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PRO014| identifiant | PRO014 |
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| fait partie de | proclamation |
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| est validé | oui |
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| date | 1804/05/01 00:00 |
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| titre | Discours du tribun Carrion-Nisas sur le gouvernement héréditaire, 11 floréal an 12 (1er mai 1804) |
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| texte en markdown | TRIBUNAT. DISCOURS prononcé par CARRION-NISAS,
Sur la motion relative au Gouvernement héréditaire.
Séance extraordinaire du 11 floréal an 12.
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Tribuns,
Je ne saurois dissimuler que c'est en partie un mouvement personnel qui m'a porté à prendre la parole après tant d'orateurs distingués.
Souffrez que je vous rappelle en effet combien de fois, poussé par une conviction intime, j'ai clairement insinué comme nécessaires ces mêmes mesures que réclame aujourd'hui si hautement le peuple français.
Naguère frémissant encore du coup qui nous avoit tous menacés : Faisons en sorte, m'écriois-je, qu'un tel coup soit désormais inutile, et que le profit du crime ne balance pas la honte de l'attentat !
Si nous ne cherchons pas, disois-je dans une autre occasion, à nous rendre propres les dons que la providence nous a faits, elle se retirera de nous ; si nous ne méditons pas profondément les vérités gravées sur la tombe des siècles, bientôt notre liberté n'aura été qu'un essai malheureux, notre grandeur qu'une prétention injurieuse, notre gloire enfin qu'un rêve magnifique.
Dès l'époque de votre délibération sur le Concordat, je montrois comme un événement vulgaire dans l'histoire, comme l'issue la plus favorable des révolutions d'un grand empire l'élévation d'une race nouvelle, et plus énergique au rang abandonné par une dynastie dégénérée.
Je me félicite d'avoir vu mes vœux devenir si promptement des espérances, mes espérances des certitudes.
Mais que pouvoit manquer de saisir la sagacité du peuple français, agité, éclairé par tant de craintes terribles, par tant de souvenirs plus terribles encore, et cependant favorisé dans la liberté de ses méditations par toute la douceur d'un calme domestique long-temps inconnu ?
C'est ainsi que dans un vaisseau dont le sillage est tranquille on se doute à peine qu'on avance, et tout-à-coup à la vue du port on s'étonne et on admire qu'on ait pu faire tant de chemin en si peu de temps.
Cette époque est heureuse sur-tout, en ce qu'elle va jeter un grand jour sur les hommes et sur les opinions, faire connoître ceux dont les systèmes prétendus cachoient des intentions perfides, et ceux dont toutes les pensées étoient sincèrement attachées à procurer le plus grand bien possible à leur pays.
Aux deux extrémités, nous distinguerons encore, d'un côté, les frémissemens insensés de ceux qui redemandent la hache sanglante des tyrans populaires ; de l'autre, les gémissemens stupides de ceux qui regrettent le sceptre de plomb des rois fainéans.
Au milieu, un peuple innombrable qui n'a jamais qu'un cri, qu'un besoin, gloire et repos.
La vérité éternelle rallie infailliblement tous les bons esprits.
L'expérience, qui ferme le cercle des illusions humaines, ramène par les mêmes événemens et les mêmes besoins aux mêmes mesures, aux mêmes principes.
L'empire des volontés et des systèmes reconnoît l'empire suprême de la nécessité.
Demandez aux publicistes éclairés de tous les temps quel est le meilleur et le plus heureux gouvernement ? Croyez-vous qu'ils vous répondront diversement selon leur siècle ou leur patrie ?
Croyez-vous que l'Angleterre soit en effet la terre classique de la vraie liberté et du gouvernement légitime, comme le lui accordoit trop libéralement un de nos plus illustres orateurs (1) ?
_(1) Mirabeau._
Non, la vérité existoit avant elle, les sages l'avoient annoncée ; leur doctrine est unanime.
Interrogez l'orateur romain père de la patrie.
Et l'historien énergique des premiers Césars ;
Et le profond penseur de la moderne Italie (1).
_(1) Cicéron, Tacite, Machiavel._
Leur réponse sera la même. Le meilleur gouvernement est celui qui se compose,
De l'intervention de tous ;
De l'autorité de quelques-uns ;
Du pouvoir d'un seul ;
Que l'intervention de tous soit régulière et tranquille, en sorte que la pensée publique ne puisse être corrompue dans son cours, trahie dans son expression ;
Que les corps et les hommes intermédiaires, participant par nature au commandement et à l'obéissance, empêchent l'obéissance d'être servile, et le commandement d'être capricieux ;
Que le dépositaire enfin du pouvoir unique, enfant de la nature et de la loi, ne puisse être l'ouvrage d'aucune faction, d'aucune passion, d'aucune foiblesse, ni du cri des prétoriens, ni de la brigue des affranchis. Plus le but seroit grand, plus les efforts pour l'atteindre mettront sans cesse la patrie en péril.
A ces conditions sont attachés le repos des peuples, la gloire des Etats, la stabilité des gouvernemens, autant qu'il appartient aux choses humaines d'être durables.
L'hérédité éteint les ambitions, car elles y sont impuissantes ; ménage l'orgueil, car nul ne peut, pour ainsi dire, accuser de son exclusion que le ciel même.
La plus parfaite hérédité est la plus simple, celle qui écarte le plus soigneusement jusqu'à l'ombre du choix et de la préférence ; puisque enfin ce qu'on veut éviter sur-tout par l'hérédité, ce sont les inconvéniens et les dangers plus ou moins grands de tous les genres d'élection.
C'est ainsi que la loi salique, plutôt vivante dans les cœurs qu'écrite dans les livres, selon l'expression de nos historiens, a été tant de fois une loi de salut pour le peuple français.
Et comme, dans toutes les sociétés vieillies et éclairées, une révolution ou plutôt le résultat d'une révolution, quand il n'est pas la perte de la liberté publique et de l'indépendance de l'Etat, n'est autre chose qu'un retour aux anciens principes avec des moyens nouveaux, nous sentons aujourd'hui la nécessité de ressusciter ce pacte antique et d'en faire une nouvelle application.
Digne sujet de méditation que ce retour des mêmes événemens par les mêmes causes, des mêmes ch&aacirc;timens par les mêmes fautes !
Ce que nous voulons faire aujourd'hui pour cette famille dont nous avons tout à espérer et rien à craindre, nos pères l'ont fait par les mêmes motifs et dans les mêmes circonstances pour cette autre famille dont nous avons aujourd'hui tout à craindre et rien à espérer.
L'héritier des Carlovingiens, innocent encore d'avoir porté les armes contre sa patrie, mais coupable de s'être rendu vassal et stipendiaire de l'étranger et de l'ennemi des Français, fut par-là même, et d'un consentement universel, déchu de la couronne.
Les partisans de Hugues Capet, dit un historien (1), dont le texte est d'autant plus remarquable qu'il écrivoit par l'ordre et en quelque façon sous la dictée de Louis XIV, les partisans de Hugues Capet disoient par-tout qu'un transfuge et un déserteur de l'Etat, le vassal d'un roi de Gérmanie, dont les peuples étoient autrefois soumis à la couronne et qui étoient devenus ses plus ordinaires ennemis, n'étoit guère propre à être roi des Français ; qu'en renonçant ainsi à sa patrie il avoit à plus forte raison renoncé à toutes les prétentions qu'il pouvoit avoir au trône, et qu'il falloit trouver dans le royaume un homme digne de gouverner.
_(1) Le P. Daniel. Voyez dans Saint-Simon l'extrême protection dont Louis XIV favorisoit cet écrivain._
Huit cents ans après cette époque nous nous retrouvons dans les mêmes termes ; nous répudions par les mêmes raisons une famille qui, après avoir rendu de longs et importans services, est devenue, par l'oubli de tous ses devoirs, inutile à notre gloire, funeste à notre repos, ennemie de nos lois, étrangère à nos mœurs.
Comme nos ancêtres, nous avons été obligés de chercher un homme parmi nous digne de nous gouverner.
Dans la décrépitude de la monarchie et dans la lie d'un gouvernement tout corrompu, nous ne pouvions rien trouver qui ressemblât à un pareil homme.
Nous avons supporté avec le courage de la résignation tous les inconvéniens attachés à des gouvernemens multiples et électifs, passage triste, mais inévitable. Tous ont porté dès leur naissance un germe de divisions intestines, qui s'est développé en discordes publiques ; hors celui-là seul qui a fait une si glorieuse exception, qui a formé un si heureux prélude, et dans lequel nous avons trouvé l'homme digne de l'empire, et deux hommes dignes d'être ses amis, ses coopérateurs, dont la patrie n'oubliera jamais les services, les talens et les vertus.
Dans la fermentation de toutes les passions généreuses qu'une grande révolution exalte sans mesure, et dans une nation aussi forte, il devoit sans doute se former, se montrer enfin cet homme digne d'elle.
L'événement étoit infaillible ; l'époque étoit incertaine.
Enfin il a paru.
Vous n'attendez pas que je vous parle ici de sa personne et de sa gloire.
Que sont les bornes d'une opinion de quelques minutes pour embrasser cette vaste renommée, pour caractériser cette supériorité si grande et si incontestable, que le plus vain ne trouve pas même qu'il y ait du mérite à la reconnoître ?
Je remarquerai seulement qu'il réunit au même point la gloire civile et la gloire militaire ; concours rare, mais condition indispensable : il falloit attendre jusqu'à ce qu'elle fût remplie.
On le compare à Charlemagne, et je suis étonné de la persévérance de cette comparaison éternelle.
A Dieu ne plaise que je veuille déprécier un grand conquérant et un grand législateur ! mais Charlemagne devoit la moitié de sa force et de sa grandeur à l'épée de Charles Martel et à celle des Pépins.
Celui-ci doit tout à lui-même, et à la génération qui a combattu, servi, commandé, administré avec lui, et c'est par ce caractère sur-tout qu'il nous plaît et qu'il nous convient.
C'est par ses propres travaux et ceux des compagnons et des concitoyens qui lui défèrent l'Empire, qu'il a agrandi cet Empire même, en dix années, de plus de provinces que la dynastie entière à laquelle il va succéder n'en avoit su recouvrer en plusieurs siècles.
Je ferai encore une autre remarque que la circonstance m'inspire ; je releverai en lui et en nous un autre bonheur, puisque désormais nos avantages sont inséparables.
Sa famille, cette famille que nous dévouons à combler ce gouffre politique, où la méfiance d'une part, l'ambition de l'autre, précipiteroient toujours de nouvelles victimes, tant qu'il demeureroit ouvert ; cette famille dont les membres vont être les chefs et les princes de la grande famille, rendons-en graces à notre fortune ; elle nous offre un noble assemblage, une réunion consolante de tous les genres de services, de vertus, de talens, de tous les titres à la faveur dont la nation veut la couvrir.
Quel faisceau glorieux ! Ici les palmes de l'Egypte et de l'Idumée, les lauriers de l'Italie, et ceux qui croissent sous le tropique ; là le chêne de la couronne civique, les fleurs et les foudres de l'éloquence et du génie : le souvenir en est cher et récent parmi vous (1).
_(1) Le général Louis Bonaparte, compagnon du Consul en Italie, en Afrique, en Asie, etc. Jérome Bonaparte, officier de marine, etc. Lucien Bonaparte, président des Cinq Cents, ministre, ambassadeur, tribun, etc. etc. etc._
C'est parmi vous aussi, après la paix du continent signée à Lunéville, qu'a retenti avec un applaudissement solennel le nom de celui sur lequel, au milieu de ce groupe auguste, une voix dont nous chérissons les oracles vient d'appeler plus particulièrement nos regards ; de celui que son rang approche le plus près du rang suprême, où puisse-t-il ne monter jamais ! L'olivier brille dans ses mains, l'olivier dont il eût couvert le monde sans le crime de ce gouvernement perfide qu'il va contribuer à punir. La patrie, enchantée et incertaine, ne sait ce qu'elle doit chérir le plus en lui de la beauté de l'ame, de la solidité de l'esprit, ou de l'aménité des mœurs.
Où m'égare un sentiment que vous partagez, mes collègues ? et que puis-je espérer d'ajouter à l'éloge de celui que Napoléon a loué devant les sages (1) ?
_(1) Message du premier Consul au Sénat, pour lui annoncer que Joseph Bonaparte étoit nommé colonel, etc. etc._
C'est assez s'abandonner aux doux mouvemens de la joie et de l'espérance, et saluer la brillante aurore de notre bonheur politique.
Tournons de ce côté où il ne fait pas jour encore ; chassons ces nuages, dissipons ces fantômes ; répondons à ces murmures, à ces craintes vraies ou affectées ; réfutons les préjugés, les objections, le silence même de ceux que nos opinions étonnent ou qui se refusent à partager nos sentimens.
Sans doute il est des hommes estimables, de bons citoyens que gênent encore et qu'embarrassent la puissance de certains noms, l'habitude de certains souvenirs. Il est des Français dont l'hésitation tient moins à la malveillance qu'à la pusillanimité : esprits foibles ou blessés qu'il ne faut point effaroucher par des reproches, mais ramener par des raisons.
Dans des temps ordinaires et calmes, leur dirois-je s'ils daignoient m'écouter ; aux époques peu fécondes en événemens ; quand la société présente une surface monotone et uniforme ; lorsqu'enfin les grands vices et les grandes vertus dorment également dans leur germe :
Alors la puissance des souvenirs, la magie des noms exercent un légitime empire ; car enfin, après les grandes actions, il n'y a rien de mieux que la mémoire des grandes actions :
Mais quand les tempêtes politiques ont soufflé ; quand les crises se sont prolongées ; quand tout a été porté à l'excès, le bien et le mal, la gloire et la honte, la générosité et la tyrannie, l'audace et la patience : alors il est simple que les hauts faits éclipsent les grands noms.
Ceux qui préparent avec une vigueur extraordinaire des souvenirs pour l'histoire prévalent sans injustice sur ceux qui portent avec un mérite ordinaire les souvenirs de l'histoire.
La multitude est lente à percevoir ces nouveaux rapports.
Beaucoup d'esprits frivoles et routiniers, ou opiniâtres et aveugles, se refusent à l'évidence. C'est ce qui leur inspire de si fausses démarches, ce qui les pousse si follement à menacer la patrie et à se perdre eux-mêmes.
Cependant du sein des révolutions, et appuyés sur elles, sortent l'homme et la famille, les hommes et les familles dont l'élévation doit être la garantie de ces révolutions et de tous les intérêts qu'elles ont créés.
Dans toutes les régénérations des empires et des pouvoirs, on est toujours parti des bases primitives ; on s'est toujours, pour ainsi dire, retrempé dans les principes et dans les sources. Toujours dans ces grandes époques (tous les monumens en font foi) on reconnoît, on stipule, on consacre ;
Et cette égalité naturelle entre les hommes, que sont tentées de nier et de méconnoître les vieilles dynasties abreuvées de longues illusions, et cette souveraineté des nations qu'un abus immémorial du pouvoir parvient à réduire en problème ;
Et l'origine, les conditions, les pénibles devoirs qu'impose le rang suprême, et qu'une jouissance trop facile met souvent en oubli ;
Et enfin le châtiment qui menace, le sort qui attend les chefs des empires quand ils perdent de vue ou qu'ils méconnoissent, et cette égalité primitive, et cette souveraineté incontestable, et cette origine certaine, et ces conditions rigoureuses, et ces indispensables devoirs.
On a beaucoup cité, au commencement de la révolution, un monument remarquable de ces contrats solennels passés dans ces grandes circonstances ; je veux parler de ce fameux serment des Cortès de la vieille Espagne, qui, si j'en crois l'histoire, fut long-temps prêté et reçu par mes propres ancêtres (1).
_(1) Voyez les histoires d'Espagne, etc. Voici le texte du serment que prête le Justitia d'Arragon. – Nos chevalemos tanto come vos, y che podemos mos che vos, vos hazemos no rey y senor por guarder nos fueros, se no, no._
La formule est frappante en effet, et sur-tout aujourd'hui que nous avons vu en action tout ce qu'elle enferme en si peu de paroles.
Nous autres, dit ce serment, qui valons autant que toi : voilà l'égalité native.
Qui pouvons plus que toi : voilà la souveraineté nationale.
Nous te faisons notre chef : voilà le contrat.
Pour être le gardien de nos intérêts : voilà la condition.
Sinon, non : voilà la peine qui suivra l'oubli du devoir.
Famille que la France appelle à régner, vous venez d'entendre votre titre.
Famille que la France écarte à jamais, vous avez entendu votre condamnation.
Que l'une serve à l'autre d'un exemple vivant et salutaire ; que nos neveux soient long-temps préservés du retour des mêmes fautes et des mêmes malheurs.
Le détail des fautes, comme des malheurs des derniers Bourbons appartient à l'histoire. Marquons cependant l'erreur capitale qui, entre mille autres, les a précipités du rang qu'ils occupoient, et qui, plus que tout le reste, les en éloigne sans espoir.
L'antique ignorance, les lumières nouvelles se partageoient l'Europe. Depuis François Ier, la France étoit à la tête du parti des lumières, l'alliée, la protectrice des nations qui s'élevoient sous cette moderne influence.
Tout-à-coup, au milieu du dernier siècle, cette cause fut abandonnée : le gouvernement français, je ne dis pas la nation, passa du côté des ténèbres, et se trouva dans une position inférieure vis-à-vis la puissance rivale qui étoit restée à la tête de ce parti.
La nation ne marchoit pas dans le même sens que le gouvernement ; la révolution signala cette séparation : quinze années ont rendu l'intervalle immense infranchissable.
La nation a fait des pas de géant dans la carrière. Ceux qui prétendent encore à la dominer sont restés au même point. Le temps et l'expérience ne leur ont rien appris et ne leur ont rien fait oublier : principes, idées, prétentions, langage, tout en eux est étranger, tout en eux est ennemi ; et ceux-là qui se croient peut-être encore leurs partisans seroient étonnés des mombreux titres de proscriptions qu'ils auroient auprès d'eux.
Le délire de l'orgueil, de la vengeance, tous les genres de délire sont encore chez eux au même point d'exaltation.
Et cependant que prétendent-ils, que proposent ils, et à qui s'adresseront-ils ? que veulent-ils ?
L'ancien territoire ? ils ne purent le garder. Les nouvelles conquêtes ? on les fit malgré eux. Quelles lois vont-ils faire régner sur nous ? Les anciennes ? les tables s'en sont brisées dans leurs mains. Nos codes nouveaux ? ils ne les comprennent pas, et chaque article les condamne.
Où est leur armée ? Est-ce cette poignée de désespérés qui ont tenté vainement d'envahir des lambeaux de provinces ? vétérans de la croisade révolutionnaire, dont le temps éclaircit sans cesse les rangs, que rien ne recrute. Sera-ce cette innombrable multitude tous les jours renaissante de guerriers qui les ont vaincus, ou qui ne les connoissent pas, et qui ont appris à en admirer d'autres qu'eux ?
Où seront leurs tribunaux ? Ceux qui les ont entraînés dans leur propre chute, ou ceux qui depuis dix ans condamnent leurs complices.
A qui vont-ils confier l'administration ? Aux restes en démence de ceux qui jadis se traînoient sous leurs ordres dans une routine méprisée, ou à ceux qui ont mis leurs biens en distribution et foulé leurs droits aux pieds ? Quels citoyens, quels propriétaires viennent-ils favoriser ? par les vœux de qui seront-ils appelés ? sera-ce par ces fonctionnaires qu'ils dévouent avec autant de rage que d'impuissance à la mort et à l'opprobre ? par ces propriétaires de biens nationaux que rend tous les jours plus nombreux la division continuelle des héritages, et qu'ils condamnent tous sans difficulté à être dépouillés, en faisant peut-être à quelques-uns grace de la vie ? Par les autres propriétaires ? Mais quinze années de dîmes et de prestations féodales accumulées menacent tous les pères de famille d'une ruine complète.
Cependant ils avoient des partisans, et en assez grand nombre ; ils en avoient, dont une part a cru devoir demeurer ferme sur la terre natale, dont l'autre part presque entière, après avoir gémi long-temps éloignée des champs paternels, est revenue du moins y mourir. Mais ceux-ci sont des traîtres à leurs yeux, et les autres sont des lâches, et tous seront jugés sur ces maximes étranges et inouies parmi les nations qu'une démence sans exemple a, pendant dix ans, voulu mettre en crédit, et qu'un écrivain ingénieux a réduites en ces termes ; savoir, que quand un chef d'empire est en péril, celui qui le quitte le premier et qui se sauve le plus loin atteint le plus haut degré de la pureté et de la fidélité d'un sujet loyal : voilà leur politique (1). Et qu'on ne dise pas qu'ils sont changés : d'abord il ne seroit plus temps ; mais le contraire est trop prouvé ; et l'espérance de leur amendement peut bien être encore sur les lèvres de quelques-uns, mais elle n'est plus dans le cœur de personne.
_(1) Ces paroles sont tirées d'une brochure publiée à Londres en 1793 par un patriote français (P. de Grave, ex-ministre.)_
Cependant (car je sens que c'est aujourd'hui la pieuse tâche d'un bon citoyen) je veux entrer encore, et aussi avant qu'il me sera possible, dans les idées, dans les sentimens qui ont égaré, ou, si on l'aime mieux, qui ont conduit long-temps le parti opposé à la révolution, le parti que je cherche à ramener. J'admettrai, si l'on veut, qu'à des époques funestes à la patrie, qu'en 93, qu'au commencement de l'an 8, se montrant tout-à-coup dans l'ouest ou dans le midi soulevés, les chefs de ce parti auroient pu paroître à un grand nombre des libérateurs.
Mais quoi ! dans les maux, dans les calamités de la patrie, je les ai vus par-tout ; nulle part dans les efforts, dans les succès par qui ces maux ont été combattus ou surmontés.
Et lorsqu'au milieu d'un tumulte où ils pouvoient trouver leur place ils n'ont point paru à la tête des armées de Français mécontens ; aujourd'hui, au milieu des Français tranquilles et heureux, on les verroit sans horreur derrière une poignée d'incendiaires et d'assassins !
C'en est trop. Et si quelque insensé osoit encore les appeler au fond de son cœur dans cette patrie qui les rejette, il n'oseroit en articuler le vœu. Sur ce long cordon de frontières où le sang d'un million de braves de tout âge, de tout état, de toute opinion, a ruisselé dix ans à cause d'eux, nous verrions ces ombres généreuses soulever leur tombe récente pour repousser leur approche ; et l'indignation leur rendant la vie et la voix !
Lâches ! nous diroient-ils à nous-mêmes, quelle est votre ingratitude et quelle est votre infamie ? Ne nous avez-vous survécu que pour laisser indignement fouler nos cendres et nos lauriers par ceux dont, au prix de notre sang, nous avons écarté loin de vos têtes menacées les proscriptions et les vengeances ?
Reposez en paix, ombres sacrées : les lauriers qui fleurissent sur vos tombes ne seront point flétris, ne seront point atteints par des mains parricides. Ceux pour qui coula votre sang généreux auront à jamais horreur de ceux par qui ce sang a coulé ; s'ils osent toucher la terre où dorment vos mânes, cette terre les dévorera ; et vos mânes seront contens.
Mais j'entends parmi ceux-là même qui vous doivent le jour qu'ils respirent ; les champs qu'ils cultivent, la liberté qu'ils chérissent ; j'entends des craintes qui méritent une attention d'autant plus favorable que la source en est plus pure : elles naissent de cette jalousie de la gloire nationale et de la liberté, sentiment toujours si respectable lors même qu'il est exagéré.
Jusque-là, disent ces amis de la patrie, jusque-là nous pensons comme vous ; vous lancez l'anathème sur une famille dénaturée (1), double fléau de la France qui l'avoit nourrie, et de l'Europe qu'elle a trompée.
_(1) Expression du discours du conseiller d'État Fourcroy, à la clôture du Corps législatif._
Vous craignez, vous signalez les maux infinis que toutes les prétendues restaurations ont entraînés, fléaux qui surpasseroient tous ceux qu'a multipliés cette révolution même qui fut leur ouvrage plus que le nôtre, cette révolution que la foiblesse des dépositaires du pouvoir rendit nécessaire, et que rendit affreuse l'aveugle fureur de ceux qui vouloient le ressaisir.
Par eux tous les éléments de la société dissoute se sont livré une horrible guerre. Dans ce choc ténébreux nous n'avons pas désespéré de la République : notre vertu, notre constance, et, si l'on veut, notre fortune, ont enchaîné la victoire à notre parti. Nous sommes résolus, vous l'êtes comme nous, à n'en céder jamais ni l'honneur ni le fruit ; et cependant si nous aliénons successivement ces droits que nous avons conquis ; si nous faisons chaque jour le sacrifice de quelques-uns des principes au nom desquels nous avons combattu, que nous restera-t-il enfin de cette révolution si fortement voulue, si chèrement achetée ?
Alarmes généreuses, mais frivoles. Et d'abord que parlez-vous d'aliénations et de sacrifices ? Loin d'aliéner, il s'agit d'assurer ; loin de sacrifier, il s'agit d'affermir.
Vos craintes sont fondées tant que des chances d'élection vous montrent en perspective ceux qui, à chaque occasion, ne manqueroient pas de s'offrir à vous avec ce dont vous sentirez de plus en plus le besoin, c'est-à-dire un système tout fait de succession et de transmission de pouvoir.
Ce besoin se feroit de jour en jour sentir si vivement que bientôt peut-être il finiroit par affoiblir la crainte que les anciens élémens de ce système devroient inspirer au plus grand nombre.
C'est alors que les intéressés, toujours nourris de cette espérance dont nous allons les sevrer, vous nourriroient à leur tour avec persévérance de ces mêmes craintes dont vous avez souvent été travaillés, feroient jouer ces ressorts familiers aux factions qui se flattent, ces bruits, ces rumeurs, ces menées, ces écrits, tous les moyens qui produisent l'aberration de l'esprit public, l'incertitude, le vague, la fatigue, l'abattement des courages, et enfin l'abandon des intérêts les plus chers.
Méditez sur ces considérations, et cependant souffrez que je réponde en peu de mots à cette question que j'ai bien entendue. Que nous restera-t-il de la révolution, de sa gloire, de ses résultats ?
Ce qui vous restera ?
Vous avez reconquis votre considération et le premier rang en Europe.
Tous les Français sont égaux devant la loi, et leur admission à tous les honneurs est également pleine et entière : ce fut toujours là leur première passion.
Il y a une représentation, et l'impôt est consenti par elle, et réparti sur-tout avec égalité. La religion est épurée et dégagée de liens indignes d'elle.
L'église, placée dans l'Etat, l'édifie d'autant plus qu'elle le domine moins.
Vos juges ne sont plus vos législateurs.
La glèbe est affranchie ; la féodalité, proscrite dès long-temps par tous les bons esprits, est abolie dans ses derniers vestiges.
La terre est délivrée des prestations ecclésiastiques comme des prestations féodales.
Une immense quantité de biens est entrée dans la circulation ; ces biens, mieux cultivés, nourrissent une population qui s'accroît en proportion et que tout favorise. Ces biens sont assurés à vos familles ; ils vous sont assurés ainsi que vos femmes, que vos enfans, que vos têtes jusqu'ici exposées à tant de dangers qui s'évanouissent, à des menaces qui ne sont plus qu'un vain bruit ? Me demanderez-vous encore ce qui vous restera ? Il vous restera ce que tous les législateurs ont voulu vainement introduire, l'uniformité dans toutes les parties de la législation et de l'administration ? Il vous restera la plus glorieuse armée de l'univers, et le seul moyen par lequel elle doit être toujours digne de la nation, puisqu'elle est la nation elle-même.
Ce qui vous restera ? O mes concitoyens ! demandez-le à cette légion d'honneur, à cette aggrégation qui offre tous les avantages des institutions correspondantes en Europe et aucun de leurs inconvéniens ; qui enferme déja tant de talens, de services, de vertus, et que presse encore de ses honorables sollicitations cette foule immense de concurrens dont aucun ne présente des titres méprisables.
Heureuse nation, qui se trouve si riche encore quand la tombe, dix ans ouverte par la guerre étrangère ou les fureurs civiles, lui a dérobé avant l'heure tant de richesses !
Ce qui vous restera ? Regardez autour de vous, sur votre sol sans doute, l'agriculture est plus florissante que jamais, les arts sont en honneur ; ne vous arrêtez pas dans cette vieille enceinte que vos efforts ont voulu régénérer et rajeunir ; le succès a passé vos espérances. Mais ce n'est pas tout : contemplez ces riches provinces, ces magnifiques frontières, telles que des siècles entiers ne vous auroient rien amené de semblable et que vous n'auriez pas osé même le souhaiter, et demandez encore ce qu'il vous restera de cette révolution ?
Mais, à votre tour, répondez-moi. Qu'entendez-vous par cette révolution dont vous craignez de voir évanouir les avantages et les résultats ? de quelle révolution me voulez-vous parler ? est-ce de celle qu'on vous faisoit vouloir en 1793 au milieu des échafauds ? de celle qui, en fructidor, confondoit dans la même proscription le crime et la vertu ? de celle qui, en l'an 7 relevoit les milles têtes de l'anarchie ? Non sans doute, dites-vous ; et je le crois. Vous voulez celle qu'en 1789 un sentiment unanime sollicitoit, en faveur de laquelle conspiroient toutes les idées libérales, tous les sentimens généraux ; celle que contrarioit alors dans sa marche l'impéritie ou la trahison d'un pouvoir nourri d'erreurs, d'un chef qui pensoit tout y perdre ; celle que conservera, par son propre intérêt, un chef qui ne peut oublier qu'il lui doit tout et qu'il en est lui-même l'ouvrage comme son pouvoir en est le ciment.
Détrompez-vous donc et convenez avec nous, avec l'Europe qui nous contemple, avec l'histoire qui nous jugera ; que, loin d'offrir le spectacle de l'inconséquence, de la foiblesse, de la légèreté, jamais nation n'aura montré au milieu de tant de vicissitudes et de fortunes diverses, une contenance plus mâle et plus héroïque, une volonté plus ferme et plus éclairée, n'aura poursuivi avec plus de persévérance et à travers tant d'obstacles, n'aura atteint enfin avec plus de bonheur le but que ses représentans avoient marqué dès leur entrée dans la carrière.
Et nous, rendons graces à la destinée favorable, qui plutôt que des mérites particuliers nous place aujourd'hui à la tête de ce peuple. Organes de son vœu, nous naturalisons, les premiers, au milieu de l'Europe ce nouvel empire dont les institutions et les emblèmes seront plus intelligibles à tous les peuples, plus analogues à tout ce qu'ils connoissent et respectent. En donnant cette forme plus régulière, en imprimant ce mouvement plus sage au corps politique, nous consolidons à jamais les intérêts de la révolution sans en altérer les principes ; nous ouvrons enfin les portes d'un siècle qui brillera de la gloire civile et militaire et de celle de tous les arts. Cette gloire si pure embellit toujours les époques tranquilles qui suivent les grandes crises ; car dans tous les arts la grande étude est l'homme, et l'homme n'a tous ses développemens que dans les efforts de la société, dans les douleurs et les convulsions qui précèdent les grands enfantemens politiques.
Notre jeunesse a été usée dans ces luttes opiniâtres et douloureuses dont l'issue fut long-temps incertaine : jusqu'à présent nous avons combattu sans relâche ; d'aujourd'hui nous commencerons à vivre.
Presque tous arrivés au penchant de l'âge, plus ou moins avancés sur la déclivité de la vie, nous marcherons du moins sous un horizon épuré ; nous pourrons marquer de loin le lieu de notre repos sur une terre affermie, et nous flatter, en y descendant, de léguer à nos enfans une paix et une sécurité qui nous furent long-temps inconnues.
Tribuns, en appuyant de toute ma conscience les propositions qui vous sont faites, souffrez que j'en ajoute une autre qui me semble en être une conséquence naturelle.
La puissance impératoriale, ce mode de pouvoir exécutif suprême dont nos vœux appellent l'organisation, se forme, si j'en ai bien étudié la nature, de cinq élémens ou attributs principaux qui renferment tous les autres ; savoir,
La puissance impératoriale proprement dite, c'est-à-dire la haute direction des forces de terre et de mer ;
La suprématie consulaire, c'est-à-dire la grande main de l'administration au-dedans, et de la négociation au-dehors ;
Le pouvoir censorial, ou la départition des marques d'honneur, la distribution du blâme et de la louange ;
La tutelle pontificale, c'est-à-dire le soin des rapports sous lesquels le culte est soumis aux lois, et le sacerdoce à l'empire ;
Enfin, la puissance tribunitienne ou la suprême sollicitude des intérêts populaires, soit qu'elle s'entende et s'exerce par le droit d'initiative ou par celui d'empêchement.
L'histoire nous enseigne que le pouvoir exécutif impératorial, est incomplet et insuffisant quand il n'a pas ces cinq attributs ; comme aussi qu'il est excessif et monstrueux quand il empiète sur le pouvoir judiciaire ou sur le pouvoir législatif, dont l'indépendance et la liberté doivent être entières et toujours respectées.
Donc, pour éviter qu'aucun abus de mots n'entraîne quelque confusion dans les choses, je vous invite à charger votre commission, à laquelle je soumettrai les détails et les développemens de mon opinion, à la charger, dis-je, d'examiner s'il ne nous conviendroit pas de résigner en même temps l'appellation et les prérogatives tribunitiennes au magistrat qu'on croit devoir revêtir du nom et du pouvoir impératorial.
Je ne vous propose pas d'examiner sous quel nom et en quelle forme vous continuerez à rendre à la chose publique ces services si assidus et si utiles auxquels le peuple et le gouvernement rendent un égal hommage. Je ne vous proposerai point de discuter le nom de chambre d'orateurs, de parlement, de conseil des cinquante ; qui tous exprimeroient vos fonctions d'une manière plus ou moins juste, plus ou moins exacte : il sembleroit que vous vous occupez de vous-mêmes, et vous ne vous êtes jamais occupés que de la patrie.
Ainsi, ô vous que nos vœux et nos besoins appellent à l'Empire, vous allez voir de toutes parts les hommes et les corps s'empresser de remettre en vos mains ces prérogatives plus onéreuses qu'honorables, qui vont bien moins ajouter à votre puissance qu'à vos devoirs ! C'est d'aujourd'hui sur-tout que ces devoirs deviennent sévères et terribles ; c'est d'aujourd'hui que vous n'existez plus pour vous-mêmes. Sous le titre de Consul et comme agissant au nom et dans les besoins pressans du peuple, c'étoit pour ainsi dire lui-même qui étoit votre garant, qui assumoit toute responsabilité : pourvu qu'il fût sauvé, tout étoit bien ; mais c'est d'aujourd'hui que vous allez sur-tout lui répondre, et que vous lui devrez compte d'un pouvoir définitif et constitué. Jusqu'à présent l'espérance enchantée n'a su que vous admirer ; aujourd'hui la raison plus tranquille va vous juger : les routes pour arriver au pouvoir suprême sont diverses et infinies, il n'est qu'un moyen de s'y maintenir ; vous avez égalé, surpassé la gloire des guerriers et des législateurs les plus renommés ; ambitionnez, portez, s'il se peut, à un degré inconnu (rien ne vous est difficile) cette gloire qui est propre aux dépositaires d'un pouvoir durable et affermi.
Vivez heureux du bonheur de la France, il n'en est plus d'autre pour vous ; vivez heureux de vos veilles, de vos travaux, de vos sacrifices.
Ainsi puissiez-vous fournir une carrière aussi longue que glorieuse ! et nous-mêmes atteignant les bornes que la nature a prescrites à chacun de nous, puissions laisser nos enfans sous votre empire !
Tels sont mes vœux, mes présages, mes espérances ; reconnoissez-y un hommage digne de vous, une admiration généreuse qui ne vous sépare point de la vertu, un amour sincère qui ne vous sépare point de la patrie, et les fermes accens d'une voix libre et pure que la licence n'égara jamais, et que la flatterie ne corrompra point.
A PARIS, DE L'IMPRIMERIE NATIONALE.
Floréal an 12. |
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