ai toujours fait en sorte de ne rien lui demander afin de pouvoir recevoir quelque chose, et je me suis passé comme j’ai pu avec le pain de 6 livres que j’ai toutes les semaines outre mon pain de munition et ma paye pour avoir ce qui m’était nécessaire. Et si je bois un verre de vin, ce n’est qu’avec des camarades qui me prient de leur écrire des lettres, et il me semble que je suis bientôt l’écrivain de toute la demi-brigade pour les lettres. Tu me marques ma chère amie que Louison n’a plus pour toi ni pour ma mère les mêmes attentions qu’auparavant, ce qui me surprend beaucoup. Dans la lettre que je lui ai écrite, je la priais de m’être utile dans vos deux personnes, que c’était là le plus grand plaisir que j’aurais, et que j’attendais d’elle[^6]. J’attends ta réponse à cette lettre de Louison, qui peut-être est en route ; si elle n’y est pas ou qu’elle ne te l’eût pas fait voir, demande-lui à la voir et fais-moi réponse. Si elle te l’a fait voir et que je reçoive ta réponse, je ne te récrirai que lorsque tu m’auras fait réponse à celle-ci. Fais bien attention et ne confondons pas pour être en attente les uns les autres, du moment où je t’écris je ne te récrirai que lorsque tu auras fait réponse à celle-ci. Chère Rosalie, toutes ces explications ne m’ont point fait oublier le contenu de ta lettre ; elle m’est très sensible, mais je ne puis venir à ton secours. Crois réellement à tout ce que je te dis, que je travaille chez le quartier-maitre et que je n’ai point reçu un sol, ce qui me fait verser des larmes sans pouvoir me plaindre à personne, mais il est certain que j’en recevrai. Mais j’aperçois qu’il ne paye pas tous les mois, puisque l’emploi que j’ai, était fait par notre sergent-major qui n’y travaille plus et que lorsqu’il est venu à le payer, il lui a dit qu’il y avait quelques mois qu’il n’avait compté avec lui ; voilà le langage de ton époux. Puisse[^7] ma lettre auprès de ta famille t’être de quelque utilité[^8], mais ma bonne amie quand je parle ainsi, ô ! que je blesse ton cœur, et je suis blessé moi-même. Mais les amis Passelais, eux que je réclame à genoux, ont les attentions que nuls n’auront jamais pour nous, et que j[e] supplie de venir à ton secours. Je ne puis plus écrire ; à peine liras-tu ma lettre, la larme me vient aux yeux et j’ai peine à voir ce que je mets. Je te dirais que plusieurs conscrits sont désertés, autant qu’on en attrape on les met au château et on les embarque. Depuis huit jours, plusieurs courriers sont arrivés mais on ne sait ce qu’ils apportaient. On arme les forts et la ville ferme maintenant, on arme également tous les bâtiments et on attend le préfet pour passer la revue de ceux qui sont en rade. La 15<sup>e</sup> demi-brigade va en détachement sur les forts et sur la côte ; pour notre demi-brigade on ne parle point qu’elle embarque. Il n’y aurait tout au plus que le 3<sup>e</sup> bataillon et je suis du 2<sup>e</sup> et l’état-major n’embarquant pas, je n’embarquerai pas, étant employé chez le quartier-maître. On forme un conseil de guerre pour juger les déserteurs et on parle de peine de mort pour eux. Je ne conseillerais pas à aucun de déserter après la tournure que cela prend. Aussitôt qu’on s’aperçoit qu’il en manque quelques-uns, la gendarmerie les poursuit, et déjà plusieurs sont revenus de bonne volonté. Tous les conscrits qui ne sont point habillés sont consignés au quartier et nul ne peut sortir la ville sans la permission de l’officier du poste de la porte. Voilà tout le nouveau ; j’ai fait entrer Levée dans notre compagnie et Frigot[^9], comme il en fallait deux, mais je n’ai point eu le plaisir de voir Levée une seule fois depuis qu’il est arrivé à la chambre que pour l’exercice et l’appel. Il est journellement à boire avec le neveu de Labala, qui a par malheur tombé au sort pour entrer dans notre compagnie. Je finis en t’embrassant tendrement ainsi que notre cher Séraphin, et nos mères, frères et sœurs. Embrasse Passelais et son épouse pour moi, et Jules ; fait mes compliments à Louison Duclos, tu pourras bien t’abstenir de lui lire la lettre tout au long. J’aurais écrit à nos mères, mais ils connaissent par tes lettres mon état comme je connais le leur, j’aime à croire qu’ils ne m’en sauront pas mauvais gré. Embrasse Victoire pour moi et témoigne-lui le plaisir que j’éprouve de son rétablissement.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> C’est de ton fidèle époux pour la vie.</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> J’ai reçu ta lettre par Levée. Je ne te récrirai que lorsque j’aurai réponse de cette lettre.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Cachète tes lettres avec de la cire et met un cachet dont tu me feras un détail ou dont tu me mettras le modèle dans la lettre ; je t’en mets un, ce sera toujours le même. Il me semble qu’à la demi-brigade, le sergent-major décachète mes lettres. Il est un point curieux : ta lettre sur laquelle je fais réponse est datée du 26 germinal, je la reçois à midi 7 floréal[^10] et je te fais réponse le même jour. Ma lettre partira de Brest après-demain 9 à midi : tu me marqueras le jour que tu l’auras reçue pour savoir combien elles sont de jours en route. Adieu ma chère Rosalie, je m’en vais travailler, il est 2 heures.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Levée me rencontre et me prie d’aller avec lui chez le chef de brigade pour voir s’il ne voudrait point lui vendre un congé ; il se trouve un peu gêné, on n’est point dans la troupe comme chez soi et on tient les conscrits bien court (mais grâce, je ne suis pas de ce nombre). Je t’écris ceci dans le bureau du quartier-maître.[^11]</p> [^1]: 16 avril 1803. [^2]: 8 mars 1803. [^3]: 26 mars 1803. [^4]: On sait par la lettre précédente (n°5) datée du 24 ventôse (16 mars) que Hinard a reçu la lettre de Rosalie le dimanche précédent, soit le 13 mars. Rosalie ayant écrit cette lettre le 17 ventôse (8 mars), cela implique que la lettre a mis cinq jours pour parvenir de Coutances à Brest. [^5]: Cette fin de phrase, depuis la subordonnée introduite par « puisque », est barrée, mais probablement par une autre main que celle de l’auteur, comme l’atteste la couleur différente de l’encre et la syntaxe ininterrompue. On peut supposer d’après la suite de la lettre que c’est Rosalie elle-même qui a procédé à cet effacement. [^6]: Mot barré a posteriori. [^7]: Mot barré a posteriori. [^8]: Mot barré a posteriori. [^9]: Pierre Levée (1783), cousin d'Hinard, conscrit de l'an X, caporal en 1808, réformé le 21 janvier 1810 ; et Charles Frigot (1781), conscrit de l'an X, réformé en juin 1810. Sur le registre matricule du 40<sup>e</sup> de ligne ( <a href="https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/ark:/40699/e0052a9a7504bbbd/52a9a7547dad7" target="_blank">SHD/GR, 21YC 350</a>) ils sont arrivé le même jour (11 avril 1803), sont inscrit l'un sous l'autre sous les numéros 1269 et 1270. [^10]: Il reçoit donc le 27 avril une lettre écrite le 16. Il semble donc qu’un délai de livraison de poste de 11 jours surprenne vivement Hinard. [^11]: Collection Martin Jaillet.</body>
destinataire
lieu