| identifiant | PRO012 |
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| fait partie de | proclamation |
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| est validé | oui |
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| date | 1804/05/02 00:00 |
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| titre | Opinion de Lahary de la Gironde en réponse à Carnot, 12 floréal an 12 (2 mai 1804) |
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| texte en markdown | TRIBUNAT. OPINION de LAHARY (de la Gironde),
Sur la motion d'ordre tendante à ce que la dignité impériale soit conférée au Premier Consul Napoléon BONAPARTE, et soit déclarée héréditaire dans sa famille ;
En réponse à l'opinion contraire de son collègue Carnot (1).
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_(1) L'ordre de la parole m'appeloit à la tribune dans la séance du 12. J'avois une opinion toute faite ; j'ai cru devoir y renoncer pour me donner le temps de combattre celle de notre collègue Carnot. Tant j'ai trouvé étrange de l'entendre s'autoriser de sa qualité de Tribun, pour voter le rejet de la motion d'ordre ! Tant j'ai été frappé de voir plus de cinquante orateurs se croire eux-mêmes obligés à en voter l'adoption précisément parce qu'ils sont Tribuns !_
Et si natura negat, facit indignatio versum.
Citoyens Tribuns,
Et moi aussi, je me crois tenu de rendre compte au Peuple des motifs de mon opinion sur l'importante question qui nous est soumise. C'est cet honorable devoir que je viens remplir, non sans une grande défiance de mes forces, mais avec la sincérité et la franchise d'un véritable ami de sa patrie ; heureux si en traitant un sujet déja épuisé par des orateurs plus éloquens que moi, je puis encore captiver votre attention et faire passer dans vos ames l'intime conviction qui est dans la mienne !
S'il étoit possible qu'on nous proposât d'abjurer les vrais principes ; d'abandonner le fruit de quinze années d'efforts, de travaux et de sacrifices ; de reprendre des fers que nous avons brisés ; et, pour tout dire enfin, d'aliéner à la fois, et la souveraineté du peuple si solemnellement proclamée, et les droits imprescriptibles que nous avons si péniblement recouvrés : je le déclare, Tribuns, non seulement je ne me croirois pas permis de donner mon assentiment à une pareille motion, mais je croirois au contraire devoir la combattre de toutes mes forces ; et il n'est pas un seul d'entre vous qui voulût souscrire à ce traité, qui ne seroit autre chose qu'un pacte déshonorant entre le despotisme et la servitude.
Tel seroit celui qui releveroit le trône des Bourbons et rétabliroit le pouvoir féodal dans cette famille, bien infortunée sans doute, mais qui n'a que trop mérité ses infortunes, sa déchéance et sa proscription.
A Dieu ne plaise qu'elle règne jamais sur la France, contre laquelle elle n'a cessé de susciter des coalitions, des guerres civiles, des complots, des assassinats ; puisque nous serions réduits, nous ou nos neveux, à la désespérante alternative, ou de renverser encore sa nouvelle tyrannie, ou de dévouer nos têtes à l'échafaud !
Mais, qu'on ne s'y trompe pas ; il s'en faut bien que notre collègue Curée (dont le patriotisme est garanti par ses opinions et ses services) nous propose rien de semblable, ni même rien qui en approche.
En effet que peut-il y avoir de commun entre une liberté sagement réglée, et une tyrannie qui s'organiseroit sur ses ruines ; entre l'égalité des droits, et d'odieux priviléges qui les violeroient tous ; entre un pouvoir constitutionnellement établi par la nation pour le maintien de ses prérogatives, et un pouvoir despotique qui s'arrogeroit la souveraineté pour nous asservir de nouveau et nous opprimer ?
Précisons donc bien scrupuleusement les termes, le sens et le véritable objet de la motion qui a été faite, puisque les oppositions, les divergences, les dissentimens naissent le plus souvent de ce que l'on raisonné avant de définir, et de ce qu'on discute sans s'entendre.
Cet objet, quel est-il ?
Est-ce de nous donner un Roi féodal, sous le titre d'Empereur ? Non, car la dignité impériale n'a rien d'inconciliable avec l'existence d'une république.
Est-ce, comme on n'a pas craint de le dire, d'offrir au Premier Consul le sacrifice de la liberté pour le récompenser de l'avoir restaurée ? Non, car une telle récompense seroit injurieuse à sa gloire, et il la rejeteroit avec indignation, si nous étions assez lâches pour la lui décerner.
Est-ce, comme on l'a dit encore, de faire de ce pays son patrimoine particulier et celui de sa famille ? Non, car il n'y a plus de serfs attachés à la glèbe ; les peuples ne sont pas un vil troupeau qui se vend ou qui se donne, et une nation ne peut transmettre à son chef, par le pacte social, d'autre droit que celui de la gouverner.
Qu'est-ce donc qu'on nous propose ?
C'est d'établir l'unité et l'indivisibilité dans le gouvernement de la République française, et de consacrer héréditairement le pouvoir exécutif suprême dans la famille du premier Consul ;
C'est de signaler ce pouvoir héréditaire par un titre éminent, qui lui concilie la vénération et les hommages au-dedans, ainsi que le respect et la considération au-dehors, et qui, par cela même, est le seul qui convienne à la fois, soit à la dignité du chef auguste d'un grand empire, soit à la majesté d'une des premières nations ;
C'est enfin d'imprimer le sceau de la permanence et de la stabilité à des institutions encore imparfaites, et tellement chancelantes, qu'une seule des atroces tentatives que les diplomates anglais ont si savamment organisées, eût suffi peut-être pour les renverser sans retour.
Or, je le demande même aux esprits les plus ombrageux ou le plus sincèrement inquiets sur le sort de la liberté, que trouvent-ils dans de telles propositions qui puisse la blesser ou la compromettre ? seroit-ce donc porter atteinte à la liberté, ou l'exposer à quelque danger, que de la placer, avec de nouvelles garanties, sous l'égide du grand homme qui lui doit son élévation, et qui a déja tout fait pour elle ?
En effet, dès l'aurore de la révolution, Bonaparte ne s'est-il pas lancé dans la carrière pour nous aider à la conquérir ? Ne s'est-il pas dévoué tout entier pour la faire triompher de la coalition des rois, qui vouloient l'étouffer dès sa naissance ? Ne l'a-t-on pas vu, d'abord aux derniers rangs, puis à la tête, puis enfin le premier et le plus illustre de ses défenseurs ? Quel soldat plus intrépide, quel plus grand capitaine, quel négociateur plus habile l'a aussi sincèrement aimée, et aussi puissamment défendue ? Quels autres gouvernans l'ont plus inviolablement maintenue et plus religieusement respectée ?
Parlerai-je de ses autres conquêtes ?
Il marche en Italie ; l'Italie est conquise et rendue à la liberté. Il débarque en Egypte ; l'Egypte est subjuguée, libre, civilisée. Il porte par-tout ses armes triomphantes ; par-tout il les dépose aux pieds de la statue de la Liberté.
J'oubliois sa plus belle conquête :
Il va jusqu'aux portes de Rome, terre native des premiers héros qu'il a surpassés ; terre où s'éleva le trone des Césars ; terre qui réveille à la fois de si illustres et de si terribles souvenirs… C'est-là qu'il s'arrête.
C'est-là qu'en planant, par la pensée, sur l'océan des âges, il se reporte sur le passé et s'élance dans l'avenir ;
C'est-là qu'en présence des siècles et des événemens qu'ils ont produits, il médite profondément sur le néant des grandeurs humaines et qu'après avoir triomphé de tous ses ennemis, il triomphe de lui-même ;
C'est-là enfin que le vainqueur du monde enchaîne la Victoire, dédaigne de monter au Capitole, et semble s'humilier devant l'image révérée du Dieu des Armées, dont il se promet de rétablir un jour le Culte et les Autels (1).
_(1) Vid. in fin., no III._
Vous qui mettez en parallèle avec lui, et même au dessus de lui, quelques-uns des Héros romains, montrez-en un plus digne de commander et de régner ;
Et si l'absolu pouvoir pouvoit s'allier avec nos principes, dites-nous si la Monarchie elle-même ne seroit pas, sous un tel Chef ; le plus beau et le plus heureux des Gouvernemens.
Mais ce n'est pas là que se borne sa gloire.
Depuis les fameuses journées de brumaire, depuis cette époque à jamais mémorable, que de preuves le premier Consul n'a-t-il pas données, que de garanties n'a-t-il pas fournies de son imperturbable attachement à la liberté civile et à l'égalité politique ?
A peine les a-t-il arrachées aux périls qui les menaçoient, qu'il s'empresse de les rasseoir sur des fondemens plus solides et plus durables.
Tous les Français s'applaudissoient de voir en lui l'unique arbitre de leurs destinées ; tous eussent consenti à lui laisser la Dictature aussi long-temps qu'il l'eût jugée nécessaire à ses vues ; tous dormoient dans une profonde et inaltérable sécurité.
Lui seul veille à nos vrais intérêts et craint de méconnoître nos droits ; lui seul s'alarme et s'effraie de l'étendue illimitée d'un pouvoir qui n'a d'autre garantie que son génie et ses vertus ; seul il songe à le régulariser, à le limiter et à le contenir dans de justes bornes par le frein d'une nouvelle Constitution.
C'est lui qui de concert avec les deux commissions législatives des Conseils des Anciens et des Cinq-Cents, en discute le plus profondément les bases et les détails. Il n'est pas une seule idée généreuse et libérale, il n'est pas une seule grande conception qui ne soit émanée de son génie, ou auxquelles il n'ait donné son assentiment. C'est lui seul (pour en citer un exemple) qui a conçu et rédigé le 92e article de cette Constitution (1). Cet article parut à tous d'une excessive rigueur ; mais sa rare prévoyance et sa juste application ont soustrait les départemens de l'Ouest à toutes les horreurs de la guerre civile.
_(1) En voici le texte :_
_Dans le cas de révolte à main armée, ou de troubles qui menacent la sûreté de l'État, la loi peut suspendre, dans les lieux et pour les temps qu'elle détermine, l'empire de la Constitution._
_Cette suspension peut être provisoirement déclarée, dans les mêmes cas, par un arrêté du Gouvernement, le Corps législatif étant en vacance, pourvu que ce corps soit convoqué au plus court terme par un article du même arrêté._
_Quel énorme pouvoir ! mais aussi avec quelle sagesse et quelle circonspection le premier Consul n'en a-t-il pas usé ! Et l'on redouteroit de lui conférer une dignité qui ne peut rien ajouter à ce pouvoir, si ce n'est peut-être le seul moyen d'en prévenir désormais le terrible exercice !…_
Enfin c'est pour le salut de la France qu'il a accepté le pouvoir absolu ; c'est pour le maintien de la liberté qu'il a proposé de le garantir de ses propres abus, que cependant nul autre que lui n'eût pu craindre.
Je le demande à mon collègue Carnot, qui nous a cité ces exemples : qu'ont fait de plus grand, de plus utile, de plus glorieux les Fabius, les Cincinnatus et les Camille ?
Ils ont sauvé leur pays.
Bonaparte a sauvé sa patrie.
Ils ont abdiqué la dictature pour ne pas perdre la liberté.
C'est pour ne pas la laisser périr, c'est pour la conserver intacte que Bonaparte a préféré à la dictature qu'il pouvoit retenir, un pouvoir constitutionnel dont il lui fut impossible d'abuser.
Fabius, Cincinnatus et Camille (1), après avoir quitté la dictature, furent obligés de la reprendre, chaque fois qu'elle leur fut offerte et que la liberté se trouva en péril.
_(1) Fabius et Cincinnatus exercèrent deux fois la dictature. Camille fut créé cinq fois dictateur : il battit deux fois les Gaulois, soumit les Eques, les Volsques, les Etrusques, et généralement tous les ennemis de la République ; il calma les factions dans l'intérieur, mérita le surnom de père de la patrie, et la statue qu'on lui érigea dans le Forum (an du monde 3588, de Rome 389, avant J C. 365)._
_Quels traits de ressemblance entre deux héros qui ont tant de fois sauvé leur pays ! rapprochez les temps, les lieux, les circonstances, et la nouvelle France n'a plus rien à envier à l'ancienne Rome. Nous avons aussi notre Camille, et la reconnoissance de la Nation française, pour ses libérateurs, ne le cède en rien à celle du peuple romain._
Bonaparte n'a exercé le pouvoir absolu qu'une seule fois ; il ne l'a gardé qu'autant de temps qu'il l'a fallu pour improviser une constitution ; et cette constitution a mis la liberté à l'abri de tout danger.
Si Bonaparte eût servilement imité ces Romains, vraiment célèbres, il auroit livré sa patrie à des périls sans cesse renaissans. Vingt fois elle l'eût rappelé à la tête de la nation ; vingt fois elle eût été forcée de l'investir du pouvoir absolu ; et ce qui sauva Rome eût peut-être perdu la France.
C'est alors que ceux qui le blâment de n'avoir pas abdiqué tout pouvoir, seroient fondés à l'accuser de ne s'être complu que dans la dictature, puisqu'il étoit le seul à qui elle eût pu être décernée sans danger, dans les diverses crises politiques qui se seroient succédées.
Etrange aveuglement que celui qui méconnoît l'habileté de sa prévoyance, la profondeur de ses vues, la pureté de ses intentions, et qui ne craint pas de lui reprocher, comme ambition démésurée du plus illimité des pouvoirs, précisément ce qu'il a fait pour lui assigner des limites qu'il ne peut plus franchir !
Ainsi donc ces grands hommes sont tous parvenus au même but par deux voies opposées ; ils ont droit aux mêmes éloges, ils n'ont rien à se disputer ; ils sont respectivement et tour à tour modèles et rivaux ; ils ont tous bien mérité de leur patrie, puisqu'ils en ont été les libérateurs.
Faut-il maintenant rappeler le digne et bel usage que le Premier Consul a fait du suprême pouvoir que la nation lui a confié par un assentiment général et par une sorte d'acclamation unanime ?
C'est ici que va se déployer une foule innombrable de prodiges inconnus dans les annales des peuples anciens et modernes ; c'est ici que viennent se réunir à la garantie constitutionnelle, sans doute beaucoup trop foible, toutes les garanties qu'on peut exiger, mais que peuvent rarement offrir les gouvernans :
Celles du génie le plus consommé ;
De la valeur la plus signalée ;
Du zèle le plus infatigable ;
De l'amour le plus ardent pour le bonheur de la patrie ;
Enfin de la moralité la plus austère et de la vertu la plus incorruptible ;
Dirai-je encore de la plus heureuse et de la plus constante fortune ?
Oui ; car elle n'a sans cesse favorisé ce héros, que parce qu'il s'est toujours montré aussi grand qu'elle.
Parcourons rapidement l'intervalle qui s'est écoulé depuis le 18 brumaire, et nous croirons à peine tout ce dont nous avons été les témoins.
Que de faits, que d'événemens, que de miracles se sont opérés, pressés, accumulés dans le court intervalle de quatre années ?
Dénué de tous les secours, le Premier Consul crée toutes les ressources et pourvoit à tous les besoins. Son génie prévoit tout dans sa bienfaisante sollicitude ; il embrasse tout dans ses vastes conceptions.
Les lois, les institutions, les arts, les sciences, l'industrie, l'agriculture, le commerce, tout se vivifie, tout se ranime, tout se perfectionne, tout prospère sous sa puissante influence ; et, pour tout dire enfin, il imprime à son siècle sa propre grandeur.
Sous son gouvernement (d'autant plus tutélaire qu'il est plus fortement constitué), la France reprend, parmi les nations, son premier rang, sa dignité, sa force, sa puissance ; le continent est pacifié, le repos de l'Europe garanti, le monde rassuré ; et s'il est encore un implacable ennemi, qui méconnoisse ces bienfaits, qui suscite par-tout les troubles, les divisions, la guerre, les complots, les assassinats, le moment approche où Bonaparte ira, dans Londres même, briser son sceptre de fer, proclamer, dans l'intérêt de tous les peuples, la liberté des mers et punir son orgueil et ses crimes ; si du moins cet ennemi ne s'empresse de les racheter, en offrant une paix sincère et durable.
Et c'est avec de tels élémens, c'est avec une constitution nécessairement défectueuse, par la précipitation avec laquelle elle a été conçue et rédigée, que le Gouvernement consulaire a réalisé, en un clin-d'œil, tant d'inconcevables prodiges !… (Je dis le Gouvernement consulaire ; car la reconnoissance nationale ne peut séparer, du premier Consul, les deux illustres magistrats qu'elle a associés à sa gloire, et qui ont partagé avec le plus grand succès ses honorables fonctions et ses immenses travaux.)
Quelle étonnante époque pour l'histoire de la République française ! Que de siècles brillans et prospères, écoulés, entassés, resserrés dans le court espace de quatre années ! Quelle gloire ne s'éclipse et ne s'efface devant celle du Héros incomparable qui les a toutes conquises, qui a tout tiré du chaos, et a créé pour nous un autre univers !
Stupete gentes…
Maintenant quelle récompense décerner à cet homme immortel pour acquitter envers lui la dette de la patrie ? De quelle dignité le revêtir ? De quel nom pompeux le décorer ?
Ah ! sans doute il n'en a pas besoin pour lui, puisqu'il n'est aucune dignité qui ne le cède à sa gloire, et qu'aucun nom n'est plus grand ni plus illustre que le sien !
Mais notre respect et notre amour ;
Mais le vœu du peuple que nous représentons ;
Mais la reconnoissance nationale ;
Mais le sort de la génération présente et des races futures ;
Tout nous presse, tout nous commande de voter en sa faveur la dignité impériale héréditaire…
Or, dès qu'il s'est tant de fois dévoué pour nous sauver, dès qu'il nous appartient déja tout entier, pourroit-il se défendre de souscrire à ce nouveau pacte d'alliance ? Non, sans doute, le premier Consul de la République française ne refusera pas de s'unir à elle par des liens plus étroits et plus sacrés ; de lier sa fortune à la fortune publique ; de confondre ses intérêts les plus chers avec ceux de l'État, et de lui consacrer sa vie, son existence, sa famille, pour consommer son ouvrage et assurer à jamais le bonheur du Peuple français…
Mais écoutons la seule voix qui s'élève et réclame contre l'émission de ce vœu : c'est celle d'un austère défenseur des droits du peuple. Il prétend et affirme que sa qualité de tribun l'oblige à voter contre le rétablissement de la monarchie. Il propose en conséquence le rejet de la motion d'ordre, comme s'il s'agissoit de rétablir une monarchie proprement dite ! comme si cette motion n'avoit pas au contraire, pour unique but, de maintenir à jamais la République française, de la raffermir sur de plus fortes bases, et de la rendre plus florissante et plus respectable, en chargeant son premier Magistrat de ne plus la gouverner désormais que sous le titre majestueux d'Empereur des Français !
Et nous aussi, nous sommes tous également pénétrés des devoirs que nous imposent nos fonctions, et nous ne voulons pas plus que lui trahir les grands intérêts qui nous sont confiés. Cependant notre opinion bien mûre, bien réfléchie, bien éclairée par la plus profonde des discussions, se trouve directement opposée à celle de notre honorable collègue.
Or la première et la plus puissante des raisons qui la motivent, est précisément fondée sur cette même qualité de tribun, qui, à notre avis, nous commande impérieusement de souscrire à cette grande mesure de salut public.
Quelle erreur seroit la nôtre, s'il étoit possible que nous eussions mal interprété le vœu du peuple !…
Mais aussi combien l'illusion de notre collègue seroit funeste, si, tout en voulant sauver la liberté par son vote de rejet, il la sacrifioit lui-même, contre ses intentions, à un gouvernement foible, impuissant, ou horriblement arbitraire ; tel en un mot que ceux dont nous avons fait une si fatale épreuve !
Notre collègue a cru nécessaire de nous avertir qu'aucun motif personnel n'a déterminé son opinion, mais uniquement l'intérêt de la patrie. Puissent, dit-il, tous les membres de la grande société émettre un vœu aussi désintéressé que le mien !…
Nous rendons tous hommage à ses intentions et à ses principes, à sa sagesse et à sa modération ; sur-tout à ce noble dévouement qui lui a fait d'abord acquitter sa conscience par son vote, puis soumettre sa raison à l'empire de la majorité, puis enfin déclarer hautement qu'aussitôt que le nouvel ordre de choses seroit établi, il seroit le premier à s'y conformer.
Il n'est pas, sans doute, de patriotisme plus pur et plus sublime que celui dont notre collègue nous donne ici l'exemple.
Mais ne seroit-ce pas encore une illusion de sa part, de se persuader que des motifs personnels ne doivent entrer pour rien dans notre vote d'acceptation ou de rejet ; puisque ce vote, quel qu'il soit, est toujours dicté, ou censé l'être, par l'intérêt du peuple, et que le nôtre se trouve nécessairement et éminemment confondu avec le sien ?
Quoi donc ! le grand levier des choses humaines, le seul mobile qui dirige les hommes, c'est l'intérêt personnel, bien ou mal ordonné ; il n'est pas même d'intérêt général qui ne soit composé de la somme des intérêts individuels : les sociétés, les corps, les individus, tout ce qui respire et se meut dans la nature ; tout ce qui a une existence quelconque dans l'ordre civil ou politique, est animé du desir et occupé du soin de sa conservation : que dis-je ! la religion elle-même est fondée sur l'amour de soi, puisqu'elle nous promet, pour ce qu'elle exige de nous, une félicité présente et future.
Et l'on prétend qu'appelés à prononcer sur notre sort en prononçant sur celui de la liberté, nous sommes les seuls au monde à qui il soit prohibé de consulter nos intérêts dans cette grande question ! Et l'on ne craint pas de poser en principe que notre propre, notre seul et unique bonheur, peut se trouver ailleurs que dans le bonheur public !… Quel paradoxe !
Quant à moi, je l'avouerai avec la franchise d'un vrai républicain, je ne saurois être de cet avis, et ne me sens pas fait pour un tel héroïsme (1).
_(1) Piron, Métromanie._
Je pense, au contraire, qu'il nous est permis, qu'il nous est même ordonné (car nous sommes citoyens, fils, époux et pères, avant d'être tribuns) de songer à nous, à nos mères, à nos femmes, à nos enfans, tout en songeant aux intérêts du peuple.
Je pense que nous ne devons pas entièrement nous oublier, nous dévouer, nous sacrifier en pure perte, pour nos commettans, et que nous serions des insensés, si, à l'exemple de Curtius (2), nous nous jetions dans le gouffre pour les sauver seuls.
_(2) Tel fut l'héroïque dévouement de ce célèbre Romain, que voulut singer le capucin Chahot, quand il proposa de s'immoler pour le triomphe d'une faction._
Je pense que toutes ces considérations doivent fléchir devant celle du salut public ; qu'il faut tout imaginer, tout proposer, tout mettre en usage pour l'opérer ; mais qu'il faut aussi nous sauver nous-mêmes.
Je pense enfin que je ne peux, ni de fait ni de droit, séparer mon intérêt de celui de ma patrie, et qu'il m'est impossible de délibérer sur son sort, sans nécessairement délibérer sur le mien propre.
Telle est ma profession de foi, telle est la première garantie de la sincérité de mon vote ; et il n'en est pas de plus sûre, puisque nous ne pouvons offrir celle d'un désintéressement absolu.
Mais je ne suis pas le seul qui pense ainsi.
C'est aussi ce que pensèrent ces hommes courageux et dévoués qui, les premiers, conçurent le projet de changer la forme du Gouvernement d'alors ; qui préparèrent de loin toutes les mesures nécessaires pour opérer ce changement ; qui travaillèrent, pendant près de quatre mois, dans l'ombre et le silence, pour rechercher les meilleurs moyens de l'opérer sans déchirement ni secousse ; qui luttèrent, avec autant de constance que d'intrépidité, contre une faction qui tentoit de ressaisir le pouvoir ; qui enfin concoururent activement et éminemment à faire éclore les mémorables journées de Brumaire, aussitôt qu'ils virent paroître un Libérateur.
C'est encore ce que pensa la majorité du Conseil des Anciens lorsque, sur la proposition de ces hommes (qu'on peut appeler à juste titre brumairiens (1), elle confia la Dictature à ce héros, qui par l'ascendant de son nom, la force de son génie, l'éclat de ses victoires, et la puissance d'opinion que lui avoit acquise sa renommée, pouvoit seul sauver la France près de périr, et fixer à jamais nos destinées.
_(1) Qu'il me soit permis de m'honorer d'être de ce nombre, et d'avoir pris une des parts les plus actives à ces heureuses journées. Les membres des commissions législatives prirent aussi le nom de brumairiens. Voyez une note imprimée à la suite de mon opinion, sous le no I._
Enfin, c'est ce que nous pensâmes tous alors ; c'est ce que nous pensons encore aujourd'hui, et avec d'autant plus de raison, qu'étant tous liés au nouvel ordre de choses, ou par notre active coopération aux journées de brumaire, ou par notre concours à leurs beaux résultats ; il est de l'intérêt de notre honneur, de notre gloire, de notre sûreté personnelle, de le consolider sur des bases indestructibles, et qu'ainsi notre propre salut se trouve tout aussi intimement lié au Salut public.
Mais quoi ! il est une malheureuse époque de la révolution, où il suffisoit de présenter le salut du peuple comme la suprême loi, pour se permettre de dénaturer toutes les notions, de bouleverser toutes les idées, de violer tous les principes et de consacrer tous les abus.
Je dirai plus, au seul nom de salut public, tout ce qu'on vouloit se permettre : l'envahissement des pouvoirs, le vandalisme, les proscriptions, les ravages de tout genre ; tout, dis-je, autorisé ou non, devenoit légitime, légal, ou constitutionnel.
Enfin, tels étoient l'aveuglement et l'aberration, dans ces temps à jamais déplorables, qu'on crut ne pouvoir parvenir à rendre imposante et célèbre la plus longue comme la plus effrayante des dictatures, qu'en la désignant sous le nom vraiment magique de comité de salut public.
(L'on sait comment ce fameux comité sauva le peuple…)
Et aujourd'hui nous ne pourrions pas, nous aussi, invoquer cette loi suprême pour régulariser et justifier, non l'abus ou la violation des principes, mais ce qui seul peut en assurer le maintien et en garantir à jamais l'inviolabilité !
Que dis-je ? nous serions infidèles à nos sermens et traîtres à la patrie, en émettant un vœu si généralement pressenti, si universellement exprimé, si hautement proclamé ; qu'il ne nous laisse, en quelque sorte, ni la faculté ni le mérite d'en consentir librement l'émission !
Non, non ; mon cœur, ma conscience, ma raison, l'histoire et l'expérience m'avertissent, me démontrent que le temps des illusions est passé, et que l'austère vérité a seule le droit de déterminer nos suffrages.
Mais, objecte-t-on, comment le même système politique pourroit-il admettre à la fois et l'existence d'une république, et le gouvernement d'un seul ?
C'est ici qu'il faut soigneusement scruter les termes et s'en tenir à leur vraie signification.
On a dit, il y a long temps, que c'est avec des mots qu'on gouverne les hommes.
Personne n'ignore (car on ne l'a que trop éprouvé) quel est l'empire des mots et le prestige des dénominations. Mais cet empire et ce prestige sont souvent utiles, puisqu'on peut rarement instruire les hommes, les diriger et les contenir, sans les frapper ou les émouvoir par tout ce qui peut faire impression sur l'esprit et les sens.
Ce n'est pas en vain que presque tous les peuples de l'antiquité ont inventé leur mythologie, leurs allégories, leurs emblèmes, pour voiler de précieuses vérités, de grands exemples et de sublimes leçons, qui, sans cette précaution, eussent été ou méconnus ou dédaignés.
De nos jours même, et malgré les progrès de la civilisation, l'austère morale n'est-elle pas forcée de se déguiser sous des formes qui plaisent, sous des charmes qui séduisent, pour trouver un plus facile accès dans nos ames corrompues et dégénérées ?
De même, la politique dans ses divers systèmes est contrainte à emprunter, pour atteindre son but, tantôt des dehors fastueux et éblouissans, mais souvent faux et trompeurs :
Telles furent les formes monarchiques de 1791 ;
Tantôt un aspect sombre et menaçant, mais épouvantable et atroce :
Telles furent les formes acerbes de 1793.
Tantôt une attitude modeste et vraiment populaire, mais si foible et si timide, qu'il ne faut qu'un souffle pour la renverser :
Telles furent les formes directoriales de l'an 3.
Tantôt, enfin, un front calme et serein, grave et sévère, mais majestueux et rassurant :
Telles ont été depuis brumaire an 8, telles seront sur-tout à l'avenir les formes mâles, vigoureuses et vraiment républicaines de l'an 12 : il n'y aura réellement de changé que le nom (qui, quoi qu'on en dise, n'est point un vain titre) ; et le problème de la liberté et de l'égalité, unies à la dignité impériale, sera merveilleusement résolu par cette magistrature conservatrice, qui, comme une providence visible, veille sans cesse sur nos destinées.
Mais voyons les essais que nous avons faits jusqu'ici de ces divers systèmes ; et l'expérience nous apprendra quel est celui auquel nous devons rester invariablement attachés.
Sous le premier de ces régimes, on nous disoit que nous avions une monarchie, tempérée par quelques élémens de démocratie, qui devoient assurer le triomphe de la liberté ; et l'on avoit raison en théorie ; mais dans la pratique l'essai n'en fut pas heureux : Louis XVI se montra incapable de régner. Ce malheureux prince trompa notre attente, parce qu'il fut trompé lui-même par de perfides conseils (1).
_(1) Je puis attester ce fait, puisqu'ayant été nommé, par lui, secrétaire-général de l'administration de la justice et du sceau de l'Etat, et ayant exercé cette fonction depuis le mois de mai 1792 jusqu'après le 10 août, sous les ministres Duranthon, Dejoli (et quelques jours sous Danton, pour remettre le fil de l'administration entre les mains de Fabre-d'Églantine et de Camille-Desmoulins, qui me succédèrent), j'ai eu plus d'une occasion de bien connoître ses vues, ses projets et ses intentions. Voyez à ce sujet une plus longue note imprimée à la suite de mon opinion, sous le no II._
Si l'Assemblée Constituante eut fait ce que voulut le Peuple alors, ce qu'il propose encore aujourd'hui par l'organe de ses Représentans, combien de maux et de calamités elle nous eût épargnés !
Sans doute cette Assemblée, à jamais célèbre, eût osé changer la dynastie, si elle eût pu, si elle eût dû le faire. Mais où chercher, où trouver un Héros de la liberté, digne d'être le fondateur de cette nouvelle dynastie ? Celui que nous avons le bonheur de posséder n'avoit pas, à cette époque, étonné le Monde par son nom et ses hauts faits. Le germe qui devoit produire ce génie étonnant poussoit alors ses premières racines et n'étoit pas encore développé. Mais qui pourroit dire, qui oseroit assurer que ce n'est pas au feu créateur par elle soufflé sur la France, que ce germe si précieux s'est ranimé, réchauffé, et est parvenu au dernier terme de sa progression ?…
Si l'on ne peut attribuer cette omission à la prévoyance de l'Assemblée Constituante, ou plutôt à une sorte de prescience de sa part ; et si c'est vraiment là une faute, une immense faute, comme l'a dit un de nos collègues (1) ; avouons du moins qu'il n'en fut jamais de plus heureuse, puisqu'elle a laissé vide une place que nous pouvons si éminemment remplir, et puisque la Providence, en faisant naître parmi nous le plus grand des héros, nous la suscité le plus Puissant des libérateurs. O felix culpa que TANTUM nobis mœruit REDEMPTOREM !…
_(1) Chabaud-Latour, page 3 de son opinion._
Sous le second régime, à jamais abhorré, on nous disoit que nous avions une République ; d'autant plus fortement constituée, qu'elle n'admettoit pas même un Roi constitutionnel ; d'autant plus incomparable, qu'elle seule pouvoit garantir, sinon la propriété et la sûreté personnelle, du moins la liberté et l'égalité. Et cependant le gouvernement de cette affreuse République ne nous a donné d'autre liberté qu'une licence effrénée, d'autre égalité que celle des tombeaux. Constitutionnellement terroriste et féroce, il victimoit sans pitié les républicains comme les royalistes, et osoit lui-même se frayer révolutionnairement le chemin du trône, à travers les forfaits et les massacres, au milieu des cadavres et des décombres.
Sous le troisième régime, appelé directorial, on nous disoit que nous avions un gouvernement purement démocratique et bien organisé, qui protégeroit efficacement nos droits, et se défendroit puissamment lui-même contre toute attaque intérieure ou extérieure. Et cependant, malgré les talens et les lumières de quelques-uns des gouvernans (1), les rênes de l'Etat flottoient toujours incertaines dans leurs débiles mains ; l'Etat lui-même, sans cesse ébranlé par les secousses et le choc des partis, étoit menacé d'une prochaine dissolution. Quelques factieux osèrent lui disputer le pouvoir, et s'ils ne purent s'en emparer, ils parvinrent du moins à l'affoiblir et à le déconsidérer pour le rendre nul ou impuissant. C'en étoit fait de la France, si deux membres (1) de ce gouvernement ne se fussent réunis aux Brumairiens et à tous les vrais amis de la patrie, si la constitution de l'an III n'eût heureusement réservé la dictature au Conseil des Anciens, dans des cas graves, et sur-tout si la main toute-puissante du conquérant de l'Egypte ne fût venu la retenir sur les bords de l'abîme.
_(1) Qu'il me soit permis de rendre cet hommage aux François (de Neufchâteau), aux Merlin et aux Treilhard ; et ici encore je parle d'après l'expérience, puisqu'ayant exercé (en l'an 6 et en l'an 7) la fonction de commissaire central du département de la Gironde, j'ai eu mille occasions de connoître par moi-même et la foiblesse de leur pouvoir et la justice de leur administration._
_S'ils eussent été seuls au timon de l'État, si leur pouvoir eût été fondé sur une constitution plus mâle et plus vigoureuse, je ne doute nullement qu'ils ne nous eussent bien gouvernés._
_(1) Les citoyens Sieyes et Ducos, membres du Sénat conservateur. Le citoyen Sieyes, sur-tout, rendit à cette époque de bien éminens services._
Enfin, sous le quatrième et dernier régime, on nous disoit que nous avions une vraie République, mêlée des seuls élémens de la monarchie qui peuvent s'amalgamer ou se concilier avec elle ; une République dont le gouvernement étoit franc et loyal, libéral et généreux, puissant et juste.
Et, pour cette fois, pour cette seule fois, l'on ne nous a pas trompés !
Et l'expérience a confirmé toutes ces consolantes vérités !
Et les magnifiques résultats des premiers essais de ce gouvernement réparateur ont mille fois surpassé nos espérances !
C'est en effet ce gouvernement qui seul a anéanti les partis et les factions, réuni les membres dispersés de la grande famille, rétabli la religion et ses ministres, fondu toutes les opinions et tous les intérêts dans le seul amour de la patrie, triomphé de la guerre civile et étrangère, assigné à nos frontières les limites dans lesquelles la nature les a concentrées ; créé autour de nous, comme autant de remparts inexpugnables, des monarchies et des républiques devenues nos amies et nos alliées ; donné à la France un Code civil, auquel nul autre ne peut être comparé ; enfin, porté le nom français au plus haut période de gloire et de splendeur.
Ainsi tous les gouvernemens dont nous avons essayé depuis la révolution ont péri ou par l'abus de leur pouvoir, ou par les vices de leur constitution. Celui du Premier Consul est seul resté debout au milieu de ses triomphes et de ses trophées, comme il resteroit encore inébranlable, même au milieu des ruines d'un bouleversement général :
Et si totus illabatur orbis impavidum
Ferient ruine !…
Tel est le gouvernement qui nous a régis depuis le 18 brumaire sous le nom de Gouvernement Consulaire : tel sera celui qui nous gouvernera à l'avenir sous le titre éminent d'Empereur des Français. Ce gouvernement est en effet le seul voulu par le peuple, le seul qu'il ait réclamé dans les cahiers des assemblées bailliagères, le seul enfin qui puisse lui garantir son repos, son bonheur et sa prospérité.
Je sais bien que le nom d'Empereur pourra choquer quelques oreilles judaïquement républicaines.
Mais il faudra bien qu'elles s'accoutument à l'entendre prononcer, puisque telle est la volonté du peuple souverain.
D'ailleurs ils doivent savoir que la lettre tue et que l'esprit vivifie ; qu'il est puérile et dérisoire de s'arrêter aux apparences toujours plus ou moins trompeuses ; qu'en un mot il faut apprécier les choses ce qu'elles sont et non ce qu'elles paroissent être.
Qu'importe donc la pompe, ou, si l'on veut, la magie des dénominations, si elle ne peut changer la nature des objets ? Et qu'est l'orgueilleuse ou modeste, l'ingénieuse ou brillante enveloppe qui les couvre, pour quiconque sait et veut en pénétrer la réalité ou le véritable sens ?
Ainsi disparoissent sans retour les vaines alarmes, les absurdes soupçons, et les craintes chimériques qu'a manifestés un de nos collègues, qui croit voir l'anéantissement de la République dans l'érection d'une nouvelle magistrature héréditaire.
Comme si les mots pouvoient altérer l'essence des choses ! Comme s'il n'étoit pas aussi simple que convenable d'emprunter un nouveau titre pour caractériser l'immense pouvoir (qui déja nous gouverne sous un autre nom), sans nécessairement aliéner notre indépendance !…
Mais l'avons-nous aliénée, cette indépendance, quand nous avons confié le pouvoir absolu au général Bonaparte ? L'avons-nous aliénée, en acceptant le pacte social qui l'a nommé premier Consul, et qui a constitué la puissance exécutive sur de nouvelles bases et avec de nouvelles garanties ?
L'avons-nous aliénée, lorsqu'en lui décernant le consulat à vie, nous lui confiâmes le dépôt de la liberté pendant toute la durée de son existence ?
L'avons-nous aliénée quand le Sénat lui conféra le droit de nommer son successeur ?
Le lui confier aujourd'hui sous une qualification plus imposante, le charger plus spécialement encore de protéger nos droits, de les maintenir, de les défendre comme les siens propres, n'est-ce pas les mettre désormais à couvert de toute violation, et nous en assurer l'éternelle jouissance ?
Sans ce puissant appui qui nous manque, sans ce secours protecteur qui nous est offert, comment prévenir les oscillations et les secousses, les trames et les complots, les maux et les calamités qui nous menacent encore ?
Comment empêcher le retour de la dévorante anarchie, ou de l'implacable royauté, qui nous ayant voué la même haine, ne manqueroient pas d'exercer les mêmes vengeances ?
Comment enfin échapper, tôt ou tard, à une contre-révolution qui, soit qu'une faction s'emparât du pouvoir, soit que nous devinssions la proie de l'étranger, nous raviroit, en un instant, le prix de quinze ans de luttes, de combats, et de victoires.
Tribuns, si c'est là l'unique moyen de terminer enfin la révolution, de jouir avec plus de sécurité de tous les bienfaits qu'elle nous assure, de consolider à jamais la liberté civile et l'égalité politique du peuple français, la mission que nous avons reçue ne nous donne-t-elle pas le droit, ne nous impose-t-elle pas le devoir d'y recourir sans plus différer ?
Oui, mes collègues, nous pouvons et nous devons adopter avec empressement les propositions sages, libérales et éminemment utiles qui nous sont faites, puisque tous les orateurs qui ont été entendus ont invinciblement démontré que c'est la seule ressource qui nous reste pour arriver sans choc, sans trouble et sans commotion, au grand but où nous tendons depuis si long-temps.
Sans doute (dit le citoyen Carnot), il n'y auroit pas à balancer sur le choix d'un chef héréditaire, s'il étoit nécessaire de s'en donner un. Mais l'exclusion des Bourbons n'entraîne point la nécessité d'une dynastie nouvelle. Espère-t-on, en élevant cette nouvelle dynastie, hâter l'époque de la paix générale ? Ne sera-ce pas plutôt un nouvel obstacle ? Et si les puissances n'y adhérent pas, prendra-t-on les armes pour les y contraindre ?
Nos collègues Carrion-Nisas, et Jard-Panvillier, rapporteur de la commission, ont si ingénieusement combattu, si fortement réfuté cette objection, que j'aurois pu me dispenser de la reproduire ; mais elle m'a paru si grave, que j'ai pensé qu'il ne seroit pas superflu d'y répondre encore.
Vous demandez si des Français prendroient les armes pour la défense de leurs droits, dans le cas où quelque puissance oseroit les méconnoître, ou leur en contester l'exercice !… Hé ! qui mieux que vous connoît leur fidélité, leur attachement au véritable honneur, leur courage, leur bravoure ?… Oui, sans doute, ils prendroient les armes pour repousser une aussi injuste, une aussi inconcevable aggression ; et ils forceroient bientôt cette puissance, quelle qu'elle fût, à reconnoître le chef qu'ils se seroient donné, et le titre dont ils l'auroient investi.
Mais quelle puissance s'ingéreroit de demander compte à une nation de l'exercice de sa souveraineté ? Quelle autre que l'Angleterre pourroit se permettre un tel oubli des principes et des premières notions du droit des gens ? Or, si vous ne craignez ici qu'elle ou le ministère qui la dirige, vos appréhensions n'ont aucun fondement, puisque déja elle nous a déclaré la guerre. Ainsi, à son égard, la chance est la même.
Je pense néanmoins que s'il étoit un moyen quelconque de se réconcilier avec elle, nous le trouverions peut-être dans l'appareil extérieur des formes monarchiques, dont nous paroissons nous envelopper, vu que c'est-là à peu près le seul caractère de légitimité qu'elle reconnoisse dans les gouvernemens avec qui elle traite.
Emprunter de pareilles formes, c'est donc plutôt se rapprocher que s'éloigner d'elle ; et par conséquent l'établissement d'une nouvelle dynastie peut beaucoup moins être un obstacle à la paix qu'un expédient pour terminer la guerre.
Je sais bien que le seul nom de Bonaparte la glace d'épouvante, sous quelque forme qu'il lui apparoisse et de quelque dignité qu'il puisse être revêtu : mais comme il ne lui faut que des prétextes pour faire la paix ou la guerre, pour tromper ou ensanglanter le monde, elle pourroit bien aussi, en mettant à profit cette circonstance, offrir Malte à l'Empereur des Français, pour se faire pardonner de l'avoir refusé au premier Consul de la République Française.
J'avoue que mes espérances à cet égard ne reposent que sur de simples conjectures ; mais n'est-ce pas aussi sur des conjectures que notre collègue Carnot fonde ses alarmes ? Reste à savoir où se trouve le plus grand degré de probabilité, et si, toutes choses égales, il ne vaudroit pas mieux améliorer notre sort en risquant la guerre, que de le détériorer en sacrifiant nos plus chers intérêts au maintien d'une perfide paix.
Mais, je l'ai déja dit, à l'égard de l'Angleterre le problème est résolu, puisqu'on n'a pu obtenir d'elle à aucun prix une paix franche et solide.
Au reste, peu nous importe sa détermination, puisque nous sommes depuis long-temps en mesure de repousser ses attaques.
Quant aux autres puissances, nos amies ou nos alliées, quelle est celle qui pourroit se liguer avec elle contre nous ?
Ce ne sera certainement,
Ni le Danemarck, dont la capitale réduite en cendres, et des milliers de braves, ensevelis sous ses ruines, crient vengeance contre elle ?
Ni l'Espagne, qui a le plus grand intérêt à conserver ses relations avec nous ;
Ni l'Autriche, qui, par la paix, a augmenté sa prépondérance et est devenue puissance navale ;
Ni la Prusse, qui n'a pas oublié qu'Elle a perdu quarante mille hommes dans les plaines de la Champagne, et qui, depuis, s'est si franchement rapprochée de nous ;
Ni enfin la Russie, qui a fait de si grands pas vers la civilisation, les lumières et les principes d'une vraie et loyale politique.
Oh ! non certes, ce ne sera pas l'Empereur Alexandre, qui marche si glorieusement sur les traces de ses Illustres ancêtres ; qui réalise tout ce qui lui paroît beau, grand et utile ; qui chaque jour crée, améliore ou perfectionne ses institutions à l'instar des nôtres ; qui appelle les Philosophes et les Publicistes de tous les pays pour répandre l'instruction et les lumières dans ses vastes Etats ; non, ce ne sera pas un tel Prince, si grand admirateur de Bonaparte, son digne émule et son ami particulier, qui prendra pour offense de le voir décoré d'un titre dont il est lui-même revêtu.
Non, encore une fois, nulle puissance n'aura garde d'improuver ; toutes s'empresseront au contraire d'approuver la nouvelle réorganisation de nos pouvoirs, puisqu'en les rassurant davantage contre la propagande qu'elles ont si long-temps redoutée, elle nous mettra en accord, en conformité, et, s'il est permis de le dire, en sympathie politique avec Elles.
Mais s'il en étoit une, assez aveugle pour s'en faire un prétexte de nous déclarer la guerre, assez insensée pour regarder comme une propagande nouvelle, et plus dangereuse encore, le grand exemple que nous donnons à l'Europe :
Hé bien, qu'aurions-nous à redouter ? Nos cinq cent mille braves ne courroient-ils pas aux armes ? Marcher, combattre et vaincre, ne seroit-ce pas pour eux la même chose ? Malheur donc, malheur à celle qui croira, dans son délire, pouvoir retarder la fameuse époque qui se prépare pour le genre humain : celle de l'introduction d'un système politique entièrement neuf, qui protège également la liberté des peuples et la puissance des Monarques.
Heureux les Princes qui appuieroient leur puissance sur la Liberté et l'Egalité, puisqu'ils la fonderoient sur une base indestructible !
Et cependant à qui devroient-ils un aussi rare bienfait, si ce n'est au premier Consul de la République française, qui n'auroit renoncé à sa première dignité que pour en prendre une plus analogue à la leur, et pour les inviter, en quelque sorte, à imiter ce bel exemple ?
Oui, j'ose le dire, parce que cela me paroît démontré :
En établissant le Gouvernement consulaire, les Français ont fait un appel à tous les Peuples ;
En acceptant le Gouvernement Impérial, Bonaparte fera un appel à tous les rois.
Cet appel, ils l'entendront ; et bientôt arrivera cette époque, la plus mémorable de toutes, où nous verrons se réaliser ce philantropique système de paix universelle, qui n'a été jusqu'ici qu'un beau rêve.
Mais, nous dit-on encore, vous prétendez que le vœu du peuple éclate de toutes parts pour le rétablissement de la monarchie. Et moi, je prétends être autorisé à regarder comme factice une opinion presque exclusivement concentrée jusqu'ici parmi les fonctionnaires publics.
Je réponds que cette assertion est doublement fausse, et en ce que le Peuple ne veut point de monarchie, dans l'acception que vous lui donnez, et en ce que nous n'avons jamais prétendu que ce fût là le vœu du peuple.
Nous disons (et nous n'avons jamais dit autre chose), nous disons que la nation veut que le gouvernement de la République Française soit stabilisé, consolidé, rétabli sur de nouvelles bases, et devienne héréditaire dans la famille du Premier Consul, en la forme que le Sénat-Conservateur jugera devoir s'adapter le mieux avec la liberté et l'égalité, qu'elle veut aussi tout comme vous.
Or ce que nous disons ici est certain, patent, incontestable et notoire.
Si cependant vous portez le scepticisme jusqu'à en douter encore ;
Lisez le Moniteur, et vous y verrez, comme nous, ce vœu éclater de toutes parts, et se manifester de tous les points de la République ;
Lisez le Moniteur, et vous y trouverez ce vœu consigné dans les innombrables adresses de toutes les autorités constituées ; des colléges électoraux, d'arrondissement et de département ; des municipalités, des préfectures, des tribunaux, des camps, des divisions, demi-brigades, bataillons et autres fractions de l'armée ; même individuellement de plusieurs des généraux, qui ont le plus vaillament défendu la République (1) ; enfin de tous ceux qui la veulent comme vous ; mais qui la veulent désormais à l'abri des trames, des complots, des poignards, qui en assassinant son auguste chef la tueroient infailliblement elle-même ;
_(1) Murat, Bernadotte, Massena, Augereau, etc._
Encore une fois, Lisez le Moniteur, et osez répéter que cette opinion est factice et concentrée dans les fonctionnaires publics, vous qui savez bien que les citoyens n'ont pas le droit de se réunir pour émettre leur vœu, et que les membres des colléges électoraux sont les délégués ou les mandataires du peuple.
Et quant à l'armée oseriez-vous aussi prétendre que son opinion est factice, et son vœu concentré dans ses Chefs ? Elle qui a cimenté de son sang les premières et trop foibles bases sur lesquelles s'éleva la République ! Elle qui l'a si constamment et si glorieusement défendue contre la coalition des Tyrans et contre les factions de l'intérieur ! Elle, en un mot, qui l'a illustrée par mille triomphes !…
Enfin oseriez-vous suspecter tous nos braves de ne vouloir plus être libres ?… Quel Blasphème !… Eh ! n'est-ce pas dans leur sein que se réfugia jadis la liberté, si dangereusement menacée ? N'est-ce pas des formidables divisions de l'armée d'Italie que partit la flamme électrique, qui ralluma son feu près de s'éteindre. N'est-ce pas le Célèbre héros qui la commandoit alors, qui en fut le conducteur et qui la sauva à cette époque, comme il la sauvée depuis, de concert avec ses invincibles défenseurs (2) ?
_(2) Vid. in fin., no. IV._
Rassurez-vous donc ! la Liberté ne périra jamais ; car elle est sous la fidèle garde de l'armée, et elle y veillera aussi religieusement que les Vestales sur le feu sacré.
Enfin prétendra-t-on, en dernière analyse, que ce vœu du peuple va directement contre ses intentions, attendu qu'il ne peut avoir d'autre effet que de rétablir le même gouvernement monarchique qu'il a déja proscrit et aboli ?
Mais ce seroit là encore une supposition gratuite, une allégation évidemment mensongère, puisqu'on ne propose aujourd'hui que ce qui a été proposé par tous les Français, dès le commencement de la révolution, et que depuis nous n'avons pas cessé de marcher tous vers le même but, quoique par des voies sans cesse opposées, quelquefois même contradictoires.
En effet, que voulut le peuple en 1789 ?
Il voulut l'abolition des ordres, la destruction des priviléges, le régime représentatif, le droit de voter l'impôt, enfin une constitution qui lui garantît la propriété, la liberté civile et l'égalité politique.
Que voulumes-nous, pour le peuple, en brumaire de l'an 7 ?
Nous voulumes précisément tous ces droits, toutes ces prérogatives, tous ces avantages ; et la constitution de l'an 8 (improvisée d'autant plus à la hâte, que le Premier Consul étoit plus pressé de faire cesser sa dictature) ; cette constitution, dis-je, nous les a tous assurés, mais mal assurés.
Enfin le Peuple et nous que voulons-nous en ce moment suprême et décisif ?
Nous voulons, ce que nous avons toujours voulu, être libres, être heureux, être bien gouvernés et l'être a perpétuité.
Or tous nos orateurs ont rivalisé d'éloquence sur cette importante question ; tous l'ont envisagée sous divers points de vue et sont arrivés aux mêmes résultats ; tous ont prouvé, avec la dernière évidence, que le seul moyen d'atteindre ce triple but, c'est d'appeler une nouvelle dynastie ; d'appuyer notre constitution sur de nouvelles garanties ; d'en perfectionner les bases fondamentales et les détails organiques ; de refondre ou de retremper toutes les institutions qui peuvent s'y adapter ; enfin, de conférer un nouveau titre au sauveur de la France, et de rendre ce titre héréditaire dans sa famille.
Il n'y a donc ici rien de changé que le nom ; la constitution reste inébranlable ; le pouvoir est le même, ou, pour mieux dire, il sera plus concentré, mieux garanti et plus sagement balance. Ce pouvoir est toujours dans les mêmes mains, qui l'ont si miraculeusement dirigé. Enfin Napoléon Bonaparte ne cesse pas d'être le chef de la nation, mais il l'est sous une nouvelle qualification ; nous ne l'appellerons plus Premier Consul, nous ne le désignerons désormais que sous le titre d'Empereur.
Tel est le vœu du Peuple Français ; telle est sa volonté souveraine ; le Tribunat n'en est que le fidèle interprète et l'organe forcé (1).
_(1) Observons ici qu'on ne peut scinder le vœu du peuple. Il demande un système politique plus parfait que tous ceux que nous avons essayés. Mais ce n'est pas nous qui sommes appelés à organiser ce système, c'est le Sénat conservateur. Au resto le peuple veut son bonheur ; il ne veut que son bonheur. Donc il veut tout ce qui peut et rien que ce qui peut le lui assurer sur les plus solides bases._
Mais quand le peuple n'auroit pas voulu ce changement, quand nous ne l'aurions pas voulu nous-mêmes, je soutiens qu'il faudroit aujourd'hui le vouloir.
Pourquoi ?
Parce que nous ne pouvons plus rétrograder.
Par quel motif ?
Par la plus impérieuse des lois, la nécessité, qui nous commande d'être d'accord avec nous-mêmes, de nous résigner et de souffrir ce qu'il nous est impossible d'éviter.
En voici la preuve.
La Nation n'a-t-elle pas déja décerné le pouvoir suprême au Premier Consul par la constitution qu'elle a acceptée ?
Ne lui a-t-elle pas déféré, depuis, le Consulat a vie ?
Enfin, le Sénat conservateur ne l'a-t-il pas autorisé à nommer son successeur ?
Or ce successeur, le premier Magistrat, peut sans doute, et à coup sûr, le nommer dans sa famille. Bien plus, il peut choisir, parmi les divers membres qui la composent, celui qu'il croira le plus digne de lui succéder. Ces membres eux-mêmes peuvent aussi, en vertu du Sénatus-consulte organique, se succéder les uns aux autres. Et certes ils ne manqueroient pas de le faire jusqu'à l'entier épuisement de leur famille.
Donc le droit de transmission du pouvoir suprême réside déja dans les mains et se trouve à l'entière disposition du Premier Consul ; donc il dépend de lui de l'établir de fait et de l'impatroniser de droit dans sa famille ; donc nous ne pouvons empêcher que ce pouvoir n'y devienne, malgré nous, héréditaire de fait et de droit, selon son bon plaisir, ou au gré de sa volonté.
Vous m'objecterez qu'il ne pourra au moins ni prendre ni transmettre le titre d'Empereur.
Je réponds qu'il transmettra le titre de premier Consul, et que cette dignité est, en un sens, plus respectable encore, puisqu'elle est la seule ainsi dénommée, et qu'elle caractérise le même pouvoir ; d'où il suit qu'elle doit vous inspirer les mêmes alarmes, si du moins vous voulez être conséquent.
Reste toujours que toute la différence qui existe entre ce qui est et ce qui doit être, entre ce que vous voulez et ce que nous voulons, est toute dans le titre extérieur, et non dans l'essence du pouvoir qui vous offusque ; qu'ainsi il est maintenant bien clair que vous abandonnez la chose pour ne disputer que sur le mot. Vide qualis causa cujus tam inanis et misera deffensio !
Ainsi il n'est plus en notre puissance d'empêcher que le suprême pouvoir ne soit établi à perpétuité dans sa famille, si du moins elle se perpétue elle-même.
Mais ce qu'il ne nous est pas possible de ressaisir, sans inconséquemment revenir sur nos pas, il nous importe de le reprendre de sa main, en quelque sorte, pour le lui confier de nouveau sous un plus beau titre, et avec des garanties qui nous manquent encore ; mais ce qui est une imperfection dans la Constitution et dans le Sénatus consulte organique, peut et doit être rectifié ; mais ce que nous pouvons régulariser ou constitutionnaliser, il est de notre devoir de le faire, soit pour confier à la loi ce qui n'est encore soumis qu'à la disposition de l'homme, soit pour prévenir les inconvéniens et les dangers d'un interrègne attachés au mode existant.
Ainsi donc c'est le Premier Consul, qui effrayé d'un pouvoir, dont pourroient abuser ceux qui viendroient après lui, nous remet, pour ainsi dire, une partie des droits que nous avions presqu'aliénés en sa faveur !… Et vous, qui lui reprochez d'être resté au-dessous des Fabius, des Cincinnatus et des Camille, reconnoissez ici votre étrange erreur, et rendez hommage à cette vraie grandeur d'ame, qui lui fait résigner dans les mains de la Nation (pour que le Sénat conservateur puisse le mieux constituer) un immense pouvoir plus effrayant encore que la dictature ; car je ne crains pas de le dire, c'est une sorte de pouvoir absolu, d'autant plus légitime, d'autant plus inviolable, qu'il a été organisé par ses Représentans, et consenti par elle-même.
D'ailleurs ne seroit-il pas ridicule de laisser subsister ce mode de transmission de la plus haute magistrature ?
Le Code civil a réglé l'ordre de succession pour nous et nos familles : la plus honorable de toutes sera-t-elle donc la seule qui ne puisse être irrévocablement fixée sur ces destinées ?
Cette contradiction dans nos lois seroit aussi absurde qu'indécente. Le Sénat conservateur se hâtera donc de la faire disparoître, et la première famille de France aura la plus éminente des dignités comme le plus beau des héritages.
Quelle autre famille au reste pourroit y être appelée, puisqu'elles s'éclipsent toutes devant elle, et que nuls titres (quelque respectables qu'ils soient) ne peuvent rivaliser avec les siens.
Non, il n'en est aucune aussi grande, aussi illustre, aussi auguste que celle de Bonaparte, et il n'y a pas un seul potentat au monde qui ne se sentît plus qu'honoré de lui appartenir.
Quels éclatans services les honorables membres de cette famille n'ont-ils pas rendus à la liberté, dans les camps, dans les cabinets, dans les négociations, dans l'administration publique et à la tribune nationale ? Quelle est l'époque de la révolution où ils n'aient signalé leurs talens, leur courage, leur dévouement, leurs vertus, leur popularité ? Témoins Rome, Lunéville, Amiens, le Portugal, Brest, Paris et Saint-Cloud : autant de théâtres de leurs hauts faits, et où l'on ne sait trop ce qu'il faut le plus admirer, ou du zèle ardent qui les anime pour la défense commune, ou des brillans succès qui les ont couronnés.
Ajoutez à leur mérite personnel l'éclat que le nom radieux et la célèbre réputation du premier Consul réfléchit sur ses frères ; et osez leur disputer la prééminence.
Cet héritage encore, il n'a pas besoin de notre intervention ou de notre concours pour le leur transmettre ; car sa gloire lui appartient, elle est à lui, c'est son patrimoine ; il a le droit d'en disposer à son gré, de le partager, de le léguer ; déja même ils l'ont recueilli, puisqu'ils sont couverts de tous les genres d'illustrations.
Qui donc pourroit craindre de les voir passer au timon de l'État, et prendre les rênes de l'Empire ?…
Les Héros, dit Horace, forment les Héros.
Fortes creantur fortibus…
Quel heureux présage pour la France !…
Il est temps sans doute de résumer une discussion déja trop longue ; mais le temps qui nous presse et les grands intérêts que j'avois à traiter ne m'ont pas permis de l'abréger.
Je crois avoir amplement justifié la motion d'ordre de notre collègue Curée, et le vote d'adoption que mon devoir, l'intérêt de ma patrie et le mien propre m'ont impérieusement prescrit d'émettre à son appui.
Je crois avoir suffisamment répondu à toutes les objections de notre collègue Carnot ; si l'on en excepte celle prise de la constitution des États-Unis d'Amérique, qu'il voudroit qu'on naturalisât en France, avec les modifications convenables. Mais cette objection a été si victorieusement réfutée par les orateurs qui ont parlé après lui, et notamment par notre collègue Delpierre, qu'il m'eût été impossible de rien ajouter aux démonstrations qu'ils ont présentées à cet égard.
Je crois enfin avoir démontré 1o. qu'il ne s'agit point ici, comme on le prétend, du rétablissement du système monarchique, proscrit en 1789, et imparfaitement reconstitué en 1791 ; mais d'une vraie République, adaptée au gouvernement d'un seul.
2o. Que si, dans l'acception commune, elle ne ressemble en rien aux autres gouvernemens républicains, il n'y a vraiment ici rien de changé que la dénomination, et que peu importe le mot quand on a la chose ; mais qu'il n'en est pas moins incontestable qu'une telle forme de gouvernement n'a rien d'incompatible avec le système représentatif ; qu'elle paroît même être celle qui s'y approprie le mieux, puisqu'elle réunit les vrais avantages qu'on doit se promettre des républiques démocratiques et fédérales (comme celle des États-Unis), sans avoir aucun des inconvéniens qui y sont attachés ; inconvéniens au reste d'autant plus redoutables, qu'à mesure qu'elles avancent vers la civilisation et la prospérité, ils préparent lentement et amènent tôt ou tard leur corruption, leur affoiblissement et leur chûte ;
3o. Que ce système, qui nous a paru préférable à tous les autres, nous l'avons déja essayé, en établissant d'abord le gouvernement consulaire, pour cacher, sous ce modeste emblème, la grande vérité, qui eût infailliblement alors effarouché les esprits trop timides, trop peu clairvoyans, ou trop servilement attachés à leurs douces illusions (puisqu'il en est aujourd'hui qu'elle effarouche encore) ; que ce fut là, en effet, le premier but que se proposèrent, et ceux qui concoururent le plus activement aux journées de Brumaire, et les brumairiens des deux commissions législatives qui en organisèrent les résultats immédiats, et plus récemment encore ceux qui en furent les heureux continuateurs, en proposant le Consulat a vie ; mais qu'aujourd'hui que le grand jour des manifestations est arrivé, nous pouvons hautement avouer nos louables intentions, notre arrière-pensée, et notre but ultérieur ;
4o. Que ce gouvernement, dont nous avons si prudemment fait l'essai préliminaire avant de l'adopter définitivement, nous a prouvé, par la plus sûre des expériences, et conséquemment par la plus incontestable des preuves, qu'il étoit le meilleur de tous, puisqu'il s'est majestueusement élevé au plus haut période de gloire, de force, de grandeur ; et qu'il a fait, à lui seul, pendant le court intervalle de quatre années, plus de prodiges et de merveilles qu'aucun autre n'en a opéré pendant plusieurs siècles ;
5o. Enfin que le moment étant venu de le présenter à l'Europe sous un aspect plus imposant, et de le mettre en harmonie avec elle, il est urgent, nécessaire, indispensable de substituer à sa première forme extérieure, un emblème plus magnifique, plus resplendissant, plus conforme en un mot à la majesté de la Nation française, en décorant son auguste Chef du nom sublime d'Empereur des français.
Ainsi le moment approche où le pacte social et les institutions qui s'y approprient, vont être rétablis, perfectionnés et confirmés sur de plus sûres et de plus solides bases. Ainsi, par tout ce qui a été déja fait comme par tout ce qui reste à faire, sera enfin résolu le grand problème de la liberté publique dans les vastes Etats ; et ce grand but ultérieur, où nous tendons tous depuis quinze années, ce but, dont on nous reproche de nous éloigner, nous l'aurons pourtant éminemment atteint.
O vous le premier des Héros et le plus vertueux des hommes, il vous étoit réservé, dans les immuables décrets de la Providence, de vous élever au-dessus de tous vos semblables, et d'être ainsi digne de créer un nouveau siècle et de fonder un nouvel Empire !
Il vous étoit réservé, après avoir effacé toutes les gloires, d'en conquérir une que vous ne partagez avec aucun des héros de l'antiquité la plus reculée !
Enfin, il vous étoit réservé, en conciliant ce qui paroît d'abord inconciliable, de présenter au monde le spectacle encore inoui de la liberté et de l'égalité unies, par une triple alliance, au pouvoir d'un seul (1), et assises sous le dais à côté de la dignité impériale !
_(1) Véritable image de l'Emblème sacré._
Ah ! si jamais les factieux ou les tyrans se coalisoient pour les désunir, nous vous en conjurons tous, soyez- leur constamment fidèle, et que le lien sacré qui les lie et confond leurs destinées en une seule, ne soit jamais ni rompu ni relâché ! Songez qu'ils ne sauroient en attaquer une, sans les ébranler toutes trois, car elles sont désormais inséparablement unies !
Vous les couvrirez donc de votre puissante égide ; vous les ferez triompher de leurs communs ennemis ; et elles seront aussi impérissables que votre nom, déja voué à l'immortalité !
Et vous, appelés après lui à gouverner l'Empire ! ne fussiez vous que des hommes ordinaires, vous grandiriez bientôt en fixant le modèle de toutes les grandeurs. Oui, je me plais à le croire, le sceptre de l'Empereur des Français ne sera jamais déplacé dans vos mains, parce que vous l'aurez vu régner et que vous vous efforcerez de marcher sur ses traces. Ne pouvant espérer de l'égaler, vous bornerez vos nobles efforts à l'imiter, et votre tâche sera encore aussi pénible qu'effrayante.
Mais la carrière que ce grand Homme a parcourue et celle qu'il doit parcourir seront si vastes, si immenses, que vous pourrez même ne le suivre que de loin, et vous illustrer encore.
Un grand nom est toujours difficile à porter ; et quand la gloire n'est que transmise, elle est le plus accablant des fardeaux.
Cependant rassurez-vous, ne vous découragez pas puisqu'une partie de celle qu'il vous transmettra vous est personnelle. Forts de son exemple et de ses sublimes leçons ; dirigés par des intentions pures ; appuyés sur la charte constitutionnelle, qui proclama la vraie liberté et l'égalité ; aidés par de bonnes lois et par de sages institutions ; soutenus par ces corps intermédiaires, qui sont à la fois et le rempart du pouvoir et la digue qui en arrête le débordement ; enfin, secondés par tout ce qu'il y aura de gens de bien, par les vrais amis de la patrie, et sur-tout par ces hommes courageux, qui également en butte aux deux partis, les ont combattus tour-à-tour, vous braverez les orages et les tempêtes, les dangers et les écueils, les trames et les complots, les guerres civiles et les guerres étrangères ; vous défendrez avec une magnanime impartialité les prérogatives de la nation et les vôtres ; vous saurez maintenir le rang suprême que la France a repris parmi les puissances de l'Europe ; vous conserverez religieusement, comme l'arche sacrée, le précieux dépôt qui vous aura été confié ; et vous, transmettrez intacte et pure a vos successeurs, cette dignité impériale héréditaire, que le plus grand des héros aura encore rehaussée et honorée ! …
Héritiers de sa gloire, puissiez-vous hériter de son génie et de ses vertus !
Héritiers de l'Empire, puissiez vous n'être heureux que du bonheur du peuple français !
Je vote pour la motion faite par notre collègue Curée.
NOTES.
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No. I. Voici les noms de tous ceux de mes anciens collègues (siégeant aujourd'hui au Tribunat, au Conseil d'Etat, ou au Sénat-Conservateur), qui ont concouru à préparer et à amener les événemens mémorables de Brumaire.
Les citoyens Bonaparte (Lucien), Baudin (des Ardennes), Barailon, Boulay (de la Meurthe), Boutteville, Cabanis, Chasal, Cornet, Cornudet, Courtois, Delecloy, Fargues, Fregeville (le général), Goupil-Préfeln, Herwin, Lahary, Lemercier, Lenoir-Laroche, Regnier, Rousseau, Villetard, Vimar.
On me pardonnera sans doute de publier cette honorable liste et de m'y inscrire moi-même, quand on saura que dans presque tous les écrits qui ont fait mention de ces journées, on semble avoir affecté, je ne sais pourquoi, ou de taire mon nom, ou de le défigurer pour le rendre méconnoissable, ou enfin de m'en donner un qui n'est pas le mien, et de me ravir ainsi la part que j'y ai prise pour l'attribuer à un autre (\*). C'est ce qui m'engagea, dans le temps, à réclamer en secret contre cette inexactitude, par l'entremise et les conseils du Sénateur Lucien Bonaparte (\*\*).
_(\*) Hos ego versiculos feci tulit alter honores Sic vos, non vobis, etc…_
_(\*\*) Voici la lettre que ce Sénateur m'écrivit à cette occasion, le 28 fructidor an 10._
_Je vois avec intérêt, citoyen Tribun, les démarches que vous avez faites pour revendiquer la part qui vous est due de la journée du 18 brumaire. Il eût été fâcheux qu'une erreur de nom vous eût privé d'en recueillir les avantages. Je me ferai un plaisir, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, de rendre témoignage aux faits énoncés (ce sont ceux que je rappelle ici) dans la lettre que vous adressez à l'éditeur du Mémorial de la Révolution, et que je vous renvoie, pour que vous en fassiez l'usage auquel vous la destinez._
_J'ai l'honneur de vous saluer._
_Signé, L. Bonaparte._
On me pardonnera encore, je l'espère, de rappeler ici l'acte de dévouement auquel j'ai concouru, et de dire ce que j'ai fait, à cette époque, pour justifier d'avance ce que j'ai dû faire aujourd'hui : car si, comme l'a très-bien dit notre collègue Chabaud-Latour, le vœu qu'on nous propose d'émettre n'est que la suite et la conséquence nécessaire de ces heureuses journées ; si, comme l'a tout aussi ingénieusement imaginé notre collègue Albisson, toute la question est de savoir s'il faut achever le 18 Brumatre ; on ne sauroit trouver étrange ni déplacé que j'en réclame la part qui m'est dué, puisque je fournirai par là un nouveau garant de la pureté de mes intentions et de la sincérité de mou vote.
Voici donc comment j'ai pu, quoique bien foiblement y contribuer.
Le 15 brumaire nous assistâmes (à l'exception du malheureux Baudin, qui mourut de joie en apprenant l'arrivée subite et imprévue du général Bonaparte) à la fête que les deux Conseils donnèrent à ce général et à son état-major.
Nous y reçumes l'invitation de nous réunir, et nous nous réunimes en effet chez le citoyen Lemercier (\*), alors président du Conseil des Anciens, pour aviser aux moyens de faire prendre l'initiative à ce Conseil, afin qu'il pût remettre la Dicrature à ce Héros que le Ciel sembloit nous avoir envoyé pour sauver la chose publique.
_(\*) Hôtel de Breteuil, près le Manège._
Le citoyen L. Bonaparte ouvrit la séance ; nous nous liames d'abord par un serment ; il nous proposa ensuite les mesures qui devoient être prises, et parla aussi éloquemment que chaleureusement pour en déterminer l'adoption.
Quelques-uns de nos collègues en proposèrent d'autres. Il y eut beaucoup de débats ; mais on ne put rien résoudre, rien délibérer, rien arrêter dans cette première réunion, si ce n'est la nécessité d'en effectuer une autre, pour nous mettre en accord, et le danger qu'il y auroit à laisser transpirer cet important secret, en se rassemblant de nouveau dans la même maison, où déja l'on nous avoit découverts.
La délibération en étoit à ce point d'incertitude, et nous étions à même de nous séparer, sans trop savoir ni si nous nous réunirions le lendemain, ni où nous pourrions nous réunir.
Le citoyen Lucien Bonaparte reprend la parole et nous dit avec véhémence qu'il n'y a pas un instant à perdre, que le général Bonaparte étoit infiniment pressé, et se proposoit dès le lendemain même de frapper le coup décisif ; qu'au reste il a tout concerté avec lui, que le Général répond de tout, et qu'il est urgent de se réunir le lendemain.
Je me lève soudain pour appuyer sa proposition, et j'offre à l'instant même de recevoir chez moi la réunion, qui me paroît en effet être de la plus indispensable et de la plus urgente nécessité.
Mes collègues hésitent un moment de crainte de compromettre ou ma sûreté en cas de non réussite, ou le succès même de la tentative ; je soutiens et leur prouve qu'il n'est pas de local plus commode, plus sûr, ni plus rapproché du lieu de nos séances (\*\*). Alors ma proposition est acceptée et l'on arrête que l'on se rendra chez moi le lendemain, 17, à 7 heures du matin.
_(\*\*) J'étois logé alors rue de l'Echelle, no 567._
Tous mes collègues y vinrent en effet, deux à deux, pour écarter toute idée de rassemblement, et pour ne pas donner l'éveil. C'est dans cette seconde réunion que toutes les mesures furent débattues, concertées et définitivement arrêtées pour la journée du 18 Brumaire.
Voilà ce que j'ai cru devoir faire alors pour contribuer autant qu'il étoit en moi à sauver la chose publique ; et il m'est bien permis, je pense, de publier aujourd'hui, à l'appui de mon opinion, ce que j'ai tenu secret pendant plus de quatre ans.
No II. Je ne parle pas ici des ministres d'alors qui tous, à l'exception d'un seul, étoient des hommes probes autant qu'éclairés : c'étoient les Rolland, les Servan, les Clavière, les Duranthon, les Lacoste ; j'entends désigner, par là, l'astucieux comité secret, présidé par le fameux Dumouriez, ministre des affaires étrangères, et où ce politique d'un jour régloit, avec quelques-uns de ses pareils, les grandes destinées de la France. Etant, comme je l'ai déja dit, à cette époque, secrétaire-général de la justice, j'eus plus d'une occasion de bien connoître la conduite et les intentions de ce malheureux prince. Il étoit probe, franc et bien intentionné ; mais il étoit foible, timide et irrésolu. Ce comité le maîtrisoit et le dominoit au point que ce qu'il promettoit la veille, il le rétractoit le lendemain. C'est ce qui arriva, notamment à l'égard des décrets relatifs aux prêtres et au camp sous Paris. Il prit, avec le ministre de la justice, l'engagement de sanctionner ces décrets, dont il le chargea de rédiger les motifs de sanction. Nous passâmes la nuit le ministre et moi pour n'en pas retarder la rédaction. Le lendemain matin il les lui apporta ; et la sanction, promise au Conseil privé, fut refusée, parce que le comité secret avoit, dans l'intervalle, délibéré ce refus. Combien de traits pourrois-je citer qui feroient absoudre ce monarque des perfidies qu'on lui a reprochées ! mais cela seroit superflu.
J'ai cru devoir à sa mémoire ce témoignage de sa probité, trahie par sa foiblesse et par les intrigues de ceux qui l'entouroient, pour qu'on ne le confonde pas avec les autres membres d'une famille devenue l'objet du mépris de toutes les puissances de l'Europe, si l'on en excepte celle qui ose la soudoyer pour le crime et pour notre destruction.
No III. Après avoir fait cesser les hostilités, le héros de l'Italie accorde cinq jours au Pape pour lui envoyer un négociateur muni de pleins pouvoirs.
Ce procédé généreux, et le plus héroïque de tous, en pareille occurrence, détermine le Saint-Pére à lui écrire une lettre ainsi conçue :
Pie VI,
Cher Fils, salut et bénédiction apostolique. Desirant terminer à l'amiable nos différens avec la République française, par la retraite des troupes que vous commandez, nous envoyons et députons vers vous, comme nos plénipotentiaires, deux ecclésiastiques, M. le Cardinal Mathœi, parfaitement connu de vous, et Monseigneur Caleppi, et deux séculiers, le duc dom Louis Brachi, notre neveu, et le marquis Camille Massimo, lesquels sont revêtus de nos pleins pouvoirs… Assuré des sentimens de bienveillance que vous avez manifestés, nous nous sommes abstenus de tout déplacement de Rome ; et par-là vous serez persuadé combien grande est notre confiance en Vous. Nous finissons en vous assurant de notre plus grande estime, et en vous donnant la paternelle bénédiction apostolique.
Donné à Saint-Pierre de Rome le 22 février 1797.
Signé, Pre P. P. VI.
Bonaparte lui répond en ces termes :
Très-Saint Père,
Je dois remercier Sa Sainteté des choses obligeantes contenues dans la lettre qu'elle s'est donné la peine de m'écrire.
La paix entre la République française et Votre Sainteté vient d'être signée.
J'engage Votre Sainteté à se méfier des personnes qui sont à Rome, vendues aux Cours ennemies de la France, ou qui se laissent exclusivement guider par les passions qui entraînent toujours la perte des Etats.
Toute l'Europe connoît les inclinations pacifiques et les vertus conciliatrices de Votre Sainteté. La République Française sera, j'espère, une des amies les plus vraies de Rome.
J'envoie mon aide-de-camp chef de brigade (\*) pour exprimer à Votre Sainteté l'estime et la vénération parfaites que j'ai pour sa personne ; et je la prie de croire au desir que j'ai de lui donner, dans toutes les occasions, les preuves de respect avec lesquelles j'ai l'honneur d'être son très-obéissant serviteur.
_(\*) Ce fut le chef de brigade Marmont, aujourd'hui général de division Conseiller d'Etat, et premier inspecteur général de l'Artillerie._
Signé, BONAPARTE.
No IV. Je ne puis résister ici au desir de rappeler une des belles proclamations de ce Général, qui retrace en quatre mots tous les résultats et tous les prodiges de la brillante campagne d'Italie. En voici l'extrait :
Soldats,
La prise de Mantoue vient de finir une campagne qui vous a donné des titres éternels a la reconnoissance de la Patrie.
Vous avez remporté la victoire dans quatorze batailles rangées et soixante-dix combats ; vous avez fait plus de cent mille prisonniers, pris à l'ennemi cinq cents pièces de canon de campagne, deux mille de gros calibre et quatre équipages de pont.
Le pays que vous avez conquis a nourri, entretenu et soldé l'armée pendant toute la campagne, et vous avez envoyé trente millions au ministère des finances pour le soulagement du trésor public.
Vous avez enrichi le Muséum de Paris de plus de trois cents chefs-d'œuvres de l'ancienne et de la nouvelle Italie, et qu'il a fallu trente siècles pour produire.
Les Républiques Lombarde et Cisalpine vous doivent leur liberté… Les rois de Sardaigne, de Naples, le Pape et le duc de Parme se sont détachés de la coalition de nos ennemis et ont brigué notre amitié. Vous avez chassé les Anglais de Livourne et de la Corse…. Mais vous n'avez pas encore tout achevé !….
Quel prophétique langage !
Non, sans doute, tout n'étoit pas alors achevé, puisqu'il a fallu pendant cinq ans encore souffrir, combattre et vaincre ; endurer la faim, la soif et la nudité ; braver en Egypte les ardeurs dévorantes d'un ciel brûlant et les affreux ravages de la peste ; franchir la cime inaccessible des Alpes, à travers les neiges et les glaces éternelles qui en défendent l'approche, et de-là se précipiter dans les plaines de Marengo, pour joindre à tous ces triomphes l'immortelle victoire qui les couronne tous.
Non, tout n'étoit pas alors achevé !… Mais aujourd'hui enfin tout s'achève par ces braves soldats et par leur incomparable Général, par la nation et par ses représentans, par le Peuple et pour le Peuple.
DE L'IMPRIMERIE NATIONALE.
21 Floréal an XII. |
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