CG4-9078.md

identifiantCG4-9078.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1804/08/10 00:00
titreNapoléon à Talleyrand, ministre des Relations extérieures
texte en markdown<body><h1 lang="fr-FR" style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG4</i> - 9078. - </b>À Talleyrand, ministre des Relations extérieures</h1><h2 data-kind="letter-context;" lang="en-GB" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Dunkerque, 22 thermidor an XII [10 août 1804]</h2><p lang="fr-FR"><font color="#000000">Monsieur Talleyrand, ministre des Relations extérieures, je vous renvoie le portefeuille, où je ne vois rien d'important. Il serait peut-être à propos de faire ressortir l'immoralité de la cour de Pétersbourg, où l'empereur donne des marques de considération si extraordinaires et si inusitées au meurtrier de son père</font>[^1]<font color="#000000">.</font></p><p lang="fr-FR"><font color="#000000">L'ambassadeur Cobenzl</font>[^2]<font color="#000000"> est un homme très faux, très acharné à peindre tout ce qui se fait ici sous les plus odieuses couleurs. Il paraît avoir bien l'esprit faux de sa cour. J’ai cru nécessaire de vous dire cela, pour que vous vous en méfiiez dans vos communications avec lui, et que vous ne soyez pas plus longtemps dupe de sa prétendue bonhomie.</font></p><p lang="fr-FR">Je ne pense pas qu'il soit utile de tarder plus longtemps de répondre à la Russie ; il vaut mieux voir sans déférer où elle veut en venir. Voici comme je pense qu'il faudrait répondre à M. d'Oubril ; vous m'enverrez la note que vous rédigerez en conséquence, afin que je la voie avant que vous la remettiez :</p><p lang="fr-FR"><font color="#000000">« Le soussigné, ministre des Relations extérieures, a mis sous les yeux de l'Empereur la note de M. d'Oubril, chargé d'affaires de Russie. Il lui a ordonné de déclarer qu'Il voulait qu'il ne fût porté aucune attention aux injures dont cette note est remplie ; qu'Il avait vu avec peine que depuis six mois les notes du cabinet de Saint-Pétersbourg portaient toutes le même caractère et que, lorsque dans des relations aussi importantes on emploie un style aussi inconvenant, le blâme en est tout entier au cabinet qui s'en sert. Sa Majesté l'Empereur des Français, depuis le moment où il renvoya les prisonniers russes, n'a pas perdu une occasion de donner des preuves de déférence, d'estime et de considération au souverain de la Russie. En échange, Il n'en a reçu que de mauvais offices. Tous ceux qui voulaient troubler la tranquillité de l'intérieur de la France, tous les individus que le cabinet de Saint-Pétersbourg avait employés en temps de guerre contre la France, l'ont été avec plus d'ostentation depuis la paix ; et, dans les détails des affaires, on n'a oublié aucune occasion de montrer à la France de la haine. Lorsqu'on a porté à Saint-Pétersbourg le deuil d'un homme condamné à mort pour avoir conspiré contre la France, Sa Majesté ne s'en est pas plainte ; on a poussé l'inconvenance jusqu'à le faire porter </font><font color="#000000"><i>aux légations russes</i></font><font color="#000000"> en Espagne, à Vienne, même en Hollande. On l'eût fait porter par la légation russe à Paris, que Sa Majesté avait ordonné qu'on n'y fît aucune attention. </font><font color="#000000"><i>Car</i></font><font color="#000000"> par-là la Russie n'a fait tort qu'à elle-même. Si elle reconnaît le comte de Lille</font>[^3]<font color="#000000"> comme souverain de la France, pourquoi a-t-elle fait des traités et eu des communications immédiates avec le gouvernement français ? Cette observation n'a échappé à personne en Europe. La Russie est maîtresse de se conduire avec le raisonnement et la conséquence qui lui conviennent. La déclaration brusque et inattendue faite à la diète de Ratisbonne n'a point excité les plaintes de la France ; elle a porté la modération jusqu'à vouloir l'ignorer. Cependant, quel paraît être le but de cette déclaration ? La cour de Saint-Pétersbourg voulait-elle effectivement avoir des informations ? Pourquoi ne les demandait-elle directement ? Voulait-elle faire voir qu'elle n'avait pour la France aucune considération ? L'Europe, depuis l'affaire d'Antraigues et la conduite de Markov à Paris, n'en doutait plus. Voulait-elle faire sentir qu'éloignée du théâtre de la guerre, elle pouvait rester tranquille au milieu de l'incendie de l'Europe et être maîtresse de s'en mêler ou non ? L'Europe en est persuadée et pensera que la Russie verrait avec plaisir la guerre se rallumer sur le continent, sûre qu'elle n'y prendra que la part, qu'elle se retirera ou s'avancera comme il lui plaira, et exercera sa prépondérance sur la ruine des autres États. </font><font color="#000000"><i>Le corps germanique</i></font>[^4]<font color="#000000"> n'est pas assez dépourvu de sens pour ne pas comprendre combien cette politique serait avantageuse à la Russie et défavorable et ruineuse pour lui.</font></p><p lang="fr-FR">La précédente note que M. d'Oubril a remise a été imprimée dans les gazettes. L'Empereur des Français pourrait en faire de même de sa réponse ; il n'a pas cru de son devoir ni de son intérêt d'exciter la guerre du continent, ni d'insulter à qui que ce soit.</p><p lang="fr-FR"><font color="#000000">Quant aux menaces contenues dans la dernière note de M. d'Oubril, Sa Majesté l'Empereur m'a ordonné de déclarer que l'histoire du passé n'a autorisé aucune puissance, et la Russie pas plus qu'une autre, à menacer la France ; que si le général Souvarov obtint des succès en Italie, l'armée autrichienne en avait déjà obtenu avant qu'il arrivât</font>[^5]<font color="#000000"> ; et que </font><font color="#000000"><i>quand même</i></font><font color="#000000"> son armée, au lieu d'avoir été défaite en Suisse et en Hollande, avait continué d’être victorieuse et eût dicté la paix au milieu des plaines de la Champagne et de la Lorraine, les menaces n'eussent pas plus réussi avec la France. La Russie doit se convaincre que l'Empereur des Français n'est ni l'empereur des Turcs ni l'empereur des Persans. Si donc la Russie </font><font color="#000000"><i>veut</i></font>[^6]<font color="#000000"> faire la guerre à la France parce que telle est sa volonté, si son système est d'humilier la France et de l'obliger à reconnaître dans ses ambassadeurs </font><font color="#000000"><i>russes</i></font><font color="#000000"> le droit de protéger à Paris des sujets rebelles ou le nouveau droit public de naturaliser les Français qui lui conviennent, l'Empereur des Français n'y peut rien ; il gémira sur l'influence des intrigues de la puissance qui pourra seule gagner quelque chose à </font><font color="#000000"><i>cette rupture</i></font>[^7]<font color="#000000">.</font></p><p lang="fr-FR"><font color="#000000">Quant aux propositions encadrées dans la note de M. d'Oubril, Sa Majesté ne peut les considérer, après les injures et les menaces qui les accompagnent, que comme un prétexte plutôt que comme des objets réels. Cependant Sa Majesté, ne voulant rien négliger pour maintenir la tranquillité et épargner le sang des hommes, elle a ordonné de déclarer que, toutes les fois que la Russie remplira fidèlement les articles du traité conclu avec la France, la France sera prête à les exécuter avec la même fidélité, nommément tel et tel article (ces articles sont : 1</font><font color="#000000"><sup>o</sup></font><font color="#000000"> celui qui dit que les deux puissances ne toléreront rien de ce qui peut troubler leur repos intérieur ; 2</font><font color="#000000"><sup>o</sup></font><font color="#000000"> celui qui dit que les deux puissances se réuniront pour mettre une limite au pouvoir des Anglais ; 3</font><font color="#000000"><sup>o</sup></font><font color="#000000"> celui qui dit que la république des sept îles sera indépendante sous la protection de toutes les puissances).</font></p><p lang="fr-FR"><font color="#000000">Mais si Sa Majesté l'empereur de Russie, ne voulant tenir aucune stipulation, exigeait que la France les tint, ce ne serait plus traiter avec l'égalité que la Russie déclare vouloir maintenir dans sa note ; ce serait vouloir conduire la France par la force, et, par l'aide de Dieu et de ses armées, la France n'a jamais subi la loi de qui que ce soit »</font>[^8]<font color="#000000">. </font>[^9]</p><h3 data-kind="letter-signature" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i>Napoléon</i></h3> [^1]: <span></span> Paul I<sup>er</sup>. [^2]: Ambassadeur d’Autriche à Paris. [^3]: Louis XVIII. Les légations russes ont porté le deuil du duc d’Enghien. [^4]: Napoléon a biffé : « L’Empereur ». [^5]: Allusion à la campagne de 1799. [^6]: Le mot « peut » a été biffé par Napoléon. [^7]: Napoléon a biffé « la guerre ». [^8]: Cette lettre est l’élaboration de réponse à la note Russe du 21 juillet 1804, (voir ci-dessus n° 9039), note définitive qui sera envoyé le 26 août par Talleyrand (voir ci-dessous n° 9137). [^9]: Expédition, Haus-Hof und Staatsarchiv Wien, t. X, fol. 213.</body>