| identifiant | CS_Hinard_05.md |
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| fait partie de | lettres_soldats |
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| est validé | oui |
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| date | 1803/03/16 00:00 |
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| titre | François Hinard à son épouse Rosalie Passelais |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 5 - </b> François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Brest, le 25 ventôse de l’an XI [16 mars 1803] de la République</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, j’ai reçu dimanche de tes nouvelles, après dix jours d’attente : elles m’apprennent que tu jouis d’une bonne santé, ainsi que Séraphin, nos mères et tous nos parents et amis. Pour la mienne, [elle] est passable maintenant, car j’ai été huit jours attaqué d’un mal de mer, qui m’a fait soulever la figure, et m’a produit des glandres[^1], que je croyais être obligé d’aller à l’hôpital. Mais Dieu merci j’y ai apporté des soins, et je me suis préservé de cette cruelle obligation. Avant-hier, j’ai monté la garde pour ma première fois. La demi-brigade était tellement fatiguée qu’on a jugé à propos de nous mettre de service pour la soulager.</p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je croyais que tu m’aurais dit des nouvelles de Victoire, mais non ; crois que ce sera toujours un plaisir pour moi d’en apprendre ; fais m’en part dans ta prochaine lettre. Je t’aurais écrit dès le lendemain de l’arrivée de ta lettre, mais elle m’annonçait que Passelais me ferait parvenir l’arrêt de M. Carême contre Mardi Gras et que je rirais bien. Il faut que ça soit bien plaisant pour me faire rire, car j’éprouve un tel ennui maintenant que je ne sais quoi faire, il n’y a que mon travail chez le quartier-maître qui puisse me désennuyer, et l’ouvrage n’y pousse pas beaucoup tout à l’heure. Il m’est bien doux, ma chère amie, d’apprendre que tu as éprouvé le sentiment du fruit de nos amours[^2] ; ménage ta santé pour conserver l’existence de trois êtres qui ne peuvent exister sans toi ! Sois certainement sûre que de mon côté je ferai tout ce qui dépendra de moi pour venir à ton secours. Mais malheureusement je ne puis rien t’offrir, n’ayant rien reçu de chez le quartier-maître et ayant pour tout bien cinq sols la semaine, sur qui il faut que je paye ma blanchisseuse. C’est tout ce qui me cause le plus de peine et d’ennui, ne sachant point au juste ta position, quoique les attentions de Passelais et de son épouse soient infinies pour toi. J’attends la lettre de Passelais qui m’apprendra encore de tes nouvelles, car je ne désire que [tes] lettres pour me désennuyer, et je suis honteux de tous les voyages que je fais chaque jour chez le wasmestre[^3] pour savoir s’il n’a point de lettres, et surtout lorsque je n’ai personne de confiant, pour lui épancher mon cœur. Nous voyageons, sans quitter Brest ; nous allons à Rennes, à Caen, à Paris, à Bruxelles et bien ailleurs, et rien de positif. Cependant, il paraît certain que nous allons quitter Brest dans peu de temps, car il vient deux demi- brigades pour faire le service de la place, et il y aurait tout lieu de penser que nous irions au camp près Bruxelles, où Bonaparte doit réunir les troupes qu’il protège pour les faire manœuvrer et s’en faire un corps d’armée. Car on dit ici à mon grand déplaisir que nous allons ravoir la guerre avec l’Angleterre et le roi de Prusse. Ce serait bien vite essayer nos faibles talents militaires ; nous aurions 350 lieues à faire ; je désirerais bien passer par Caen pour t’y voir, puisque tu [me] marques que tu ferais ton possible pour y aller, encore g[râce aux] attentions des amis Passelais. Mais combien ma bon[ne amie je] désirerais me rapprocher de toi pour le temps de ton accouchement ! Tu peux être sûre, ma chère Rosalie, que j’emploierai tous les moyens qui seront en mon pouvoir pour me rapprocher de toi pour cet instant, car si l’impossibilité s’y trouvait, tu peux croire que ces jours seront pour moi mille fois plus durs que si je partageais tes peines. Écris-moi souvent pour me faire part de tout ce qui te concernera ; je sais que c’est de l’argent qu’il t’en coûtera, mais aussi c’en sera que je recevrai. Et s’il y a de mon côté possibilité, tu recevras les miennes franches autant que je le pourrai. Je n’ai pu le faire pour celle-ci, car voilà deux jours que je suis habillé et de vieux ; il m’a fallu acheter différentes petites fournitures que le militaire a besoin. Prends ce détail, chère Rosalie, comme un fidèle compte et non comme une plainte. Écris-moi, et souvent, c’est tout ce que je te demande dans ma position. </p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> J’apprends que Dumont est en arrestation, ce qui m’a bien surpris : fais m’en savoir les suites et ce qu’on en dit, ainsi que de Cotterel. Tu diras à nos mères de ma part les choses les plus amicales, et embrasse-les ; je leur souhaite une bonne santé. Surtout, ma chère amie, n’oublie jamais – comme je t’en crois incapable – ce que tu leur dois : c’est le vrai moyen d’entretenir la paix ensemble. Tu embrasseras Louison Duclos pour moi, et tu la remercieras de ses compliments ; prie-la également pour moi d’avoir pour ma mère toutes les attentions qu’elle m’a promises lors de mon départ ; présente mes amitiés à tous nos frères et sœurs, oncles et tantes et à Victor. </p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> On vient de m’apprendre qu’il est sorti une loi[^4] pour faire rejoindre les conscrits de l’an 7 et de l’an 8 qui ont déserté et qui n’ont point obtenu de congés définitifs ; Délisle se trouve dans le cas. Parles-en à Victor qui est de la même classe, pour savoir si ça le regarde, mais je ne le crois pas. Je désire aussi que mon bon Séraphin se porte mieux ; je suis inquiet s’il n’a point été repris de sa maladie de vers ; embrasse-le tendrement pour moi, ainsi que Jules lorsque tu iras le voir. Continue d’assurer de mon souvenir et de mon amitié Passelais et sa femme, et embrasse-les pour moi. Je ne suis nullement surpris du tour de M. Le Pelletier et sa femme pour l’ouverture de ma lettre : eh bien, ils n’ignoreront pas qu’on sait connaître ses véritables amis d’avec les traîtres et les méchants. Si j’étais sur les lieux, je leur ferais connaître ma façon de penser pour cette dernière chose, mais j’oublie de semblables gens. M. Vauttier, officier de recrutement, m’a dit qu’il devait aller te voir auparavant de partir pour savoir si tu n’avais rien à me marquer, mais que ses occupations l’en empêchèrent. Il m’a dit également qu’il était bien sûr que les conscrits allaient retirer, et ce jour d’hui, allant à la poste avec Auvray, un camarade à moi de qui je t’ai parlé, il a reçu une lettre de son frère qui est à Paris qui lui annonce qu’il est sorti un arrêté des Consuls pour faire procéder à un second tirage. J’ai bien envie de savoir ceux qui tomberont au sort chez nous. Tu feras mes compliments à Benoist et à sa femme, qui m’en ont fait, et à tes petites ouvrières. Je cesse de t’écrire ; reçois le baiser le plus tendre ; porte-toi bien, et écris-moi souvent je t’en prie. Je quitte la chambre pour aller à l’appel dans la cour du quartier. </p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ton époux pour la vie[^5],</p>
<h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/>
</p>
[^1]: Terme archaïque pour « glandes ».
[^2]: Comprendre que Rosalie lui a annoncé par courrier des signes de sa grossesse. L’enfant naît le 9 juillet.
[^3]: Vaguemestre, officier chargé notamment de la poste aux armées.
[^4]: Il est possible que la loi en question soit celle du 23 ventôse an XI (14 mars 1803) conduisant à la levée de deux mille conscrits pour le service des arsenaux de la marine (cf. Bulletin des lois, III, B. 255, n°2404. La rapidité de la circulation des nouvelles (2 jours) est remarquable.
[^5]: Collection Martin Jaillet.</body> |
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