PRO004

identifiantPRO004
fait partie deproclamation
est validéoui
date1804/04/30 00:00
titreDiscours du C. Duvidal, membre du Tribunat, 10 floréal an 12 (30 avril 1804)
texte en markdownTRIBUNAT.DISCOURS prononcé par le C. DUVIDAL, membre du Tribunat, Sur la motion d'ordre relative au gouvernement héréditaire. Séance extraordinaire du 10 Floréal an XII. ============================================================================================================================================================================ Citoyens Tribuns, Quand les résultats contredisent les aperçus de notre raison, nous sommes avertis de sa foiblesse, nous apprenons à douter de nos propres conceptions, et le plus sage abandonne les sentiers ouverts par une chimérique industrie, pour rentrer dans les routes tracées par l'expérience et conservées par le temps. Durant une longue suite de siècles, le plus grand nombre des peuples a renoncé à l'honneur de se choisir un chef, et par un consentement exprès ou tacite a consacré les droits de l'hérédité. Souvent l'indignation et le désespoir ont brisé un joug tyrannique ; souvent le sceptre est tombé des mains languissantes, incapables de le supporter : mais dans ces révolutions mémorables où le peuple ressaisit l'exercice de tous ses droits, on l'a vu presque toujours peu jaloux de son orgueilleuse prérogative, en abjurer à l'instant même l'usage périlleux. La dynastie a changé : l'ordre d'hérédité est resté intact. Cette persévérance dans un système présente en sa faveur de fortes présomptions. Il est difficile de penser que tant de peuples, de tous les degrés de civilisation, se soient accordés pour vivre dans un ordre de choses qui les eût exposés à de graves et de continuels inconvéniens. Il est temps d'apprécier des théories séduisantes. Il est temps d'examiner un système adopté par l'enthousiasme. La France, tourmentée par une crise longue et violente, respire enfin sous les auspices du Héros qui l'a sauvé. Une sérénité apparente brille sur sa surface, et promet une époque mémorable de bonheur et de paix. Mais les esprits inquiets percent dans l'avenir et entrevoient déja le nuage qui doit amener de nouveaux désastres. Si vous persistez dans un système électif, disent-ils, avant peu de générations vous aurez dans l'État cinq ou six familles dominant sur toutes les autres par leurs richesses et par une influence très-étendue. Elles ne tarderont point à se disputer, d'abord par la brigue, ensuite par les armes, les honneurs qui seront exclusivement devenus leur patrimoine. Trop heureuse alors la République si elle ne reçoit de blessures que de la main de ses propres enfans, si l'Étranger n'est point appelé ou ne vient pas de lui-même pour prendre part à ses sanglans débats ; trop heureuse si elle tombe entière entre les mains du plus fortuné, et si la dissolution du corps politique n'arrive point avant le terme de leurs dissensions. En se reportant sur des temps plus rapprochés, les amis de la Patrie sont effrayés par la difficulté d'obtenir de bons choix, quel que soit le mode de l'élection. Conservez-vous le mode actuellement établi ? Votre premier Magistrat, en garde contre les plus douces affections, cherchera-t-il dans tous les rangs l'homme le plus digne de lui succéder ? Vous le verrez, d'un côté, attaqué par l'artifice et par la séduction, de l'autre atteint peut-être par le soupçon. A peine il a jeté un regard de bienveillance sur le mérite, et déja la crédulité s'enorgueillit, déja l'envie s'indigne ; l'homme qui avoit servi l'Etat s'égare dans un espoir insensé, ou succombe vaincu par la calomnie ; l'heure suprême du Prince est empoisonnée par des sollicitations odieuses, ou précipitée par de coupables craintes ; sa volonté dernière est surprise par l'imposture, ou violée par l'ambition. Si un ordre quelconque de citoyens est chargé de cette mission délicate et dangereuse, quelle carrière ouverte à l'intrigue ! la chance du succès tourne tout entière en faveur de celui qu'anime le plus la soif du pouvoir, que les scrupules retiennent le moins. L'audace et la bassesse des moyens sont proportionnées à la grandeur de la récompense, les haines éteintes se raniment, les factions dispersées se rallient, la vertu se cache, le crime se montre, et le plus hardi accepte ou arrache le droit d'opprimer ceux qu'il est incapable de régir. Mais c'est ici sur-tout qu'il importe de prendre en considération les circonstances extérieures de la République. Vous avez à vos portes un ennemi invétéré, dont la haine vous surveille ; le signal de vos élections deviendra celui de sa vengeance ; la réunion de vos assemblées sera le moment marqué pour son triomphe. Aussi prodigue de ses richesses qu'il est peu délicat sur le moyen de les accroître, il infectera votre sein des germes de corruption qui minent sa propre existence ; il emploiera, pour vous ranger sous sa domination, les mêmes armes dont il éprouve chaque jour les fatales influences ; il achetera au prix de l'or le droit de vous nommer un maître, et ce maître sera le moins digne de vous commander, le plus incapable de vous défendre. Si la confiance et le respect rendent plus facile la tâche de celui qui gouverne, on ne peut se dissimuler que le chef héréditaire a sous ce rapport de grands avantages sur le magistrat électif. A peine l'homme a-t-il délégué le pouvoir qu'il le regrette et l'envie ; les vertus éclatantes qui ont décidé son choix commandent l'enthousiasme et l'admiration plutôt qu'elles n'inspirent l'amour. Ces sentimens passent comme la plante qui jette promptement sa tige, et sèche aussitôt qu'elle a donné ses fruits. D'ailleurs tous ceux qui ont concouru à son élévation croient avoir sur lui une créance proportionnée à l'importance de leurs services ; ses bienfaits leur paroissent l'acquit d'un juste salaire ; ses refus, la dénégation d'une dette : sa faveur n'est à leurs yeux que de la reconnaissance, sa justice est taxée d'ingratitude. Le chef héréditaire, au contraire, est un don de la providence, sollicité par les vœux, accueilli par la joie du peuple ; la mission éclatante à laquelle il est appelé, dès qu'il respire, imprime à sa personne un caractère auguste et même sacré. Le vulgaire se persuade facilement que Dieu honore de faveurs et de dons particuliers ceux qu'il a marqués de tous les temps pour gérer de si grands intérêts : il n'a jamais eu d'égal, il est impossible qu'il connoisse de jaloux ; l'amour et le respect s'attachent à son berceau et croissent avec lui. Comme il ne s'est point mis sur les rangs, comme on l'a placé sans le consulter, on trouveroit injuste d'exiger de lui cette supériorité qui peut seule justifier les grandes prétentions. Il a été pris au sort, ses talens sont un lot incertain : on n'avoit droit de rien espérer ; c'est un motif pour qu'on lui tienne compte de tout. L'amour et le respect exagèrent ses bonnes qualités, et trouvent des excuses pour ses foiblesses ; on lui pardonne l'erreur : on suppose qu'il peut avoir besoin de conseils, et que ses conseils peuvent l'égarer ; tout le bien lui appartient, le mal est un tort de ses ministres. S'il le savoit, dit celui qu'on opprime ; et une larme étouffe le murmure prêt à s'élever ! S'il le savoit ! cette phrase consolante n'est point appliquée au chef électif ; il a présumé de ses forces, il s'est porté comme supérieur à tous. Il doit tout voir, tout savoir ; il n'a le droit de s'en reposer sur personne, et l'orgueil humilié se console en l'accablant de tout le poids de son immense responsabilité. La première condition pour la bonne administration d'un Etat, c'est que celui qui le gouverne n'ait point d'intérêt séparé des intérêts du peuple. Dans l'ordre électif, le chef a presque toujours des espérances et des craintes étrangères à la prospérité de la nation. Chaque mutation est une crise, et présente une nouvelle famille à orner et à enrichir, de nouvelles créatures à enchaîner dans les liens de la faveur et des bienfaits, d'anciens ennemis à punir ou dont il faut paralyser le ressentiment. Le Chef héréditaire est en communauté de gloire et de puissance avec l'Etat ; il arrive entouré de l'immense clientelle de ses ancêtres, et, tranquille sur l'avenir lorsqu'il acquitte la dette de la nature, il dépose sans crainte sa famille et ses amis sous la protection de son successeur. En un mot, citoyens Tribuns, l'ordre électif est une mer orageuse qu'affronte passagèrement l'inexpérience ou le caprice des peuples. L'hérédité est un port où le vaisseau de l'Empire trouve un asile pendant la durée des siècles, vers lequel le cours des choses humaines, plus puissant que nos vains projets, tend toujours à le diriger. Les temps sont arrivés, citoyens Tribuns, de quitter l'océan des songes et d'aborder l'empire des réalités. La France vous redemande la place que depuis quatorze siècles elle a occupé parmi les nations. Elle vous redemande pour un grand homme, le rang et les honneurs qui ont rendu ses chefs respectables aux yeux des autres souverains. L'accroissement de sa puissance et de sa gloire réclame pour celui qu'elle investit du dépôt de ses destinées, une auréole de majesté digne de lui-même, et du peuple qu'il doit représenter. Les yeux des Français ne seront point éblouis d'une pompe étrangère ; ces honneurs sont un antique patrimoine dans lequel tout les autorise à rentrer. La couronne de Charlemagme est le juste héritage de celui qui a su l'imiter. Les rives de la Seine verront renaître les plus beaux jours dont le Tibre s'est honoré. Par cette grande institution, citoyens Tribuns, l'espérance et la sécurité s'affermissent dans tous les cœurs ; les amis de la révolution ont un gage contre les vengeances d'une famille dégénérée, qui, même dans l'asile des malheurs, médite encore le carnage et les spoliations. Vous rendez à jamais inutiles les complots d'une nation parjure ; vous armez d'une force invincible le bras qui doit lui porter les derniers coups. Vous serez bénis par la génération présente, dont vous assurez la gloire et la félicité ; votre mémoire sera chère aux races futures dont vous aurez préparé la paix ; et vous pourrez vous dire : Dans la poussière d'un arbre consumé par le temps, nous avons planté un jeune arbre dont les branches vigoureuses promettent de longues et d'abondantes récoltes. La motion de notre collègue est appelée par le vœu public et gravée déja dans le cœur de tous les bons Français. Je m'empresse de l'appuyer. A PARIS, DE L'IMPRIMERIE NATIONALE. Floréal an 12.
auteurs