37_Masson_SH

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date1820/05/01 00:00
titreRapport secret à d'Osmond, ambassadeur de France à Londres, 1er mai 1820
texte en markdown<h1><span style="font-family:Chivo;font-size:60%;line-height:1;"><b>37_Masson_SH -</b> RAPPORT SECRET À D'OSMOND, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES[^1]</span></h1> <h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">1<sup>er</sup> mai 1820</h2> Une personne avec laquelle j’ai soutenu très anciennement des rapports très intimes, mais dont je crois devoir taire le nom, est arrivée il y a près de cinq mois, en Italie venant de Sainte-Hélène. Cet ami vint me voir, il me confia qu’il avait apporté des lettres de Napoléon pour les membres de sa famille à Rome ; il me les montra, mais quand bien même il ne l’aurait pas fait, je suis trop sûr de sa véracité et de la confiance qu’il a envers moi pour avoir pu en douter. J’ai beaucoup questionné mon ami sur la manière dont Buonaparte est gardé et sur la possibilité de son évasion. « La chose serait aisée », me répondit-il, mais je doute qu’elle ait lieu. Ce qui empêchera Napoléon de s’évader, ce n’est certes pas les précautions sans nombre qu’emploie Sir H. Lowe, mais, c’est le caractère de Napoléon qui rejette l’idée de s’enfuir comme honteuse et indigne de lui et qui, d’ailleurs, paraît compter sur les événements politiques pour sa délivrance. Si quelque chose pouvait décider Buonaparte à se prêter à des projets d’évasion, ce serait précisément le désespoir où le jettent les traitements ignominieux que Sire H. Lowe lui fait subir. Pour tout autre que moi, de pareilles assertions devraient être suspectes. Les gazettes ont accoutumé le public à voir dans Sir H Lowe un agent dont la vigilance ne peut être endormie, dont les précautions descendent aux détails les plus minutieux, dont la sévérité est excessive, dont le caractère personnel est le plus sûr garant que toute fuite est impossible. J’avoue que je n’ai jamais partagé cette opinion, et qu’au moment où j’ai appris que le commandement de Sainte-Hélène, et que la garde du prisonnier européen lui étaient confiés, je me suis demandé comment on avait pu faire un choix aussi malheureux. Peu de personnes, je crois seraient à même de donner des renseignements aussi détaillés et aussi exacts que je puis le faire sur une époque sur la vie de ce personnage qui suffisent pour le juger à fond. J’étais attaché au Ministère napolitain sous Murat, lorsque M. Lowe commandait dans l’île de Capri. Ce rocher qui ferme le golfe de Naples, était un second Gibraltar. Tout ce que l’or de l’Angleterre et l’infatigable activité de Sir H. Lowe y avaient accumulé d’ouvrages, en avaient fait une forteresse qui eût dû être imprenable, et que Murat désirait cependant d’enlever parce que tout le commerce de cabotage entre les provinces et la capitale se trouvait anéanti. Le chevalier Lowe s’est laissé prendre cette forteresse par une poignée de braves faute de prévoyance, de présence d’esprit et de courage. Ce que j’avance ici, je le sais, car c’est à moi que Murat confia le plan de l’attaque, et c’est d’après mes conseils que l’expédition fut arrangée à l’insu des bureaux de la guerre dont on se méfiait avec raison. Si ce projet réussit, je dois avouer que le succès en est dû à des fausses démonstrations qui eurent lieu au commencement de l’attaque, et sur lesquelles j’avais compté, connaissant le caractère d’hésitation du commandant. Les démonstrations l’avaient déjà tellement dérouté au moment où le véritable plan fut démasqué qu’il ne sût plus se reconnaître ni tirer aucun parti des ressources immenses qui lui restaient, et au milieu desquelles il lui fallut se rendre prisonnier avec trois mille hommes de garnison non encore entamés. Je vous demande si l’étonnement que me fit éprouver la nomination de Sir H. Lowe au commandement de Sainte-Hélène n’était pas excusable après un revers aussi honteux ? Le gouvernement anglais peut sans doute compter sur le dévouement et la fidélité de ce général, il peut surtout compter sur la haine implacable qu’il porte à Buonaparte. Mais est-ce là l’homme auquel on peut confier la garde d’un prisonnier aussi important pour le repos du monde, et ne doit-on pas craindre que le retour des mêmes circonstances ne renouvelle à Sainte-Hélène la déconfiture de Capri ? Le chevalier Lowe a prouvé qu’il n’avait pas de talents militaires. Il est éminemment doué de cette activité bruyante et infatigable qu’on prend quelquefois pour de la prudence, mais il est totalement dépourvu de cette sagacité calme qu’on ne trompe jamais. Il est ombrageux au-delà de toute idée il ne sait que changer à chaque instant de précaution et de soupçon, sur mille précautions, celle qu’il oublie est la seule qu’il était important de ne pas négliger. Pendant qu’il commandait à Capri, Naples fourmillait de ses espions parmi lesquels il n’y avait pas un homme de confiance. Il était au courant de tous les bruits populaires, et n’avait pas su se procurer un renseignement utile. Il n’avait aucun affidé dans les bureaux de la police et de la guerre, où il lui eut été très facile d’en avoir. S’il avait eu cette prévoyance, il n’aurait pas pu ignorer l’attaque qui se préparait, et une seule frégate venue de Messine aurait forcé le gouvernement napolitain à abandonner ce projet. Or, il est de fait que Sir H. Lowe n’eut aucune connaissance de l’expédition que trois jours après qu’elle eût mis à la voile, quoique les préparatifs pendant un mois, en eussent été faits, pour ainsi dire, sous ses yeux. La partie de l’île la plus voisine de la terre ferme, est à deux milles de la pointe nommée la Campanella ; la proximité devait faire craindre au commandant quelques coups de main de ce côté, et quoique des circonstances que le chevalier Lowe ne pouvait pas connaître aient empêché de faire une tentative sur ce point, il devait du moins s’y attendre, et la précaution la plus naturelle eut été d’avoir dans la rade de Capri un bâtiment frété , et toujours prêt à aller chercher des secours en Sicile. Cette précaution l’aurait sauvé ; il l’oublia. Il avait hérissé l’intérieur de l’île de canons, de retranchements, de fossés, de murailles, et avait négligé les approches, dégarni les hauteurs que nous gagnâmes sans coup férir. Il avait bouché toutes les avenues, excepté trois qui étaient très en évidence, et par lesquelles nous entrâmes en effet. Chassé des hauteurs, assiégé dans la plaine il restait encore à Sir Lowe tant de munitions et de forces, qu’il aurait pu et dû tenir encore cinq ou six jours. Il capitula, et le lendemain un vaisseau de guerre et deux frégates parurent devant Capri. M. Lowe est méfiant à l’excès et ordinairement mal à propos ; ce qui fait qu’il va au-devant des dangers qu’il veut éviter. En entretenant des espions sans choix, pendant deux ans, il devint la dupe de la police de Naples et ce fut les efforts qu’il fît pour débaucher les soldats napolitains, qui donnèrent la première idée de l’attaque contre Capri. Je suis donc fondé à croire que de tous les hommes Sir H. Lowe était le moins propre au commandement de Sainte-Hélène. On dira peut-être que la sévérité avec laquelle Buonaparte y a été gardé, jusqu’à présent, est un gage de la vigilance du gardien. Je suis persuadé que ce n’est point cette vigilance qui a empêché et qui empêchera à l’avenir l’évasion de Napoléon, et je crois fermement qu’il n’a tenu qu’à lui de l’exécuter. Les faits que je vais rapporter m’ont été racontés par l’étranger dont j’ai fait mention au commencement de ce rapport. Je ne puis en douter, car je suis sûr de ma source, et d’ailleurs ils cadrent si parfaitement avec le caractère de l’individu qui y joue le principal rôle, et que j’ai parfaitement connu, que je ne puis suspecter l’exactitude du récit. Lorsque Buonaparte, à la veille de quitter la France pour une destination qu’on ne connaissait pas, voulut choisir les domestiques qui devaient l’accompagner ; il ordonna au général Bertrand de dresser une note où chacun mettrait les conditions auxquelles il consentirait à le suivre. Les uns déclarèrent qu’ils le suivraient à l’île d’Elbe, les autres en Angleterre, d’autres jusqu’en Amérique. Un seul écrivit dans cette note : « je le suivrai jusqu’au bout du monde » et signa Cipriani. Il suivit, en effet, Buonaparte à l’île d’Elbe, puis plus tard à Sainte-Hélène, où il est mort dernièrement, laissant une femme et un enfant qui sont maintenant à Florence. Je connaissais parfaitement cet homme. Il était corse, âgé de 40 ans, il possédait à un degré éminent les qualités qui distinguent sa nation : la fermeté ; le courage, beaucoup d’esprit et point de morale, attaché dès son enfance au service du ministre Saliceti, il l’avait suivi au travers de toutes les chances, de tous les dangers de la Révolution, et il était fort au-dessus, par ses moyens, de la place de maître d’hôtel qu’il exerçait chez lui. Il menait la maison et le maître lui-même, et influait jusque dans les affaires les plus importantes du Ministère. Connu et aimé de tous les membres de la famille des Buonaparte, Napoléon l’attacha à son service à la mort de Saliceti. D’après la position où Cipriani s’était trouvé à Naples, il ne pouvait moins que de connaître à fond Sir H. Lowe, la catastrophe de Capri, les causes qui l’avaient amené, et les moyens dont on s’était servi pendant deux ans pour abuser de la crédulité de ce général. C’était, en effet le cas, fort de tous ces souvenirs, il crut qu’en employant les mêmes ruses il parviendrait au même résultat, et chercha les moyens de s’insinuer dans la confiance du chevalier Lowe qui, malgré son extrême défiance, accueillit avec plaisir ses avances, se flattant de pouvoir se faire de cet homme, un espion, ou du moins un surveillant des actions de Napoléon dans son intérieur. Un peu de réflexion aurait fait sentir au commandant qu’on ne gagne pas un homme qui a tout sacrifié pour suivre son maître. S’il avait employé de meilleurs espions à Capri, il aurait su que cet homme qui jouait un grand rôle dans la maison de Saliceti, ne s’appelait point Cipriani, puisque ce n’était que son nom de baptême, mais que son nom de famille était Franceschi. Cipriani avait profité du hasard que son nom de baptême ne se trouvait pas sur la liste des personnes de la suite de Napoléon, et il s’était bien gardé de dire son nom de famille qui pouvait réveiller d’anciens souvenirs. Franceschi était le seul de la suite de Buonaparte avec lequel le chevalier Lowe daigna s’entretenir de temps en temps avec quelque familiarité. Une faveur si marquante de la part d’un homme si peu communicatif, lui attira peu à peu les égards et la confiance des subalternes du gouverneur. Il faillit profiter de ces circonstances. Je ne sais point les moyens qu’il employa, l’étranger lui-même ne les connaissait pas. Mais ce qui est hors de doute, c’est qu’un jour après dîner et avant la tombée de la nuit, Cipriani qui avait tout disposé d’avance sans en parler à personne, proposa à Buonaparte de s’enfuir. Buonaparte refusa et même avec humeur. Il parut choqué du mot fuir dont Cipriani s’était servi. « Jamais je ne fuirai d’ici, jamais. Je ne puis qu’en partir, je me dois cela. Je suis parti de l’île d’Elbe, et n’ai pas fui. Au reste, ne vous embarrassez pas Cipriani, tôt ou tard, le parlement nous tirera de cet affreux séjour ». Cette offre et ce refus sont deux faits incontestables. Cipriani, au lit de mort, racontait ces détails à ses amis, et une preuve que c’était par orgueil et non par défiance que Napoléon se refusait à ce projet d’évasion, c’est qu’il n’en a pas moins bien traité Franceschi depuis, et ne lui a jamais fait de questions sur les moyens dont il avait compté se servir. Quels pouvaient être ces moyens ? Cipriani en a emporté le secret avec lui. Ce qui est certain à mes yeux, parce que je connais à fond Sir H. Lowe et Cipriani, c’est que si ce dernier a combiné un plan d’évasion et l’a mûri au point d’oser proposer à Buonaparte de l’exécuter, il est plus que probable que ce plan eût réussi, et il n’est pas moins vraisemblable que si Sir H. Lowe est entré en pourparlers avec Cipriani, ce sera lui-même qui sans s’en douter aura fourni à ce dernier les moyens de ménager cette évasion. Si ce projet a manqué, ce n’est pas à la vigilance du gouverneur qu’il faut l’attribuer, et ce qui aurait pu réussir une fois le pourrait dans d’autres circonstances, si Buonaparte consentait à en profiter. Je ne puis trouver étrange que des personnes qui n’ont pas vu ce que j’ai vu, et qui ne connaissent pas la source d’où je puise les faits que je viens de citer, doutent de leur exactitude ; j‘ai cru cependant de mon devoir d’en instruire Votre Altesse qui pourra, du moins comparer ces données avec celles qu’Elle reçoit d’ailleurs.[^2] [^1]: Le duc Élie Decaze (1780-1860) a été nommé en février ambassadeur à Londres, il prend son poste en juillet. [^2]: Bibliothèque Thiers, fonds Masson, carton 20, fol. 464.