PRO019

identifiantPRO019
fait partie deproclamation
est validéoui
date1804/05/01 00:00
titreDiscours prononcé par le citoyen Albisson sur le gouvernement héréditaire, 11 floréal an 12 (1er mai 1804)
texte en markdownTRIBUNAT. DISCOURS prononcé par le citoyen ALBISSON, Sur la motion relative au Gouvernement héréditaire. Séance extraordinaire du 11 Floréal an 12. ======================================================================================================================================================= Tribuns, Si nous en étions encore à faire la révolution, ou qu'après l'avoir commencée avec courage, étant encore aux prises avec le régime qui a si long-temps exercé notre patience, nous nous retrouvassions dans la crise du 10 août, le vœu qui nous est proposé pourroit en effet présenter des questions graves et capables d'en suspendre un moment l'adoption. Mais, après dix ans d'une lutte infatigable contre la coalition des préjugés et des forces qui pouvoient arrêter son cours et traverser ses succès ; après les triomphes qui, illustrant sa marche héroïque, ont élevé la République française au plus haut degré de gloire et de puissance ; quatre ans enfin après le 18 brumaire, et lorsque, bénissant à chaque instant ce jour salutaire, et jouissant de ses heureux résultats, il ne s'agit plus que de couronner les institutions qui le signalent, et de leur donner une stabilité rassurante pour nous, pour l'Europe entière, pour notre postérité à qui nous avons tant sacrifié ; la proposition qui nous est faite me semble pouvoir être réduite à cette question simple et peu susceptible de discussion ; faut-il achever le 18 brumaire ? Le besoin d'épancher notre reconnoissance, et de donner de la solennité à son explosion ; de marquer d'un signe ineffaçable de réprobation une dynastie dont le régime égoïste, autant qu'inepte et insouciant, avoit conduit la France au dernier terme de la misère, de la foiblesse et de la déconsidération politique, et dont les restes, jouets d'un gouvernement avide et astucieux, acharné à notre ruine, ne rougissent pas de recevoir de son insolente et perfide pitié un pain qu'il leur fait partager avec les instruments de ses assassinats ; ce besoin a ramené des questions dont les développemens ont honoré la sagacité, l'érudition et les talens de cette foule d'orateurs qui m'ont devancé dans cette tribune, et mis dans le plus beau jour le fonds de richesses en ce genre que possède le Tribunat. J'ai éprouvé le même besoin, et j'aurois obéi aux mêmes mouvemens, si j'avois les mêmes moyens et si j'avois pu me flatter d'ajouter à ce qu'ils ont dit quelque chose d'essentiel qui leur fût échappé ; mais l'un et l'autre me manquant, je me borne à discuter le plus simplement possible la question que j'ai présentée : Faut-il achever le 18 brumaire ? Or, quel fut le but de ce grand jour ? De fixer la révolution aux principes qui l'ont commencée : et ce but fut solennellement proclamé le 24 frimaire an 8. Mais ce but, il étoit difficile de l'atteindre parfaitement, au sortir de l'orage qui avoit dû épurer notre atmosphère politique, par la séparation des élémens destructifs de l'ordre, de ses élémens conservateurs. La révolution avoit eu pour base le fait incontestable de la souveraineté du peuple, seul propriétaire du pouvoir, et à qui seul il appartient d'en déléguer l'exercice par lui-même ou par ses représentans. Ce fait, jusque-là méconnu, devoit être enfin légalement constaté et authentiquement établi par une constitution qui, dans sa vraie et pure acception, n'est autre chose qu'un ensemble de lois fondamentales, par lesquelles les pouvoirs délégués sont tellement séparés et distincts entre eux, que l'un ne puisse se confondre avec l'autre ; tellement déterminés et définis, que l'un ne puisse empiéter sur l'autre, sans que son invasion soit bientôt reconnue ; tellement circonscrits et limités, qu'aucun ne puisse sortir de la sphère de son activité, sans que son écart soit d'abord aperçu et puisse être légalement réprimé ; tellement combinés, que chacun, en suivant la ligne de sa direction constitutionnelle, produise nécessairement l'effet qu'on s'en est promis, et que, de leur concours et de leur action réciproque résulte infailliblement le succès du vœu final de toute association politique, le plus grand bonheur commun possible et la plus grande sûreté individuelle possible. La constitution de 1791, premier produit de la révolution, ne réunissoit pas à beaucoup près ces beaux caractères : greffée sur le tronc antique des droits primitifs de l'homme, elle eût dû être indestructible et inaltérable comme eux ; mais, née au milieu des orages, elle ne pouvoit s'élever à un tel point de perfection : Dieu seul a pu faire sortir l'ordre et l'harmonie imperturbables de toutes les parties de ce vaste univers, du sein du chaos et de la confusion de leurs élémens. Il y manquoit sur-tout une institution principale, fruit précieux du 18 Brumaire, dont on ne trouve le modèle ni l'équivalent dans la législation politique d'aucun gouvernement connu, soit ancien, soit moderne ; un pouvoir conservateur et régulateur de tous les autres pouvoirs, tel qu'il réside dans notre vénérable sénat. Elle avoit du moins pourvu bien sagement à l'exercice du pouvoir exécutif, tout en le déclarant une pure délégation. Une longue expérience avoit fait connoître au peuple français tous les inconvéniens et les dangers des élections périodiques : il distingua donc ce pouvoir de tous les autres ; il refusa l'hérédité à ceux-ci, pour prévenir le retour des castes dont il avoit eu tant à souffrir, et qu'il supprima comme contraires à l'égalité civile, dont tout le pressoit de faire la base de son état politique ; mais il attacha l'hérédité au pouvoir exécutif, au dépôt de la suprême magistrature qu'il déclara transmissible, par voie de succession de mâle en mâle, dans la famille à laquelle il le confia à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leurs descendance, conformément à un usage consacré par le sens donné au texte de la loi salique. Tel est un des principes fondamentaux qui ont commencé la révolution et qui étoient destinés à la consommer ; et nous nous y trouvons nécessairement ramenés au moment où il importe de consommer l'œuvre du 18 brumaire, dont le but a été, comme je l'ai observé, de terminer la révolution en la fixant aux principes qui l'ont commencée. Mais comment consommer ce grand œuvre, si nous en laissons les résultats exposés aux chances inévitables d'une nouvelle révolution, tant que la magistrature suprême n'aura d'autre durée légale que celle de la vie du citoyen à qui elle aura été déléguée ? Ici, je n'ai pas besoin d'interroger les siècles passés, pour leur demander s'il ont regardé l'hérédité du pouvoir exécutif comme un gage assuré de la stabilité des gouvernemens qu'ils ont vu naître. Notre propre expérience me suffiroit pour me faire connoître les inconvéniens et les dangers d'une magistrature suprême temporaire ; et je ne puis taire mon étonnement d'avoir entendu l'apologie d'une magistrature élective et temporaire, sortir d'une bouche à qui les seuls souvenirs de l'an II et de l'an V auroient bien dû, ce semble, l'interdire : et enfin le peuple français y a prononcé en applaudissant à la sage prévoyance du sénatus-consulte qui a pourvu à la transmission du pouvoir attribué au chef du gouvernement, dans le cas d'un événement dont l'éloignement sera, j'espère, un bienfait de plus de cette Providence qui veille si visiblement à sa conservation. Mais cette prévoyance ne sauroit suffire pour nous rassurer ; pensons aux circonstances dans lesquelles nous auroit trouvés la réussite d'une seule des machinations infernales dont la bonté divine a garanti la tête de notre auguste Chef. Le tableau nous en a été présenté avec une vérité et une énergie bien capables de nous consterner, et de nous convaincre de l'urgente nécessité de prévenir un si grand malheur. Soutenons-en, s'il se peut, un moment l'idée, et mettons-nous en présence de la postérité. Vous aviez tout fait pour moi, nous diroit-elle ; vous aviez supporté pour moi avec une constance digne de toute ma reconnoissance, et de l'admiration des siècles à venir, toutes les sortes de malheurs et d'angoisses que la plus étonnante et la plus complète des révolutions ait pu traîner à sa suite. La Providence vous avoit ménagé un héros digne et capable de tout réparer ; sa valeur et sa modération avoient désarmé tous vos ennemis ; sa sagesse avoit muselé tous les monstres prêts à s'élancer sur votre république naissante ; son vaste et infatigable génie avoit en effet tout réparé, tout rétabli de ce que le délire seul avoit pu détruire : les attentats les plus atroces, les plus audacieux, vous avoient avertis plus d'une fois de donner, au moyen de l'hérédité, une base solide à ce Gouvernement, chef-d'œuvre d'une profonde politique ; et vous vous êtes endormis stupidement au bord des précipices creusés de toutes parts autour de vous ; et, au lieu de cet héritage de bonheur que vous disiez me préparer, vous m'avez légué plus de calamités que vous n'en avez souffertes vous-mêmes ; et me forcez à maudire une révolution qu'il n'a tenu qu'à vous de me faire bénir ; et les immenses travaux de cet homme dont la terre étonnée ne prononçoit le nom qu'avec respect, entièrement perdus pour moi, ne produiront plus chez moi que des regrets stériles et un désespoir déchirant. Je me hâte d'écarter cette triste perspective. Oui, nous allons voter l'hérédité de la magistrature suprême de la République ; nous allons voter l'attache de cette hérédité à la famille de Napoléon Bonaparte, qui, compagne assidue de nos travaux et de nos dangers dans la traversée orageuse de la révolution, dépositaire de sa pensée et de ses grandes vues, nous promet une longue suite de magistrats dignes de la confiance de la grande Nation. Nous allons décorer cette magistrature d'un titre qui réponde à la majesté dont nous voulons l'environner ; et, si la bonté céleste ajoute aux bienfaits que je tiens d'elle, celui de me rendre témoin du jour qui éclairera ce grand événement, rassuré désormais sur la durée de la gloire et du bonheur de ma chère Patrie, je pourrai dire, à l'approche du terme de ma course mortelle : Enfin, la France est calme, libre et heureuse ; j'ai assez vécu. DE L'IMPRIMERIE NATIONALE. Floréal an XII.
auteurs