04_Masson_SH

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fait partie deMasson
est validéoui
date1815/11/06 00:00
titreMémoire des prisonniers détenus à l'Île de Malte
texte en markdown<h1><span style="font-family:Chivo;font-size:60%;line-height:1;"><b>04_Masson_SH MÉMOIRE -</b> DES PRISONNIERS DÉTENUS[^1] Á l'ÎLE DE MALTE</span></h1> <h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Fort Manoel (Île de Malte), le 6 novembre 1815</h2> Lorsqu’après le revers de Waterloo l’empereur Napoléon eut abdiqué, nous n’oubliâmes point que nous avions longtemps été les compagnons de sa gloire, et nous ne voulûmes point l’abandonner dans l’infortune. Il manifestait le désir de se retirer en Angleterre ou aux États-Unis d’Amérique. Ses regards ne se portaient que sur ces deux pays entre lesquels diverses considérations le faisaient balancer. Quelque fût le lieu de sa retraite, nous désirions l’y suivre et l’y voir établi. Quelques-uns d’entre nous se proposaient de rester près de lui, quelques autres, lorsqu’ils auraient vu leur ancien général tranquille et que leurs soins ne lui auraient plus été nécessaires devaient se rendre dans les différents pays où les appelaient les intérêts de leurs familles qui sont aujourd’hui l’objet de toutes leurs sollicitudes. C’est dans ces vues que nous arrivâmes à Rochefort, le 1<sup>er</sup> juillet, avec l’Empereur. Il avait l’intention d’attendre les passeports que le gouvernement provisoire affirmait avoir fait demander en Angleterre. Le gouvernement, en promettant de le lui envoyer dès qu’il les recevrait, avait dit aussi qu’il serait possible qu’ils fussent envoyés à la croisière anglaise. Après quelques jours, ne voyant point arriver ces passeports, l’Empereur se décida à faire demander au commandant de la croisière anglaise s’il ne les avait point reçus, ou du moins s’il n’avait pas reçu quelques instructions à ce sujet. Le duc de Rovigo et monsieur de Las Cases partirent le 10 juillet, sur une goélette française avec pavillon parlementaire, et se rendirent au-delà de la tour de Chassiron, à bord du vaisseau de guerre *Bellérophon*. Monsieur le capitaine Maitland[^3] qui le commandait répondit, lorsqu’on lui eût fait part de la mission, qu’il ne savait rien de relatif aux passeports dont il était question, et qu’il n’avait reçu d’Angleterre aucune nouvelle depuis celle qui annonçait la bataille de Waterloo, il dit qu’il allait écrire à l’amiral Hotham[^3] qui était dans la baie de Quiberon, qu’il pensait que cet amiral aurait sa lettre dans la nuit ou le lendemain et qu’il viendrait lui-même. On entra dans quelques explications pendant le cours de la conférence. M. de Maitland demanda lui-même pourquoi, au lieu d’aller en Amérique, nous ne venions pas en Angleterre. Il ajouta tout ce qui pouvait inspirer de la confiance et déterminer à prendre ce parti. Le duc de Rovigo et M. de Las Cases revinrent le même jour. Ils nous firent part des communications qui avaient eu lieu, et ce que M. de Maitland avait dit pour nous engager à venir en Angleterre fit plaisir à tous. Le 13 au soir, on crut voir à bord du *Bellérophon* un signal qui annonçait une réponse et le général Lallemand y fut envoyé avec M. de Las Cases. Ils se rendirent à bord de la frégate française La Saale pour que le capitaine, qui commandait dans la rade, leur fit donner une embarcation. On était à marée montante ; il fallut attendre. Dès que la marée fut favorable, ils partirent sur une goélette et se rendirent à bord du Bellérophon le 14 juillet matin de très bonne heure. Ils demandèrent à M. de Maitland s’il avait reçu les passeports qu’on attendait avec une réponse à ses dernières dépêches. Monsieur de Maitland dit qu’il n’avait pas reçu de réponse, que ce retard était occasionné par les vents qui avaient toujours été contraires, mais, ajouta-t-il, depuis la dernière entrevue j’ai reçu des dépêches, et je suis autorisé à recevoir l’Empereur et à le transporter en Angleterre avec toute sa suite, s’il désire s’y rendre. Après diverses explications, le général Lallemand passant à ce qui le concernait ainsi que ses compagnons, demanda si lui et les autres personnes qui avaient marqué dans les derniers événements de leur pays devaient craindre, en venant en Angleterre, d’y être inquiétés pour ces faits, ou seraient en danger d’être soumis à la réclamation du gouvernement français. Non, répondit vivement le capitaine Maitland, cela est impossible, les lois d’Angleterre ne le permettent pas, et le gouvernement en Angleterre n’est pas despotique, il gouverne selon les lois. Le général Lallemand et M. de Las Cases firent observer qu’eux, et tous ceux qui accompagnaient l’Empereur n’exerçaient plus aucun commandement, qu’ils avaient cessé de porter les armes et d’appartenir à aucune armée, qu’enfin avant de partir de Paris, ils avaient entièrement quitté le service et étaient des hommes libres qui quittaient la France pour aller chercher une nouvelle patrie. Nous partons de France librement, ajouta le général Lallemand, donc avec l’autorisation du gouvernement qui y exerce aujourd’hui l’autorité, nous avons des passeports, nous pouvons nous rendre dans tel pays que nous voudrons et prendre notre passage sur divers bâtiments, plusieurs d’entre nous l’ont même déjà arrêté, mais nous serions tous fort aises de pouvoir accompagner l’Empereur jusqu’en Angleterre, et de pouvoir y attendre nos familles, ou du moins y recevoir de leurs nouvelles avant d’entreprendre un voyage plus long. Je vous déclare formellement que nous ne viendrions point en Angleterre si nous avions à craindre d’y être inquiétés en aucune manière, pour les faits qui nous concernent et la part que nous pouvons avoir eue aux événements politiques qui ont eu lieu dans notre pays. Vous n’avez rien à craindre, expliqua M. de Maitland, étant reçus à mon bord et allant en Angleterre sous la protection du pavillon britannique, vous êtes, en y arrivant sous la protection du gouvernement, il gouverne et le gouvernement chez nous je vous le répète n’est pas despotique, il gouverne d’après les lois. Telles ont été les assurances positives et les propres paroles de M. le capitaine Maitland sur les questions qui nous concernaient. Le capitaine Sertorius commandant la corvette *La Stenis* qui était présent à cette conversation, et qui y prit part plusieurs fois tint le même langage. Le général Lallemand et M. de Las Cases revinrent dans la rade de l’île d’Aix, firent leur rapport, et pleins de confiance dans les paroles de M. le capitaine Maitland nous nous décidâmes tous à aller en Angleterre. Le lendemain 15 juillet nous nous rendîmes à bord du *Bellérophon*, quelques-uns le matin, d’autres assez tard dans la journée. Le même jour 15, arriva l’amiral Hotham montant le vaisseau le *Superbe*. Il vint faire visite à l’Empereur à bord du *Bellérophon* près duquel il avait mouillé. Le lendemain 16, on déjeuna à son bord ; immédiatement après nous revînmes sur le *Bellérophon* qui fit voile pour l’Angleterre. Nous faisons mention de la visite de l’amiral Hotham sur le *Bellérophon* et du déjeuner à son bord, parce qu’il est essentiel de remarquer ici que dans ces deux circonstances, loin qu’il fût question que nous pussions être considérés comme prisonniers, il ne fut pas dit un mot au contraire qui ne confirma les assurances données le 14 par M. de Maitland et relativement à la protection sur laquelle nous devions compter. Le langage de M. de Maitland fut le même pendant toute la traversée, il fut le même pendant tout le temps que nous passâmes à Torbay ou dans la rade de Plymouth. Ceux d’entre nous qui se trouvaient sur la corvette *Le Mirmidon* et ensuite sur la frégate *L’Eurotas* reçurent les mêmes assurances de la part des capitaines et des autres officiers de ces vaisseaux. Lorsque l’amiral Keith[^4] et Bunbury[^5] vinrent à bord du *Bellérophon* communiquer les dispositions arrêtées par le gouvernement anglais, nous fûmes surpris de voir le duc de Rovigo et le général Lallemand devenir l’objet d’un article dont nous ne concevions ni le motif ni le but. Nous étions cependant loin de nous en alarmer pour eux, et ils étaient eux-mêmes fort tranquilles, lorsque divers avis leur causèrent quelques inquiétudes. Quoiqu’ils fussent loin de croire à la possibilité de l’acte dont on leur dit qu’ils étaient menacés, ils adressèrent quelques représentations et firent connaître quelques-unes des circonstances de leur arrivée à bord du *Bellérophon*, mais ils ne parlèrent que sommairement, et n’entrèrent point dans les détails des conférences qu’ils avaient eues avec M. de Maitland le 10 et le 14 juillet. Ils ne pensaient pas que cela fût nécessaire ; aucun de nous n’avait la plus légère idée d’être retenu prisonnier ; la confiance que nous avions tous dans la protection que M. le capitaine Maitland nous avait promise était entière et son langage continuait à l’entretenir. Lorsqu’après avoir été à la rencontre du *Northumberland* et l’avoir quitté en mer, nous fûmes rentrés dans la rade de Plymouth, notre sécurité fut entretenue chaque jour encore par les discours que l’on nous tînt. Il était impossible, nous disait-on, que l’on ne nous rendît pas incessamment notre liberté. Quel fut donc notre étonnement quand on nous annonça que nous allions être transportés à Malte ! Vainement nous commandâmes à quel titre nous étions privés de notre liberté et conduits dans l’île de Malte. On ne répondit point à nos demandes. Ce ne fut que quelques jours après notre arrivée à cette destination que l’on nous déclara que nous devions être placés comme prisonniers de guerre dans un fort de cette île, et sans aucune communication quelconque avec le continent de l’Europe. Cette mesure a été exécutée. Depuis le 24 septembre, nous sommes détenus et condamnés à un secret rigoureux dans le fort de la quarantaine, dit le fort Manuel. Pour nous avoir déclarés prisonniers de guerre, pour nous avoir constitués prisonniers sous un titre quelconque, il faut que le gouvernement anglais n’ait pas été bien exactement instruit de toutes les circonstances qui nous concernent. Nous sommes d’autant plus éloignés de vouloir attaquer ici la véracité de qui que ce soit, que nous ne connaissons pas l’ensemble des rapports qui ont motivé la décision prise à notre égard. Mais parmi les phrases isolées qui sont parvenues jusqu’à nous, nous avons cru démêler qu’au lieu de détails circonstanciés, on s’était servi d’expressions générales et même un peu vagues, qui ne pouvaient fixer le jugement sur notre véritable situation ni sur l’évidence de nos droits. Trop souvent, nous le savons tous, avec les intentions les plus droites, on omet des détails qui nous ont échappés à la mémoire ou auxquels on n’a pas attaché toute l’importance qu’ils peuvent offrir. C’est ainsi que, faute de préciser assez, on n’établit pas autant qu’il serait nécessaire les rapports les plus propres à donner une idée positive d’une affaire. Tout ce qui a été dit dans les conférences du 10 et du 14 juillet avec monsieur le capitaine Maitland, relativement à notre situation personnelle, avait pour nous un trop haut degré d’intérêt pour n’avoir pas fixé toute l’attention du duc de Rovigo et du général Lallemand, et ne fut pas gravé profondément dans leur esprit. Nous n’ajouterons à ce résumé que quelques réflexions qui mettent bien au jour les circonstances de notre arrivée à bord du Bellérophon, persuadés qu’il nous suffisait d’éclairer la religion du gouvernement anglais. Comment pourrions-nous être prisonniers de guerre ? Loin d’avoir été pris en combattant, ou loin d’avoir capitulé dans un fort, dans un poste militaire quelconque, nous n’étions et nous ne pouvions être considérés comme militaires en arrivant à Rochefort. Non seulement nous n’exercions aucun commandement, nous n’avions aucune troupe sous nos ordres, mais encore nous étions étrangers à toute administration, à toute affaire publique. Dès la fin du mois de juin, avant de partir de Paris, nous avions cessé de porter les armes et d’appartenir à aucune armée, nous avions remis nos emplois et entièrement quitté le service. Nous étions des particuliers, des hommes libres sortant de France pour aller chercher une nouvelle patrie. C’est ce que le duc de Rovigo, le général Lallemand et M. de Las Cases, ainsi qu’il en a été fait mention, ont déclaré à M. le capitaine Maitland dans les conférences du 10 et du 14 juillet. Prétendrait-on, comme nous avons appris qu’on l’objectait, que nous nous sommes rendus à bord du *Bellérophon* non sans avoir stipulé de conditions ! Quand cela serait exact, il faudrait, pour que cette objection fût valable, que nous eussions capitulé comme combattants, comme étant dans une situation militaire active. Or, nous ne nous trouvions nullement dans cette position. Simples individuels comme nous étions, toutes les conditions se bornaient à nous recevoir ou à nous refuser. Mais, bien loin d’avoir été dans le cas d’une capitulation, nous n’avons même pas demandé à venir en Angleterre. C’est M. le capitaine Maitland qui nous l’a proposé, c’est lui-même qui, apprenant notre intention de partir de France, nous a demandé pourquoi nous ne viendrions point en Angleterre, qui nous a dit qu’il pourrait nous recevoir et nous y transporter, qui a ajouté tout ce qui pouvait nous engager à prendre ce parti. On lui a répondu d’abord par des objections, il y a répliqué d’une manière satisfaisante, de la manière la plus propre à inspirer une entière confiance. On lui a dit que, si nous venions en Angleterre, ce ne serait que pour remplir dans toute leur étendue les devoirs que nous nous étions imposés envers le chef illustre que nous désirons accompagner jusque-là, pour y attendre ensuite nos familles ou au moins de leurs nouvelles, et nous rendre après dans les pays où nos intérêts nous appelleraient. On lui a déclaré formellement que nous ne viendrions point en Angleterre si nous avions à craindre d’être soumis à la réclamation du gouvernement français ou d’être inquiétés en aucune manière par le gouvernement anglais pour la participation que nous pourrions avoir eue aux événements politiques de notre pays. Deux fois cette déclaration positive a été reproduite et deux fois M. de Maitland a repoussé l’idée de cette supposition. Deux fois il a répondu que cela était impossible, que les lois de l’Angleterre ne le permettaient pas, que nous n’avions rien à craindre, qu’étant reçus à son bord sous la protection du pavillon britannique, nous étions, en arrivant en Angleterre, sous la protection du gouvernement. Deux fois, il a répété ces assertions d’un ton affirmatif, qui ne laissait aucun doute, d’un ton de chaleur qui était nécessairement l’accent de la vérité. Est-ce donc là venir en Angleterre sans avoir stipulé de conditions ? Il est vrai qu’il n’y a pas eu de conditions écrites. Mais comment aurions-nous pu penser que cela fût nécessaire ? De quoi s’agissait-il ? D’une stipulation pour la capitulation d’une place ou d’une troupe ? Non ; mais seulement d’individus qui, dans leurs malheurs n’attachaient de prix qu’à leur liberté personnelle, d’individus à qui l’on offre de les recevoir, sans qu’ils l’aient demandé ; à qui l’on promet en les recevant la protection du pavillon, celle du gouvernement, à qui l’on parle du bénéfice des lois. Des conditions écrites étaient-elles donc si nécessaires pour un acte aussi simple ! et une simple assertion n’a-t-elle pas dû nous paraître suffisante ? Il n’y a pas eu de conditions écrites, il est vrai, mais la bonne foi n’est-elle donc pas la première et la plus sûre garantie des engagements. Prisonniers au fort Manuel, nous rougirions encore aujourd’hui de n’avoir cru et de n’avoir pas reconnu ce principe en acceptant de venir à bord du Bellérophon. Si les ordres, qu’avait M. Le capitaine Maitland, ne lui permettaient pas de nous recevoir, pourquoi le faire ! Pourquoi l’offrir lui-même ? Nous ne le lui demandions pas ! S’il ne pouvait nous recevoir que sous la condition d’être prisonniers, il devait énoncer cette condition. C’était à nous d’y souscrire ou de nous y refuser ; mais nous ne l’aurions pas accepté ; M. de Maitland le voyait clairement à toutes les déclarations qu’on lui faisait, et il n’a pas été question que nous dussions être prisonniers, il n’a été question que de protection. Or, le mot protection n’a jamais signifié la captivité, et il ne peut y avoir eu erreur sur le mot. Aujourd’hui que l’on est maître de nos personnes, on ne peut avec justice nous imposer une condition qui n’a pas été énoncée dans les communications qui ont eu lieu. Si M. le capitaine Maitland en nous offrant de nous recevoir, en nous promettant la protection du gouvernement et de ses lois, ne s’est pas conformé aux ordres qu’il avait reçus, il a eu tort envers son gouvernement. Mais cela nous est étranger. Selon toutes les règles de l’équité, nous ne pouvons être victimes de ce tort, il ne peut peser sur nous en aucune manière. Nous avons agi de bonne foi. Rien ne peut porter atteinte aux droits sacrés de notre liberté. Lorsque nous avons acquiescé à la proposition de venir en Angleterre, nous savions à quel haut point de rigueur y étaient portés le sentiment et la pratique de la liberté politique, combien cet esprit de liberté politique est fortement imprimé dans ses Constitutions. Nous savions qu’un esclave même, au moment où il met le pied sur le sol anglais, se trouve sous la protection des lois et devient libre. Nous savions que la protection du Roi est accordée aux étrangers, que l’obéissance locale des étrangers qui vivent sous cette protection royale est subordonnée à la durée de leur résidence dans les états de l’empire britannique. Nous connaissions ces lois libérales et conservatrices de la liberté personnelle des individus. Un capitaine de vaisseau de Sa Majesté britannique les invoque et nous engage à nous y confier. Qui pourra dire qu’en nous y confiant nous avons agi imprudemment et que nous devions nous attendre à être prisonniers ? Il nous dit qu’il peut nous recevoir et nous transporter en Angleterre. Il nous offre la protection de son pavillon ; pouvions-nous désirer un sauf-conduit plus positif et plus inviolable ! Nous voyant sous ce pavillon, n’avons-nous pas dû nous croire sous la protection des lois et du gouvernement que l’on nous avait promise, tout aussi bien que si déjà nous avions pressé la terre d’Angleterre ? La liberté nous serait-elle donc ravie aujourd’hui pour avoir été la chercher en Angleterre plutôt qu’en tel autre pays du monde ? Nous ne pouvons le croire encore. La grandeur, la magnanimité, ont toujours été les plus beaux attributs de la force et de la puissance ; et le gouvernement anglais dans tout l’éclat des succès ne voudra pas opprimer des hommes battus par les tempêtes politiques. Nous avons longtemps combattu contre les Anglais ; mais dans toute cette suite de guerres, nous ne comptons pas une action qui ne soit avouée par les armes. Nous avons combattu longtemps et des revers ont terminé une carrière qui fut longtemps brillante. Ces revers sont affligeants, mais on peut en parler quand on a opposé à la fortune toute la constance qui doit caractériser des hommes fermes. Les revers, même dans ce cas, ne sont-ils pas des titres de plus à l’équité protectrice ? Nous avions eu part aux travaux de l’Empereur, nous avions eu part à sa bienveillance, en quittant la France nous avons désiré l’accompagner jusqu’au lieu de sa retraite. Ce n’est pas en Angleterre que cette conduite élèvera l’opinion contre nous, et que nous serons blâmés d’avoir suivi comme guide la reconnaissance et le respect pour le malheur. L’Angleterre aussi a eu ses révolutions. Au milieu des orages qui en étaient inséparables, des familles sont allées chercher un asile en France, elles y ont été accueillies ; et non seulement elles y ont trouvé liberté et protection, mais elles y ont été associées à tous les droits de citoyen français. Si chaque état a nécessairement des époques de troubles et d’agitations, heureuse la nation qui en a recueilli pour fruit des idées saines, des principes fixes et des lois libérales ! Ce n’est pas chez une telle nation qu’on doit avoir à craindre d’être traité comme ennemi, lorsqu’après avoir combattu loyalement on a déposé les armes ; ce n’est pas chez une telle nation que l’on doit se voir exposé à des persécutions, à la perte de ses droits civils, de sa liberté. Si l’on vient à y être livré, ce ne peut être que le résultat d’une erreur, et il suffit de l’éclairer. Il est bien évidemment prouvé par toutes les circonstances de notre arrivée à bord du Bellérophon que nous ne pouvons pas être prisonniers de guerre, puisque nous n’étions pas combattants, puisqu’usant du droit qu’a tout homme libre de changer de patrie, nous ne sommes venus en Angleterre que parce que nous y avons été engagés par M. le capitaine Maitland qui nous a assurés que nous ne pourrions y être inquiétés en aucune manière, puisque nous ne nous sommes rendus à son bord que d’après l’offre qu’il nous a faite lui-même de nous recevoir sous la protection du pavillon britannique en nous promettant celle des lois et du gouvernement. Nous ajouterons une dernière considération sur notre situation actuelle. Les événements qui nous ont fait quitter la France ont attaqué et renversé nos fortunes ! Il était instant pour nous d’en rétablir les débris dans quelque pays hospitalier, où nous aurions pu réunir nos familles, et c’était le but qui nous occupait uniquement. Notre détention en se prolongeant, doit nécessairement causer notre ruine totale. Nous n’aurions peut-être pas fait cette observation si elle ne concernait que nous seulement, mais elle nous est commandée par le plus saint des devoirs, et nous serions trop coupables de garder le silence. Le gouvernement anglais, mieux instruit, ne voudra pas, nous en sommes persuadés, nous arracher plus longtemps aux rapports d’affection et d’intérêt qui nous unissent à nos familles, rompre tous nos liens sociaux et nous frapper ainsi d’une mort civile plus pénible que la mort même. Pleins de confiance dans ce gouvernement libéral, nous attendons avec calme une décision favorable que nous assurent l’équité et l’étendue de nos droits.[^6] [^1]: Furent notamment détenu à Malte : Anne Jean Marie René <a href="https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/iconographie/savary-duc-de-rovigo-1774-1833/" target="_blank">Savary</a>, duc de Rovigo (1774-1833) général aide de camp de Napoléon, ministre de la Police de 1810 à 1814. François Antoine Lallemand (1774-1839), général de brigade (1811) combat en Espagne (1811-1813) puis à la Grande Armée (février 1813). Il défend Hambourg et rentre en France en mai 1814. En apprenant le débarquement de Golfe-Juan, il soulève les troupes sous son commandement et se rallie à Napoléon. Nommé Pair de France, il combat à Waterloo. Il rejoint Napoléon à Rochefort où il est notamment chargé de demander l'hospitalité pour l'Empereur à bord du *Bellérophon*. Ne pouvant partir avec Napoléon, il est fait prisonnier de guerre et emprisonné à Malte. Pendant sa captivé, il fut prévenu de haute trahison par l'ordonnance royale du 24 juillet 1815, puis comdamné à mort par contumace le 20 août 1816. Libéré, il s'éxil à Smyrne, puis aux États-Unis où il tente de fonder une colonie de réfugiés français, le Champ d'Asile qui est un échec. Rentré en France en 1830, il est réhabilité (1831) et nommé lieutenant-général puis Pair de France (1832). Nicolas Louis Planat de La Faye (1784-1864), capitaine aide de camp de Drouot, puis officier d'ordonnance de Napoléon (1815). Il veut s'embarquer pour Sainte-Hélène mais doit céder le pas devant l'insistance de Gourgaud. Prisonnier à Malte, une fois libéré, il tente de rejoindre l'île sans succès. En désespoir de cause, il sert Jérôme puis Elisa Bonaparte. Au retour de Gourgaud en Europe, il relance l'idée de rejoindre l'Exilé, ses démarches sont sur le point d'aboutir quand la mort de Napoléon parvient en Europ. Ses <a href="https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b531609122.image" target="_blank">Mémoires</a> ont été publiées en 1895. Il y avait également l'officiers d'ordonnance Marie Jules Louis d'Y Résigny (1788-1857), Rivière et le polonais Schultz. [^2]: Frederick Lewis Maitland (1777-1839), capitaine de vaisseau britannique, il commande le *Bellérophon* face à Rochefort, en juillet 1815. [^3]: Henry Hotham (1777-1833), amiral britannique, il commande le blocus de Rochefort en 1815, à bord du HMS *Superb*. [^4]: George Keith Elphinstone, 1<sup>er</sup> vicomte Keith (1746-1823), amiral anglais, commandant les forces navales britanniques de la Manche à Bayonne. [^5]: Sir Henry Edward Bunbury (1778-1860) général, sous-secrétaire d'État à la Guerre et aux Colonies de 1809 à 1816. En 1815, il est chargé d'informer Napoléon I<sup>er</sup> de sa sentence de déportation à Sainte-Hélène. Il atteint le grade de Lieutenant général. [^6]: Bibliothèque Thiers, fonds Masson, carton 8, folio 442.