CG3-6627.md

identifiantCG3-6627.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1801/10/31 00:00
titreNapoléon au contre-amiral Decrès, ministre de la marine et des colonies
texte en markdown<body><h1 align="justify" lang="fr-FR" style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG3</i> - 6627. - </b>Au contre-amiral Decrès, ministre de la marine et des colonies</h1><h2 data-kind="letter-context;" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Malmaison, 9 brumaire an X [31 octobre 1801]</h2><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Les instructions à donner au général en chef capitaine général Leclerc[^1] se divisent :</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">1° En instructions militaires.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">2° Instructions politiques extérieures, relatives aux Américains, et aux puissances voisines.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">3° Instructions politiques intérieures, relatives aux noirs et à leur chef.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">4° Politique intérieure, relative à la ci-devant partie espagnole de Saint-Domingue.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">5° Administration relative aux anciens propriétaires.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">6° Administration relative aux agents civils, militaires, instruction publique, clergé, commerce.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="text-align: center; margin-bottom: 0in"> Chapitre I</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Le général en chef de Saint-Domingue est nécessairement capitaine général. Le général Leclerc mourant, le général Rochambeau lui succédera comme général en chef et dès lors comme capitaine général[^2]. Enfin après celui-ci le général Boudet.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="text-align: center; margin-bottom: 0in"> Flotte</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">L’amiral Villaret-Joyeuse est nommé commandant général de toutes les forces navales de la République en Amérique et chargé de toutes les premières dispositions relatives au débarquement.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Il ne suivra sa mission en Amérique, avec une partie de son escadre, que lorsque le capitaine général se trouvera tellement établi qu’il n’aura plus besoin du secours des équipages pour tenir garnison dans les places. Il faut donc qu’avant, nous soyons maîtres du Cap[^3], du Port au Prince, du Port de la Paix, du Puorto-Plata, du Môle, du Fort Dauphin, des Cayes, de Santo-Domingo, des Gonaïves, de Saint-Marc, de Jérémie et que les cinq divisions qui sont le fonds de l’armée soient arrivées.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Alors le contre-amiral Latouche[^4] sera nommé commandant des croisières de Saint-Domingue, et l’amiral Villaret se rendra avec cinq ou six vaisseaux des mieux organisés dans les mers des Etats-Unis, pour se ravitailler, et montrer son pavillon dans les principaux ports. Après quoi, il opérera son retour à Saint-Domingue, où il recevra des ordres ou de repasser en France, ou d’aller prendre possession de la Martinique, selon la marche de négociations en Europe.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Le capitaine général et l’amiral devront se concerter pour leurs opérations. Le contre-amiral, commandant les croisières de Saint-Domingue, sera sous les ordres du capitaine général.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="text-align: center; margin-bottom: 0in"> Armée de terre.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">L’armée de terre est composée de :</p><dl> <dl> <dl> <dd> <table cellpadding="7" cellspacing="0" width="330"> <col width="58"/> <col width="244"/> <tr valign="top"> <td style="border: none; padding: 0in" width="58"><p lang="fr-FR" style="text-align: right"> 7 000</p> </td> <td style="border: none; padding: 0in" width="244"><p lang="fr-FR"> hommes qui s’embarquent à Brest ; </p> </td> </tr> <tr valign="top"> <td style="border: none; padding: 0in" width="58"><p lang="fr-FR" style="text-align: right"> 3 000</p> </td> <td style="border: none; padding: 0in" width="244"><p lang="fr-FR"> qui s’embarquent à Rochefort ; </p> </td> </tr> <tr valign="top"> <td style="border: none; padding: 0in" width="58"><p lang="fr-FR" style="text-align: right"> 1 200</p> </td> <td style="border: none; padding: 0in" width="244"><p lang="fr-FR" style="margin-left: 0.01in; text-indent: -0.01in"> à Nantes et à Lorient ; </p> </td> </tr> <tr valign="top"> <td style="border: none; padding: 0in" width="58"><p lang="fr-FR" style="text-align: right"> 1 200</p> </td> <td style="border: none; padding: 0in" width="244"><p lang="fr-FR"> au Havre ; </p> </td> </tr> <tr valign="top"> <td style="border: none; padding: 0in" width="58"><p lang="fr-FR" style="text-align: right"> 1 500</p> </td> <td style="border: none; padding: 0in" width="244"><p lang="fr-FR"> à Cadix ; </p> </td> </tr> <tr valign="top"> <td style="border: none; padding: 0in" width="58"><p lang="fr-FR" style="text-align: right"> 3 000</p> </td> <td style="border: none; padding: 0in" width="244"><p lang="fr-FR"> à Toulon ; </p> </td> </tr> <tr valign="top"> <td style="border: none; padding: 0in" width="58"><p lang="fr-FR" style="text-align: right"> 1 500</p> </td> <td style="border: none; padding: 0in" width="244"><p lang="fr-FR"> à Flessingue ; </p> </td> </tr> <tr valign="top"> <td style="border-top: none; border-bottom: 1px solid #000000; border-left: none; border-right: none; padding: 0in" width="58"><p lang="fr-FR" style="text-align: right"> 800</p> </td> <td style="border: none; padding: 0in" width="244"><p lang="fr-FR"> de la Guadeloupe.</p> </td> </tr> <tr valign="top"> <td style="border-top: 1px solid #000000; border-bottom: none; border-left: none; border-right: none; padding: 0in" width="58"><p lang="fr-FR" style="text-align: right"> 19 000</p> </td> <td style="border: none; padding: 0in" width="244"><p lang="fr-FR"> <br/> </p> </td> </tr> </table> </dd></dl> </dl> </dl><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Les trois divisions de Brest, de Lorient et de Nantes et de Rochefort se réuniront et partiront ensemble. Si celles du Havre et de Flessingue ne sont pas prêtes pour partir avec ces trois divisions, elles appareilleront dans les dix jours.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Avant d’être à la vue de la terre de Saint-Domingue, elles enverront deux frégates avec 400 hommes sous les ordres du général Kerverseau, ayant à bord le commissaire du gouvernement dans la partie espagnole.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Ces deux frégates se rendront à Santo-Domingo[^5], s’empareront de la ville, donneront un mouvement aux habitants du pays contre les nègres de la partie française, publieront les proclamations imprimées jointes à la présente instruction.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Dans le cas où, vu le grand nombre de troupes de Toussaint[^6], et ne se trouvant pas assez fort pour aider les habitants, on ne jugerait pas à propos de débarquer, les frégates croiseront devant le port, intercepteront toute communication, ne laisseront entrer ni sortir aucun bâtiment, et pratiqueront des intelligences dans le pays, attendant l’effet que fera, sur la garnisons que Toussaint a laissée à Santo-Domingo, la nouvelle de la prise du Cap. </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Une frégate du même point de départ sera envoyée au Môle avec un officier supérieur, qui ait des intelligences avec les nègres qui, dans ce pays, sont ennemis de Toussaint. Il prendra possession du Môle.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">L’escadre du contre-amiral Latouche, avec les forces embarquées sur son escadre et toutes celles réunies à l’armée et supérieure à 8 000 hommes que l’on juge nécessaire à la division du Cap, se portera droit au Port au Prince.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Arrivé au Cap, on prendra sur-le-champ possession de l’île de la Tortue, en y envoyant un bâtiment ; on y établira une ambulance.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">L’escadre arrivera au Cap[^7], par un vent sûr, de manière à débarquer dans la même journée où l’on aurait été aperçu. Deux frégates se présenteront au Cap et l’amiral et le capitaine général, instruiront le général commandant cette place, de leur arrivée dans la colonie. Une frégate se présentera tout près du fort Piccolet, afin de s’assurer de la disposition de la garnison de ce fort ; et si, comme tout porte à le présumer, on y est reçu en amis, ou si, dans ce moment inattendu, les rebelles, si tant il est vrai que la République doive en trouver à Saint-Domingue, n’ont pas eu le temps de préparer leur défense, l’escadre entrera dans le port, débarquera des troupes, et on s’emparera de la ville. L’art consisterait à arriver à trois lieues du Cap avant le lever du soleil, et à avoir 6 000 hommes à terre avant son coucher.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">S’il arrivait que par accident quelconque, Toussaint fût prévenu de l’arrivée de la flotte et en mesure de recevoir l’armée au Cap, et que dès lors l’amiral jugeât qu’il y eût du danger pour l’escadre à affronter le feu des batteries et des forts, l’armée pourrait débarquer sur la plage en avant du fort Piccolet ou dans la baie de l’Acul, dans le cas, où on soupçonnerait de la résistance.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Maîtres du Cap, on affichera et publiera les proclamations imprimées. On fera partir le précepteur des enfants de Toussaint[^8] avec ses deux enfants[^9], et la lettre jointe aux présentes instructions. Des vaisseaux de l’escadre se porteront dans le Port de la Paix, le Fort Dauphin et tous les autres points de l’île pour en prendre possession, ou les bloquer, communiquer partout et répandre des proclamations.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">On armera et organisera tous les blancs du Cap, les hommes de couleur et les hommes fidèles parmi les noirs.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Toutes les batteries de côte seront désarmées, de manière cependant à être promptement réarmées, si des circonstances imprévues nous faisaient perdre la supériorité de la mer.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">L’armée occupera des positions pour couvrir toute la plaine du Cap, et si on le juge convenable celle de Plaisance.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">C’est alors seulement qu’il sera possible au capitaine général de voir s’il doit se décider à envoyer par mer les 1 200 hommes, pour occuper le poste de Gonaïves, afin de se trouver par là en communication avec la division de Port-au-Prince ; ou si, se contentant de faire bloquer les Gonaïves par des frégates, il préférera tenir ses forces réunies et occuper les Gonaïves par un détachement soutenu par son avant-garde.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Le contre-amiral Latouche, destiné à prendre possession du Port-au-Prince, détachera un vaisseau et deux frégates portant au moins 500 hommes de troupes françaises, en ayant soin de mettre quelques officiers qui connaissent le pays. Ces troupes se rendront aux Cayes. Cette séparation se fera hors la vue de terre, et à un point d’où ils puissent arriver aux Cayes un ou deux jours après l’arrivée au Port-au-Prince.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Le contre-amiral Latouche fera prendre possession de l’île La Gonave avant d’arriver au Port-au-Prince, afin d’y établir une ambulance. Le débarquement au Port-au-Prince, se fera dans le même esprit qu’au Cap. Maîtres de la ville et du fort, on s’assurera de Léogane, des Gonaïves. On établira des croisières devant Saint-Marc ; et, si l’on a des forces suffisantes, on s’emparera de ce poste en même temps que du Port-au Prince. Partout on répandra la proclamation, on organisera les gardes nationales, on armera les blancs et les hommes de couleur, et l’on se servira des nègres sur lesquels on pourra compter. </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Le général commandant l’expédition de Port-au Prince une fois débarqué, il écrira au général Toussaint pour lui faire connaître que le capitaine général débarqué au Cap a dû lui écrire pour l’inviter à se rendre.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">La division qui arrivera aux Cayes occupera l’île des Vaches, les Cayes, le fort Saint-Louis, armera les blancs, les hommes de couleur, les nègres fidèles, et se mettra à même de pouvoir communiquer par terre avec le Port-au-Prince. Si les habitants se comportent bien, une partie des équipages des vaisseaux peut tenir garnison au poste des Cayes et les 500 hommes de troupes rejoindront par terre le général qui aurait occupé le Port-au-Prince.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">On aura soin de prendre possession de Jérémie et de tenir les bricks et petits bâtiments armés en croisière devant les postes occupés par les rebelles.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">À mesure que les différents renforts arriveront, il paraît que l’on doit finir par organiser l’armée en cinq divisions chacune de 3 000 hommes, deux dans la partie du Nord, une à Saint-Marc, une au Port-au-Prince et la cinquième dans la partie espagnole.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">L’escadre fournira 6 000 hommes de détachement de ses vaisseaux, pris parmi les équipages si cela était nécessaire. Ces 6 000 hommes tiendraient garnison au Cap, fort Dauphin, Port de Paix, le Môle, les Gonaïves, Saint-Marc, Port-au-Prince, Jérémie, les Cayes, Saint-Domingue, Porto de la Plata, etc. Les dépôts des divisions tiendront également garnison dans les différents ports.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">La division dans la partie espagnole de Saint-Domingue se réunira à Sant-Yago, partie débarquant à Santo-Domingo, partie à Porto-Plata.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Pour bien entendre les instructions, il faut diviser le temps de l’expédition en trois époques.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">La première se compose des 15 ou 20 premiers jours nécessaires pour occuper les places, organiser les gardes nationales, tranquilliser les biens intentionnés, réunir les convois, organiser les charrois d’artillerie, accoutumer la masse de l’armée aux mœurs et à la physionomie du pays et prendre possession des plaines.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">La seconde époque est celle où les deux armées préparées, on poursuivrait les rebelles à toute outrance ; on les dénicherait d’abord de la partie française et successivement de la partie espagnole.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Si la partie française était une île, les rebelles seraient bientôt soumis ; mais on présume que ce sera dans la partie espagnole, où l’on sera éloigné des ports, qu’ils chercheront à tenir le plus longtemps. Les principales ressources doivent être alors dans les hommes de couleur de la partie espagnole. Il paraît que l’on fait la guerre aux noirs à peu près comme dans les Alpes, huit ou dix colonnes à la fois combinant leurs mouvements sur une seule position. La force de ces colonnes paraît ne pas devoir dépasser 3 ou 400 hommes.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Les postes de Sant-Yago, de Plaisance, de la Croix des Bouquets, sont indiqués comme points principaux, où il serait bon d’avoir des postes retranchés à l’abri des incursions des noirs. Ne connaissant pas l’art de l’attaque et des fortifications, il faut envers les noirs se servir des anciennes fortifications, des tours et des murailles qui se font promptement et qui leur imposent davantage que les fortifications rasantes.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">La troisième époque est celle où Toussaint, Moyse et Dessalines n’existeront plus[^10] et où 3 ou 4 000 noirs retirés dans les mornes de la partie espagnole formeraient ce qu’on appelle dans les îles, des Marrons et que l’on parviendra à détruire avec le temps, la constance et un système d’attaque bien combiné.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="text-align: center; margin-bottom: 0in"> Chapitre II</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Les Espagnols, les Anglais et les Américains voient également avec peine la République noire[^11]. L’amiral et le capitaine général écriront des circulaires aux établissements voisins pour leur faire connaître le but du gouvernement, l’avantage commun pour les Européens de détruire cette rébellion des Noirs et l’espérance d’être secondé.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Si l’on en a besoin, on doit demander en Amérique, dans les îles espagnoles et même à la Jamaïque des vivres. On doit demander à La Havane, si l’on en avait besoin, un millier d’hommes pour aider à occuper la partie espagnole de Saint-Domingue.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">On doit mettre le séquestre au profit de l’armée sur toutes les marchandises que l’on trouverait dans les ports qui appartiennent aux Noirs, jusqu’à ce que l’on sache la conduite qu’ils tiendront.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Déclarer en état de blocus tous les ports où se trouveraient des rebelles et confisquer tout bâtiment qui en sortirait ou qui y entrerait.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Jefferson a promis que dès l’instant que l’armée française serait arrivée, toutes les mesures seraient prises pour affamer Toussaint et pour aider l’armée.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="text-align: center; margin-bottom: 0in"> Chapitre III</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Jamais la nation française ne donnera des fers à des hommes qu’elle a reconnus libres. Ainsi donc tous les noirs vivront à Saint-Domingue comme ils sont aujourd’hui à la Guadeloupe[^12].</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">La conduite à tenir est relative aux trois époques dont il a été parlé ci-dessus.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">À la première époque on ne désarmera que les noirs qui sont rebelles.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">À la troisième on les désarmera tous.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">À la première époque on ne sera pas exigeant : on traitera avec Toussaint, on lui promettra tout ce qu’il pourra demander afin de prendre possession des places et s’introduire dans le pays.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Lorsque ce premier but sera rempli, on deviendra plus exigeant. On lui intimera l’ordre de répondre catégoriquement à la proclamation et à ma lettre. On lui enjoindra de venir au Cap.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Dans les entrevues que l’on pourra avoir avec Moyse, Dessalines et les autres généraux de Toussaint, on les traitera bien.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Gagner Christophe, Clairveaux, Maurepas, Félix, Romain, Jasmain, etc., et tous les autres noirs portés pour les blancs[^13].</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">À la première époque, les confirmer dans leurs grades et leurs emplois. À la troisième époque les envoyer tous en France avec leurs grades s’ils ont bien servi pendant la seconde.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Tous les principaux agents de Toussaint, blancs et hommes de couleur, doivent, à la première époque, être indistinctement comblés de prévenances, confirmés dans leurs grades, et à dernière époque renvoyés tous en France dans leurs grades, s’ils se sont bien comportés dans la seconde époque, et comme déportés s’ils se mal conduits pendant cette même époque.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Tous les noirs qui sont en place doivent pendant la première époque être flattés, bien traités, mais en général on doit tâcher de leur ôter leur popularité et leur pouvoir. Toussaint, Moyse et Dessalines, doivent être bien traités pendant la première époque et renvoyés en France à la dernière époque en arrestation ou dans leurs grades, selon la conduite qu’ils tiendront à la seconde.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Raimond[^14] a perdu la confiance du gouvernement, on le saisira et on l’enverra en France au commencement de la seconde époque comme un criminel[^15].</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Si la première époque dure quinze jours, il n’y a point d’inconvénient. Si elle durait davantage on serait dupe.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Toussaint ne sera soumis que lorsqu’il viendra au Cap ou à Port-au-Prince, au milieu de l’armée française, faire serment de fidélité à la République. Ce jour-là il faut sans scandale, sans injure, mais avec honneur et considération, le mettre à bord d’une frégate et l’envoyer en France. Arrêter si on le peut en même temps Moyse et Dessalines, ou les poursuivre à toute outrance et alors envoyer en France tous les blancs partisans de Toussaint, tous les noirs ayant des places et suspectés de malveillance. Déclarer Moyse et Dessalines[^16] traîtres à la patrie et ennemis du peuple français. Mettre des troupes en campagne et ne pas se donner de repos qu’on ait leurs têtes et dissiper et désarmer tous les partisans.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Si passé les 15 ou 20 premiers jours il est impossible de ramener Toussaint, il faut par une proclamation déclarer que si, sous tant de jours, il ne vient pas prêter son serment à la République, il est déclaré traître à la patrie et à l’expiration du délai on commencera la guerre à toute outrance.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Quelques milliers de noirs errants dans les mornes et cherchant refuge dans ces pays agrestes, ne doivent pas empêcher le capitaine général de regarder la seconde époque comme finie et d’arriver promptement à la troisième. Alors le moment d’assurer pour jamais la colonie à la France est arrivé. Et le même jour on doit, sur tous les points de la colonie, faire arrêter tous les hommes en place suspects, de quelque couleur qu’ils soient, et faire embarquer au même instant tous les généraux noirs quelque soient leurs mœurs, leur patriotisme, et les services qu’ils ont rendus, en observant cependant de les faire passer dans leurs grades, et avec l’assurance qu’ils seront bien traités en France.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Tous les blancs qui ont servi sous Toussaint et qui dans les scènes de Saint-Domingue se sont couverts de crimes, seront envoyés directement en Guyane.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Tous les noirs qui se sont bien comportés, mais que leurs grades ne permettent plus de laisser dans l’île seront envoyés à Brest.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Tous les noirs ou hommes de couleur qui se sont mal comportés, de quelque grade qu’ils soient, seront envoyés dans la Méditerranée et déposés dans un port de l’île de Corse.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Si Toussaint, Dessalines ou Moyse etaient pris les armes à la main, ils seraient dans les 24 heures jugés par une commission militaire et fusillés comme rebelles.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Quelque chose qu’il arrive, on croit que dans le cours de la troisième époque on doit désarmer tous les nègres, de quelque parti qu’ils soient, et les remettre à la culture.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Tous les individus qui ont signé la Constitution[^17] doivent, à la troisième époque, être envoyés en France, les uns comme prisonniers, les autres libres comme ayant été contraints.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Les femmes blanches qui se sont prostituées aux nègres, quelque soit leur rang, seront envoyées en Europe. On ôtera les drapeaux aux régiments de la garde nationale ; on leur en donnera de nouveaux et on les réorganisera. On réorganisera la gendarmerie. Ne pas souffrir qu’aucun noir ayant eu le grade au-dessus de capitaine reste dans l’île.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">L’île de la Tortue pourra servir de dépôt pour les prisonniers noirs. Quelques vaisseaux de guerre ou frégates pourront également servir pour le même objet.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="text-align: center; margin-bottom: 0in"> Chapitre IV</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Il y aura dans la partie espagnole un commissaire général qui ne dépendra point du préfet colonial.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Le général en chef sera le capitaine général des deux parties de Saint-Domingue. Il pourra se faire remplacer dans la partie espagnole par un officier général qui sera capitaine général de la partie espagnole et sous ses ordres.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Il y aura dans cette partie un commissaire de justice qui ne dépendra point de celui de la partie française. Si le but politique de la partie française de Saint-Domingue doit être de désarmer les noirs et de les rendre cultivateurs, mais libres, on doit dans la partie espagnole les désarmer également, mais les remettre en esclavage. On doit reprendre possession de cette partie, la prise de possession de Toussaint étant nulle et non avenue. </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">La partie française est divisée en départements et municipalités. Celle espagnole doit rester divisée en diocèses ou juridictions.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Administration, commerce, justice, tout doit être différent dans la partie espagnole, que dans la partie française. On ne saurait trop s’attacher au principe qu’établir une différence de mœurs et même une antipathie locale, c’est conserver l’influence de la métropole dans cette colonie.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="text-align: center; margin-bottom: 0in"> Chapitre V</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">La politique relative aux anciens propriétaires doit avoir rapport aux époques et dépendra des évènements qui auront lieu pendant la première, deuxième et troisième époque. La colonie n’est point censée française. Aucun propriétaire n’est donc censé jouir de son bien, et tout reste comme sous l’administration de Toussaint. Le produit des plantations est employé à solder, nourrir et équiper l’armée.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Après la troisième époque et la proclamation qui déclare enfin l’île Saint-Domingue restituée à la République, on rendra à tous les propriétaires qui sont en France, qui n’ont jamais émigré, leurs propriétés.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Tout propriétaire qui ne serait point resté pendant la guerre à Saint-Domingue ou en France, et qui aurait habité l’Amérique, l’Angleterre ou tout autre pays étranger, ne pourra rentrer dans ses biens que par arrêté du Gouvernement. Aucun ancien propriétaire de Saint-Domingue n’aura entrée dans la colonie s’il vient directement d’Angleterre, d’Espagne ou de tout autre pays sans avoir passé à Paris et obtenu la permission non seulement de rentrer dans ses biens, mais même dans la colonie.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Toutes donations faites par Toussaint sont nulles, mais cette déclaration ne doit avoir lieu que pendant le cours de la troisième époque.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Toute propriété particulière de Saint-Domingue doit être soumise à une imposition. La masse de ses impositions doit être telle qu’elle puisse suffire aux besoins de la colonie, à l’entretien des troupes, etc.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="text-align: center; margin-bottom: 0in"> Chapitre VI</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in"><br/> </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Les individus militaires et civils qui composent l’armée se divisent en deux classes.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">En hommes qui ayant déjà fait la guerre à Saint-Domingue connaissent le pays. Ceux-là recevront après la troisième époque des ordres de service pour retourner en France, avec des récompenses et des marques de satisfaction proportionnées aux services rendus. Le capitaine général ne doit souffrir aucune vacillation dans les principes de ces instructions et tout individu qui discuterait le droit des noirs, qui ont fait couler tant de sang des blancs, sera sous un prétexte quelconque renvoyé en France, quelque soient d’ailleurs son rang et ses services.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Aucune instruction publique quelconque ne sera rétablie à Saint-Domingue et tous les créoles seront tenus d’envoyer leurs enfants en France pour y être élevés.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Il sera annoncé qu’il sera établi trois évêques français dans la partie française de Saint-Domingue. Ils recevront l’institution canonique du Pape, et se rendront sous peu dans la colonie. Les cures seront rétablies et il sera envoyé de France un certain nombre de prêtres qui accompagneront les évêques pour réorganiser le clergé. En général, tout prêtre qui a servi à Toussaint, sera renvoyé en France, après toutefois que d’autres seront arrivés pour le remplacer.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Le commerce doit pendant les première, deuxième et troisième époques, être accessible aux Américains, mais après la troisième époque les seuls Français y seront admis[^18], et les anciens règlements d’avant la révolution seront mis en vigueur.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Pendant même les première, deuxième et troisième époques, tout bâtiment de Bordeaux ou d’un autre port de France qui porterait des farines, vins, et autres objets nécessaires à la colonie dont l’achat serait fait au nom de la République des deniers provenant de la colonie, aurait la préférence sur les Américains.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Le capitaine général et le préfet colonial devront même prendre des mesures pour que, quand même les marchandises provenant de France constitueraient la colonie en perte de quinze pour cent sur les mêmes objets achetés aux Américains, il leur donne encore la préférence, en considérant ces quinze pour cent comme une prime si nécessaire pour encourager notre commerce renaissant.[^19]</p><h3 data-kind="letter-signature" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Bonaparte</h3><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in; "> <br/> </p> [^1]: Commandant l’armée de Saint-Domingue qui doit partir reprendre en main la Grande Île où Toussaint-Louverture a publié une nouvelle constitution et, contrairement aux ordres reçus, a envahi la partie espagnole. [^2]: C’est ce qui va se passer après le décès de Leclerc, de la fièvre jaune, en novembre 1802. Rochambeau est le fils du général qui s’est illustré pendant la guerre d’Indépendance américaine. [^3]: Cap-Français. [^4]: Latouche-Tréville. [^5]: Capitale de la partie espagnole de Saint-Domingue. [^6]: Il dispose de 20 à 30 000 hommes, moins bien équipés et entraînés que les troupes venues de la métropole. [^7]: Elle y arrivera début février 1802. [^8]: L’abbé Coisnon. [^9]: Toussaint-Louverture a en fait trois fils : Isaac, Placide et Saint-Jean. [^10]: Sur ordre de Toussaint-Louverture, Moyse sera exécuté le 25 novembre 1801. Il a été rendu responsable de l’insurrection qui a éclaté le 22 octobre, et au cours de laquelle 300 blancs ont été massacrés par des esclaves noirs soupçonnant Toussaint de vouloir rétablie l’esclavage. [^11]: Rappelons que les productions des Antilles sont au cœur du commerce mondial. Saint-Domingue produit ainsi près des trois quarts du sucre mondial. [^12]: En d’autres termes, Bonaparte n’envisage pas alors le rétablissement de l’esclavage, ni à Saint-Domingue ni en Guadeloupe. Le but stratégique et économique de l’expédition Leclerc est ainsi confirmé. [^13]: Les événements de Saint-Domingue n’ont pas pour seul raison une lutte des Noirs pour leur émancipation. La situation est bien plus complexe, avec de fortes influences économiques. Toussaint lui-même n’est pas un partisan inconditionnel de l’esclavage. Le pouvoir noir instituera d’ailleurs un système de travail forcé assez proche du système esclavagiste. [^14]: Raimond, Julien (1743-1801), commissaire civil à Saint-Domingue de 1796 à 1798, ce mûlatre très introduit dans l’île est envoyé en mission par Bonaparte auprès de Toussaint-Louverture, fin 1799. Une fois sur place, après l’échec de la médiation, il se met au service de Toussaint et devient administrateur des domaines nationaux. [^15]: Ancien commissaire civil sous le Directoire puis envoyé par Bonaparte sur l’île, ce mulâtre s’est rallié à Toussaint-Louverture. Il est mort le 15 octobre. Son nom est parfois orthographié « Raymond ». [^16]: Dessalines ne sera pas transféré. Il sera à la tête d’Haïti et prendra le titre d’empereur en 1804. [^17]: Constitution de Saint-Domingue, solennellement proclamée par Toussaint-Louverture, le 8 juillet 1801. [^18]: L’objectif est de rétablir le système de l’Exclusif entre les colonies et la métropole. [^19]: <span></span> Paul Roussier, <i>Lettres du général Leclerc, commandant en chef de l’armée de Saint-Domingue en 1802</i>, Société de l’histoire des colonies françaises et librairie Ernest Leroux, 1937, p. 263 d’après la minute, Archives nationales, AF IV 863.</body>