CG4-7518.md

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fait partie decorrespondance
est validéoui
date1803/03/11 00:00
titreNapoléon à Melzi d’Eril, vice-président de la République italienne
texte en markdown<body><h1 lang="fr-FR" style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG4</i> - 7518. - </b>À Melzi d’Eril, vice-président de la République italienne</h1><h2 data-kind="letter-context;" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Paris, 20 ventôse an XI [11 mars 1803]</h2><p lang="fr-FR">Je n’ai pu voir qu’avec une vive douleur les principaux fonctionnaires de la République travailler les têtes et provoquer toutes les passions contre la France[^1] ; tous les efforts que j’ai faits pour rendre l’Italie à l’indépendance seraient-ils infructueux ? Et serait-il irrévocablement dans le sort de ce pays de ne jamais rien être ?</p><p lang="fr-FR">Quel est le plus grand crime que puisse commettre aujourd’hui un citoyen contre le bonheur et la tranquillité publique ? N’est-ce pas d’inviter ses compatriotes à payer les Français de la plus noire ingratitude, et à montrer à ceux-ci le compte qu’ils doivent faire sur les sentiments des citoyens de la République italienne ? Ce sont des conseillers d’État et des généraux italiens qui parlent de Zama[^2] et de Scipion ; mais ces parallèles qu’on a peine à saisir se traduisent ici par l’image des Vêpres Siciliennes[^3], qui sont plus modernes. La faiblesse du Gouvernement à Milan passe tout ce qu’il est possible de concevoir.</p><p lang="fr-FR">Si les ministres de l’Intérieur[^4] et de la Police[^5] eussent fait leur devoir, les auteurs de pareils pamphlets eussent été sévèrement punis, et l’on n’aurait pas eu le scandale de voir le général français[^6] faire arrêter un citoyen de la République.</p><p lang="fr-FR">Je ne puis pas également être indifférent à la direction qu’on donne à l’esprit public dans les différents théâtres ; on ne lui présente que des conjurations qui se dénouent toujours par des assassinats[^7].</p><p lang="fr-FR">On pervertit également l’opinion en criant sans cesse contre sur les frais d’entretien des troupes françaises ; mais pour être juste, on devrait calculer ce qu’a coûté et ce que coûte la République italienne au peuple français[^8]. La République est sans armée, et à cet égard elle n’a fait depuis un an aucune espèce de progrès. S’en tiendrait-on à évaluer simplement le prix de la réunion du Novarrais : seul, indépendamment de tout autre considération, il composerait tout ce que la République italienne a pu fournir.</p><p lang="fr-FR">Je suis moins satisfait encore du penchant constant qu’on a à contrarier les prêtres[^9] ; mon intention bien formelle est que les séminaires soient exemptés de la conscription militaire, et que le culte et les prêtres soient constamment protégés. Ce principe est, surtout sous le point de vue de l’Italie, l’esprit de ma marche.</p><p lang="fr-FR">J’ai chargé Marescalchi[^10] de vous écrire plus longuement sur tous ces objets et sur la peine que j’en éprouvais. Je pense que vous devez soumettre à la Consulte une mesure contre Cicognara et Teulié[^11], et contre ceux qui dirigent avec tant de perfidie l’opinion contre la France.</p><p lang="fr-FR">Le ministre de l’Intérieur n’a pas non plus de moyens pour donner à l’opinion une direction stable, et le pays est agité par toute espèce de faux bruits. Il n’en faut en chercher d’autre cause que dans l’extrême faiblesse du Gouvernement.</p><p lang="fr-FR">Déjà il y a eu à Bologne des rixes entre les troupes italiennes et françaises ; mon intention est que vous vous concertiez avec le général en chef, pour tenir toujours à Bologne au moins 2 000 hommes. Je fais connaître aussi au général Murat qu’au moindre mouvement des factieux, mon intention est que l’honneur des armes soit soutenu, comme il a été acquis. Cette manière d’agir n’est pas particulière à la République italienne : à Caen, à Grenoble, à Sète, j’ai fait juger extraordinairement et condamner à mort plusieurs citoyens pour rixe contre les troupes, ayant vérifié que le tort était aux habitants.</p><p lang="fr-FR">La confiance que j’ai dans vous, dans les ministres et dans la Consulte d’État, a été assez marquée dans toutes les circonstances. Je suis constamment occupé de tout ce qui peut vous donner de la consistance et produire le bonheur aux peuples ; mais j’ai lieu de commencer à craindre que mes efforts ne soient vains et qu’il n’y ait bien des obstacles à surmonter pour organiser une nation où je vois si peu de véritable caractère et tant d’idées folles et insensées.</p><p lang="fr-FR">Il ne doit y avoir à Milan aucun casino[^12] privilégié, ni général, ni chef de corps de la République italienne ne peut se marquer et il ne doit être besoin d’aucune autorisation pour recevoir et donner à danser chez soi. À mon sens on n’avait pas le droit d’empêcher madame Fossati d’avoir chez elle qui elle voulait[^13]. Mais si elle y mettait de l’affectation, je vous autorise à la renvoyer dans ses terres, elle et les autres individus qui tiendraient la même conduite, et à les tenir 3 à 4 mois éloignés à plus de dix lieues de la capitale.</p><p lang="fr-FR">Je vois dans plusieurs de vos lettres que vous vous plaignez des tracasseries qu’on vous fait éprouver ; il est impossible qu’avec la confiance que je vous accorde, vous en éprouviez aucune. Pour cet effet il faut écrire et parler clair à tout le monde, et tenir les rênes un peu plus fermes.</p><p lang="fr-FR">Il est impossible aussi que la capitale d’un grand État, soit sans représentation. Vous devez aller habiter le Palais, et y représenter la République avec la grandeur et la dignité convenables.</p><p lang="fr-FR">Le général Murat ne s’éloignera jamais de vos désirs, lorsque vous les lui exprimerez clairement[^14].[^15]</p><h3 data-kind="letter-signature" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Bonaparte</h3> [^1]: Un capitaine de l’armée italienne, Giulio Ceroni, a écrit et envoyé à un membre du Corps législatif, Leopoldo Cicognara, un poème dans lequel il fustige le joug qui pèse sur son pays et cite « l’odieuse cession » de Venise à l’Autriche par le traité de Lunéville. Le texte n’a pas été imprimé mais a circulé en manuscrit. Murat, qui s’entend mal avec Melzi et ne cesse d’écrire contre lui à son beau-frère, a monté l’affaire en épingle, faisant arrêter l’auteur et informant Paris de l’existence d’une « conspiration » anti-française. [^2]: Victoire de Scipion sur Hannibal, à l’automne de 202 avant J-C. Cette bataille longtemps indécise mit fin à la seconde guerre punique en assurant le triomphe de Rome sur Carthage. [^3]: <span></span> Nom du massacre général des Français qui commença à Palerme, à l’heure des vêpres, le lundi de Pâques, 31 mars 1282, mouvement contre la politique de Charles I<font color="#000000"><sup>er</sup></font><font color="#000000"> d’Anjou avec l’appui de l’Aragon. Déclenché à Palerme, le massacre s’étendit dans l’île tout entière et fit près de 4 000 morts. L’affaire assura le pouvoir de l’Aragon sur la Sicile. Il convient aussi de ne pas oublier son équivalence plus moderne, les Pâques véronaises : au cours desquelles, à partir du second jour des fêtes de Pâques, le 17 avril 1797, les Français et leurs partisans furent massacrés dans Vérone. Ceroni a placé en épigraphe de son poème litigieux la phrase : « Scilicet et tempus veniet ».</font> [^4]: Luigi Villa. [^5]: Comme en France à la même époque, le ministère de la Police a été rattaché à celui de la Justice. Le Grand Juge, ministre de la Justice italien est alors Francesco Pancaldi (1750-1804). [^6]: Murat. [^7]: <span></span> Murat a alerté Bonaparte de la mise à l’affiche d’un théâtre milanais d’une <i>Mort de César</i>. [^8]: Afin d’alléger le budget français, Bonaparte fait payer par les pays d’accueil le stationnement de ses troupes sur leur territoire. Cette technique (vieille comme les protectorats) sera utilisée pendant tout son règne. L’Italie rechigne à payer. Tancé par Paris, Murat a adressé une lettre peu diplomatique sur le sujet à Melzi, le 28 janvier précédent. Les sommes dues n’ayant pas été versées, Murat a dénoncé une fois de plus la mauvaise volonté des Italiens à Bonaparte et au ministre français du trésor, Barbé-Marbois. [^9]: La négociation d’un concordat italien encore plus sévère que le concordat français –même s’il fera du catholicisme la religion de l’État- est en cours. Il sera signé en septembre 1803. [^10]: Ministre des Relations extérieures de la République italienne en résidence à Paris. [^11]: Pietro Teulié, adjudant général de l’armée italienne qui, d’après Murat, aurait eu connaissance du poème de Ceroni sans le dénoncer. [^12]: En principe, établissement de jeu, de lecture, de conversation, etc., avec ou sans théâtre. Comme les Français ne sont pratiquement pas reçus dans la bonne société milanaise, Murat a suscité l’ouverture d’un casino français par des Piémontais. [^13]: <span></span> Bonaparte fait allusion ici de l’interdiction faite par Melzi à M<sup>me</sup> Fossati, épouse d’un important patricien local, de donner une fête au motif qu’elle n’y avait invité aucun officier français. Murat avait écrit à ce sujet à Bonaparte, le 13 février : « Instruit par le ministre de l’Intérieur de cette détermination et persuadé qu’on ne manquerait pas d’insinuer que c’était moi qui avais sollcité cette mesure, j’écrivis à Melzi pour le prier de suspendre l’exécution [de l’arrêté de police] ». Melzi n’avait pas tenu compte de cette demande, au motif que les Fossati étaient de mauvaises têtes opposées à la France. [^14]: À la réception de cette lettre, Melzi offrira sa démission. Les choses rentreront dans l’ordre progressivement. Murat sera remplacé par Jourdan et la plupart des personnages cités deviendront de bons citoyens puis sujets italiens (Ceroni écrira d’autres poèmes, mais cette fois anti-anglais ; Teulié servira dans la Grande Armée et mourra pendant la campagne de 1807, ce qui justifie que son nom soit inscrit sur l’Arc de Triomphe ; Cigognara servira le royaume d’Italie). [^15]: <span></span><span lang="it-IT"> Carlo Zaghi, </span><font color="#000000"><span lang="it-IT"><i>I carteggi di Francesco Melzi d’Eril duca di Lodi, La Vice-Presidenza della Republica Italiana</i></span></font><font color="#000000"><span lang="it-IT">, Museo del Risorgimento e racolte storiche del commune di Milano, 1958, t. III, p. 104, n° 981, d’après l’expédition, Archivio di Stato di Milano, Archives Melzi. </span></font><font color="#000000">Minute, Archives nationales, AF IV 863, ventôse an XI, n° 27.</font></body>