CS_Hinard_04.md

identifiantCS_Hinard_04.md
fait partie delettres_soldats
est validéoui
date1803/02/27 00:00
titreFrançois Hinard à son épouse Rosalie Passelais
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CS-HINARD</i> - 4 - </b> François Hinard à son épouse Rosalie Passelais</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> Brest, le 8 ventôse an XI de la République [27 février 1803]</h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Chère Rosalie, avant-hier, j’ai reçu pour la seconde fois de tes nouvelles, puisque ta première lettre m’est enfin parvenue. Il m’est bien doux d’apprendre que tu jouis d’une bonne santé, ainsi que Séraphin, nos mères et toute notre famille ; pour la mienne, elle est assez bonne, malgré l’ennui que j’éprouve loin de toi. Tu as appris, par ma première lettre de Brest, que j’étais employé chez le quartier-maître et que j’allais entrer dans la musique ; tu as appris par celle que j’ai écrite à Louison que je ne pouvais y travailler auparavant que je ne sus l’exercice. Je l’ai fait pendant huit jours, mais le quartier-maître n’a point jugé que je la fisse plus longtemps, et m’a demandé pour travailler dans son bureau sans aucune sujétion d’exercice. J’y travaille donc depuis cinq jours et pour mon entrée, j’ai passé la nuit avec mon sergent-major qui y travaille également et un autre employé, à faire un état que le chef de brigade va emporter à Paris. Je ne puis te dire quels seront mes émoluments, il m’a seulement promis de me faire avoir sous peu une place de sergent-major ou de fourrier. Tu me dis de conserver ma place, oui ma chère Rosalie, la distance qui nous sépare est trop grande pour ne pas me faire penser mûrement, car mon plus grand plaisir sera certainement celui de t’offrir mon économie. Je suivrai ton sentiment à l’égard de la musique, elle ne m’offre aucun bénéfice que de la tranquillité. Tu me marques que Motin est marié et que tu n’as point été à sa noce quoiqu’invitée : sois sûre ma bonne amie que tu me feras toujours plaisir quand je saurai que tu auras occasion de te distraire. C’est un vrai moyen de ne point te laisser abattre aux réflexions. Je suis charmé que tu aies soupé chez tes beaux-frères, de même que je ne saurais me servir d’expressions assez fortes pour remercier Passelais et sa femme de toutes leurs attentions à ton égard. Je leur ai écrit par nos caporaux en recrutement. J’attends avec impatience de leurs nouvelles. Comme tu me le marques, il m’est doux d’apprendre que le citoyen Agron est à Coutances et que tu me l’indiques pour l’adresse de mes lettres. je suis sensible à sa complaisance, mais on m’a dit chez le quartier-maître que les officiers n’ont pas le même avantage que les soldats ; c’est pourquoi l’adresse ne portera pas « officier ». Tu voudras bien lui faire mes excuses de ce manque d’épithète, et du terme de « militaire ». Si au contraire tu trouvais une autre adresse, marque-la-moi, ce sera un vrai moyen de nous écrire toutes les semaines. J’ai passé mes Jours Gras à la caserne, car nous avons graissé la marmite le dimanche Gras, mais le lundi nous faisions maigre à la chambre, et le mardi je me suis couché à six heures ne voulant pas partager avec les autres de la chambre le régal d’un chat, c’est tous les mets friands qu’ils font au manque d’argent, et chaque jour les militaires en tuent dans la ville, mais moi qui ne suis pas accoutumé à ce genre de chasse. Je m’amuse à chasser des milliers de puces qui me dévorent toutes les nuits, et si ça continue ainsi pendant l’été, je crois que je serai obligé de coucher débout. Je n’ai point encore obtenu d’autres effets que ceux dont je t’ai parlé ; quant à l’habit, je ne sais si je ne serai point comme les autres, M. Le Rétourné. Ça me fera beaucoup de peine de porter quelque fois l’habit d’un Mausale. Les conscrits de Saint-Lô sont arrivés de mercredi, le sergent de leur détachement m’a dit que les conscrits devaient retirer à Coutances[^1] trois jours après son départ, et Le Rendu, conscrit[^2], a reçu ce matin une lettre de chez lui qui lui dit qu’ils vont retirer. Hier j’ai toisé les conscrits de Saint-Lô chez le quartier-maître ; ils m’ont également dit la même chose, et qu’il y avait des déserteurs conscrits d’arrêtés et conduits au Havre pour embarquer. Marque-moi tout cela au plus sûr. On a passé ce matin la revue des troupes qui vont partir dans l’escadre. Il n’y a rien de plus beau. Ils sont trois milles hommes tous habillés de neuf, et des chapeaux à la Henri Quatre avec des plumets. Je t’assure que je n’avais jamais vu quelque chose d’aussi beau et d’aussi riche ; tous les officiers ont des saccots brodés en argent. Ils embarquent demain lundi. Le général Decaen (son nom) qui commande a passé hier la revue des bâtiments en rade, tous étaient pavoisés, et c’est bien joli à voir ! Mais tu n’y étais pas ! Il paraît donc que nous sommes mis de côté, ce qui me fait bien plaisir, car il nous est impossible de sortir de Brest, et même de notre quartier qui a double et triple remparts, et quatre à cinq appels chaque jour. Guérard m’avait prié de s’informer de son frère qui était à bord du <i>Jean-Jacques Rousseau</i>, ce vaisseau porte maintenant le nom de <i>Marengo</i>[^3]. Il part demain comme chef de l’escadre. Tu lui diras ou feras dire que le petit Durand qui est à bord m’a dit qu’il ne l’a pas vu et qu’il n’en a point entendu parler. Je me suis informé de Bécachel qui est aux galères ; on m’a dit qu’il était à l’hôpital.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je te prie de m’envoyer par main sûre le mouchoir de soie à rayure jaune, je le ferai teindre en noir, si tu ne préfères me le faire teindre, comme ce sont les seuls mouchoirs que nous puissions porter. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Tu ne saurais, ma chère Rosalie, le plaisir que j’ai que Séraphin pense toujours à moi et me demande, que ne puis-je le presser contre mon cœur et recevoir ses tendres caresses… Ah ! Il me sera doux que sa faible mémoire lui rappelle son père et qu’il me reconnaisse lorsque je retournerai au pays. Notre c[hef de] brigade part pour Paris comme tu l’as vu en tête de ma le[ttre et] dit que nous allons aller à Rennes et de là à Paris, mais il n’y [a encore] rien de certain. N’oublie donc pas ma chère Rosalie de m’écrire souvent, que nous soyons toujours ensemble par nos lettres quoiqu’éloignés. Embrasse nos mères et Louison pour moi, et mon petit Séraphin ; j’entends à tout moment prononcer ce nom, car il y a un jeune homme chez le quartier-maître qui s’y appelle, et ce qui m’occasionne de la distraction. Assure de mon amitié nos frères et sœurs, oncles et tantes et Victor. Je clos ma lettre en t’embrassant de tout mon cœur. Porte toi bien, écris-moi souvent.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Ton fidèle époux,</p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h3><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Il part ce jourd’hui midi 40 hommes de notre 1/2 brigade pour embarquer encore, il y en a un de notre chambre ; ce sont encore des mauvais sujets, Dieu veuille que les bons restent.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Cher Passelais, je n’ai point de peine à te croire que tu te mettes en dépense, vos généreux cœurs n’ont point besoin de ce certificat pour m’assurer des attentions, des bontés que vous avez pour mon épouse et moi, tout ce que je puis vous dire n’est que des raisonnements pour vous assurer de ma reconnaissance. J’ai l’entière certitude que mon épouse chez vous y trouve plus qu’attentions et que ta femme ne néglige rien pour la distraire ; recevez l’assurance de mon amitié. Embrasse ton épouse pour moi et embrasse la mienne.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm">Je suis en attendant de vos nouvelles</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm">Ton ami,</p> <h4 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Hinard</h4><p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"><br/> </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je suis charmé que Jules augmente en toute manière ; pour moi, je suis comme les marchands de Caux[^4] depuis mon départ de Coutances. Présente mon respect à M. Agron et fais mes compliments au Pelletier et à sa femme.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm">Marque-moi le nombre de filles que tu as. Je t’embrasse derechef ; à ta santé, je bois une bouteille de vin avec Quesnel[^5] et Auvray[^6] de Boisroger . Tu diras au Chevallier de notre rue qu’il lui fait bien des compliments. Même adresse.</p> [^1]: Hinard fait ici référence à la pratique de la conscription, au fondement de la levée des armées depuis la loi Jourdan-Delbrel de septembre 1798, qui passait par le tirage au sort des jeunes hommes de 20 à 25 ans partant pour un service militaire de cinq ans. [^2]: Probablement Antoine Le Rendu, matricule n° 218 du 40 <sup>e</sup>de ligne et conscrit de l’an XI, fils de Pierre Le Rendu et de Michelle Lalande, né le 19 octobre 1779 à Coutances, incorporé comme Hinard le 8 février 1803. [^3]: Mis à l’eau en 1795, le <i>Jean-Jacques Rousseau</i> était un vaisseau de 74 canons de classe Téméraire, rebaptisé <i>Marengo</i> en 1802. Issu de l’arsenal de Toulon, il a servi jusqu’en 1806. Pour plus de détail, cf. J.-L. Clavier, « La dernière croisière du Marengo et de la Belle-Poule de la division Linois (océan Indien et Atlantique, 1805-1806), d'après Jean Ducasse », <i>Revue française d'histoire d'outre-mer</i>, tome 59, n°217, 4<sup>e</sup> trimestre 1972, pp. 681-692. [^4]: On trouve dans Eugène Robin, <i>Dictionnaire du patois normand en usage dans le département de l’Eure</i>, Évreux, De l’imprimerie de Charles Hérissey, 1882, à l’article Caux : « on dit proverbialement d’une personne ou d’une chose qui s’aperçoivent de loin « qu’on les voit du pé de Caux. » La même facétie s’applique à tout ce qui est ou veut paraître grand. Exemple : « que vous êtes grandi ! On vous voit du pé de Caux »... [^5]: Charles Quesnel, matricule n°1255 au sein 40<sup>e</sup> de ligne. Fils de Jacques Quesnel et de Louise Belle Etoile, il est né le 1er septembre 1781 à Coutances, a été incorporé à Brest le même jour qu’Hinard [8 février 1803] comme conscrit de l’an X. Nommé caporal le 24 août 1805, il obtient son congé de retraite le 23 septembre 1806. [^6]: Probablement Jacques Auvray, matricule n° 1512 au 40 <sup>e</sup> de ligne et conscrit de l’an X. Fils de Jacques Auvray et de Marguerite Hébert, né le 10 janvier 1781 à Périers (Manche) ; il est incorporé comme Hinard le 8 février 1803. [^7]: Collection Martin Jaillet.</body>
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