CG4-9063.md

identifiantCG4-9063.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1804/08/06 00:00
titreNapoléon à Talleyrand, ministre des Relations extérieures
texte en markdown<body><h1 lang="fr-FR" style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG4</i> - 9063. - </b>À Talleyrand, ministre des Relations extérieures</h1><h2 data-kind="letter-context;" lang="en-GB" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Calais, 18 thermidor an XII [6 août 1804]</h2><p lang="fr-FR"><font color="#000000">Monsieur Talleyrand, ministre des Relations extérieures, je désire que vous me fassiez un rapport sur les demandes de médiation que me fait la Maison de Hesse-Rotenbourg</font>[^1]<font color="#000000">. Répondez à Bacher</font>[^2]<font color="#000000"> que mon intention est de ne faire aucune espèce de note, quand même le protocole s'ouvrirait en Empire, mais seulement de faire déclarer au ministre de l'empereur que, si l'on ouvre le protocole, on recevra une déclaration imprévue, qui sera fort désagréable à la cour de Vienne, dont le résultat pourra conduire à compromettre le repos dont jouissent les deux États ; et qu'alors la cour de Vienne en sera seule la cause, en voulant s'amuser à piquer la France à coups d'épingle. Il doit dire aux ministres électoraux de prendre garde à ce qu'ils font ; que la France a montré plus de modération qu'on avait droit de s'y attendre ; qu'il y a deux mois qu'elle se laisse offenser ; que les démarches fausses et petites de la cour de Vienne donneront lieu à une déclaration de l'Empereur des Français, qui déconsidérera le Corps germanique ou troublera le repos dont jouissent les deux États ; que la première paix s'est faite à Lunéville</font>[^3]<font color="#000000"> aux dépens des électeurs ecclésiastiques ; que la seconde pourrait se faire aux dépens des princes qui ont pris le plus de part à pousser le Corps germanique contre la France. Je désirerais que vous rédigeassiez une note dans ce sens :</font></p><p lang="fr-FR">« Le soussigné, ministre de S. M. l'empereur des Français à Ratisbonne, a reçu l'ordre exprès de sa cour de demander à la diète qu'on lève l'incertitude qui est laissée sur les points les plus importants de la constitution germanique par l'oubli qui a été fait d'une partie des déterminations du conclusum de Ratisbonne dans le rescrit impérial que la diète doit trouver naturelle cette sollicitude de l'Empereur des Français, comme voisin de l'empire germanique et ayant avec lui des relations multipliées, comme partie contractante du traité de Lunéville, et au titre qu'a toujours exercé la France de protéger la véritable constitution d'Allemagne et les princes faibles contre l'ambition et l'arbitraire des forts. Sa Majesté l'Empereur des Français ne saurait reconnaître en Allemagne un pouvoir au-dessus de la diète, et moins encore un pouvoir inconnu de tronquer un conclusum, d'en admettre ce qui peut être convenable à l'empereur, et d'en laisser tout ce qu'il peut juger ne pas lui être favorable ; s'il en était ainsi, il suffirait d'un simple conseil aulique, il n'y aurait aucun besoin de diète. Le soussigné est également chargé de déclarer que le conseil aulique, étant entièrement dans la dépendance de la cour de Vienne, ne peut être considéré comme tribunal compétent pour juger les différends entre les princes ; que, dans cette hypothèse, tout l'Empire serait à la disposition de l'Empereur. »</p><p lang="fr-FR">Rédigez cette note en l'adoucissant beaucoup. Il est bon de l'envoyer d'ici à huit ou dix jours. Mon but est de faire entrevoir que j'interviendrai seul dans les affaires d'Allemagne, et que, si la cour de Vienne continue à tenir cette conduite louche, je pousserai la diète contre elle l'épée dans les reins.</p><p lang="fr-FR"><font color="#000000">Écrivez à M. de Cobenzl</font>[^4]<font color="#000000"> une lettre dans laquelle vous lui direz que l'Empereur des Français n'a pu être indifférent aux acquisitions importantes que fait la Maison d'Autriche ; que le principe de pouvoir acquérir à prix d'argent, ou par tout autre moyen, des souverainetés, ne peut être admis ; qu'elle vient d'acquérir Lindau, et qu'il est question de réunir en Souabe ses possessions pour en faire une souveraineté</font>[^5]<font color="#000000"> ; que le but des stipulations de Lunéville et de Ratisbonne a été d'éloigner les frontières des deux États, afin d'éviter le plus possible des discussions ; qu'un plan opposé serait tout à fait contraire à l'esprit du traité de Lunéville et à l'intérêt de l'Allemagne, et attirerait la sollicitude de l'Empereur des Français ; que vous êtes fondé à penser que les éclaircissements qui vous seront donnés dissiperont les alarmes que j'aurai pu concevoir, et que, par la paix qui a été si heureusement rétablie, mon intention bien prononcée n'a pas été d'empiéter sur l'empire germanique, mais d'en protéger au contraire tous les princes et États.</font></p><p lang="fr-FR">Quelques jours après, vous ferez remettre une note à M. de Cobenzl, dans laquelle vous lui direz que M. Bacher a porté à ma connaissance la déclaration faite à la diète par le chargé d'affaires de l'empereur ; qu'elle a donné lieu à deux observations qui m'ont frappé : la première, qu'il est inconcevable que l'empereur, dont le premier droit né est de demander des éclaircissements sur tout ce qui peut intéresser le Corps germanique, que l'empereur, qui a stipulé à Lunéville pour le Corps germanique sans l'intervention de la diète, fasse une déclaration qui porte que la diète doit demander que l'empereur des Français donne des éclaircissements sur un fait quelconque ; qu'il était plus simple que l'empereur les fît demander ; qu'il est vrai en effet que, s'il ne l'avait pas fait, c'est que déjà il les avait reçus, et que, dans la lettre qu'il écrivit à M. de Cobenzl, et que celui-ci communiqua, il en était positivement question ; que, du reste, je ne puis voir dans cette conduite qu'une envie de me tracasser à coups d'épingle, manière indigne de grandes puissances éclairées et voisines, qui devraient avoir appris à se ménager et à traiter les affaires qui les regardent avec plus de sérieux, plus de considération et moins d'incartades ; que, si le protocole s'ouvre, l'Empereur des Français ne pourra s'empêcher de dire sa pensée tout entière ; et que si, par suite, la cour de Vienne s'en trouve vivement offensée, elle devra se ressouvenir que pendant deux mois l'empereur des Français a laissé le champ libre à ceux qui ont eu la volonté ou l'intérêt de troubler la paix du continent ; que ces observations sont tellement importantes, que vous priez M. de Cobenzl de ne pas différer d'un instant à les porter à la connaissance de l'empereur ; que la dernière démarche a remis le continent dans l'incertitude ; qu'il faut que cela se décide, et que l'intention de l'Empereur des Français est qu'on lui dise franchement dans quelle situation on veut rester avec lui. Mon intention est effectivement de terminer promptement les affaires du continent et de n'y laisser rien d'incertain, soit à cause de l'influence qu'elles ont sur les affaires d'Angleterre, soit pour me décider dans mes opérations militaires et maritimes, soit à cause du couronnement.</p><p lang="fr-FR"><font color="#000000">J'ai vu avec peine, par la correspondance de MM. Champagny et Laforêt</font>[^6]<font color="#000000">, que vous avez écrit à Berlin et à Vienne pour qu'on renvoyât la lettre du comte de Lille</font>[^7]<font color="#000000">. C'est y donner trop d'importance, et c'est une démarche mauvaise, que je ne saurais approuver. L'oubli, le mépris et l'insouciance est le meilleur parti à prendre dans des affaires de cette nature.</font></p><p lang="fr-FR"><font color="#000000">J'adhère à la demande de l'archichancelier de l'Empire</font>[^8]<font color="#000000">, et je nomme pour résider près de lui M. Portalis</font>[^9]<font color="#000000">, secrétaire de légation à Berlin.</font></p><p lang="fr-FR"><font color="#000000">Vous verrez, par la réponse que je vous ai autorisé à faire aux ouvertures de Lucchesini</font>[^10]<font color="#000000">, que l'armée du Hanovre ne sera pas augmentée, à moins qu'elle ne soit en danger réel d'être attaquée par les Russes</font>[^11]<font color="#000000">, quant aux affaires de cet électorat, c'est à lui à nourrir nos troupes. Après la démarche surtout que vient de faire son envoyé à Ratisbonne, il ne faut point ménager cet électorat. Si les États veulent faire un emprunt, je n'ai rien à y faire, mais mon intention est de n'y point intervenir. Vous ferez dire par Durand</font>[^12]<font color="#000000"> ou par tout autre, aux députés qu'ils ont à Paris, que j'exige qu'ils rappellent leur envoyé à Ratisbonne ; que, sans cela, je les traiterai militairement. Durand ne manquera pas de dire que cette démarche m'a fortement indisposé contre eux, et que je sais fort bien que, s'ils avaient voulu intervenir, elle n'aurait pas été faite ; que, si M. de Reden</font>[^13]<font color="#000000"> continue à rester à Ratisbonne, il sera traité comme émigré.</font></p><p lang="fr-FR"><font color="#000000">Beaucoup de choses me font penser que la cour de Vienne met plus de duplicité que vous ne croyez dans sa conduite. Elle était instruite de la conjuration ; elle élevait le ton en conséquence ; Cobenzl à Paris tient plusieurs langages, et c'est par son canal que la correspondance s'est faite longtemps avec Varsovie. Faites répondre, par la même voie dont se sert Lucchesini pour faire ses insinuations, que tout est facile à arranger avec la Russie, hormis les injures et les menaces, qu'il n'est pas dans notre position de digérer.</font>[^14]</p><h3 data-kind="letter-signature" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i>Napoléon</i></h3> [^1]: Alors dirigé par le landgrave Charles-Emmanuel de Hesse Reinfel Rothenburg (1746-1812), cette maison conteste les indemnités proposées sur la rive droite du Rhin en compensation des territoires annexés par la France sur la rive gauche arrêtés à la suite du recès de Ratisbonne du 25 février 1803. Les compensations sont à la charge de l’Empire. Voir aussi ci-dessus, n° 7653 et 8721. [^2]: Ministre français à Ratisbonne. [^3]: La paix de Lunéville, signée le 9 février 1801. [^4]: Ambassadeur d’Autriche à Paris. [^5]: Le recès de Ratisbonne entraîne une vaste réorganisation de l’Allemagne. L’Autriche en profite pour tenter d’arrondir ses possessions du Sud, notamment en achetant au prince d’Orange-Nassau la prévôté de Saint-Gérold, au prince de Jietrichstein la seigneurie de Neu-Ravensbourg, au comte Sternberg le comté de Weissnau et avec le prince de Bretzenheim la principauté de Lindau. Les « vendeurs » étaient tous entrés en possession des territoires concernés en 1803. [^6]: Respectivement ambassadeurs à Vienne et Berlin. [^7]: Louis XVIII. [^8]: Charles Dalberg, archevêque de Mayence. [^9]: Le fils du ministre des Cultes, après avoir été nommé à Londres, est envoyé en Prusse. Voir ci-dessous n° 9065. [^10]: Ambassadeur de Prusse à Paris. [^11]: Voir ci-dessus n° 9052. [^12]: Durant de Mareuil, directeur de la première division (division Nord) du ministère des Relations extérieure. [^13]: Voir ci-dessous. [^14]: Expédition, Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et documents, France, vol. 1775, fol. 51.</body>