CG3-5157.md

identifiantCG3-5157.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1800/04/01 00:00
titreNapoléon au général Masséna, commandant en chef l’armée d’Italie
texte en markdown<body><h1 align="justify" lang="fr-FR" style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG3</i> - 5157. - </b>Au général Masséna, commandant en chef l’armée d’Italie[^1]</h1><h2 data-kind="letter-context;" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Paris, 11 germinal an VIII [1<sup>er</sup> avril 1800]</h2><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Je vous avoue, mon cher général, que je ne suis point satisfait de vos dernières dépêches. À quoi bon ces plaintes éternellement répétées et ces reproches sans cesse reproduits ? Croyez-vous que nous puissions faire mieux ? Nous ne sommes point ici sur un lit de roses, et si les besoins se font sentir dans nos armées, cela vient de la faiblesse de nos moyens, qui est extrême en ce moment. </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">J’ai donné les ordres les plus pressants au ministre de la Guerre[^2] pour que les objets qui vous sont absolument nécessaires vous soient fournis. Vous devez déjà avoir reçu ce qui concerne l’artillerie. Quant à l’argent, l’emprunt[^3] que j’ai voulu faire en Hollande n’ayant point réussi, je ne puis vous envoyer que 5 à 600 mille livres au lieu des 4 millions que je vous avais promis. Je vous en recommande l’emploi de la manière la plus spéciale ; toute la somme doit être réservée pour le paiement de l’armée. Laissez crier les fournisseurs et les employés ; si ces messieurs menacent d’abandonner le service, menacez-les de les faire fusiller, et tenez parole. Il ne manquera jamais d’hommes avides de gain à la suite de nos armées, et tous nos soins sont dus au soldat qui souffre et qui combat.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Ne comptez point sur les renforts que vous demandez ; il m’est impossible de disposer d’une seule demi-brigade de troupes vétérans, et elle vous serait d’ailleurs inutile : si vous avez tant de peine à faire subsister une armée de 30 000 hommes dans les environs de Gênes, comment pourriez-vous en nourrir une plus nombreuse ? Tout ce que je peux faire est de tenir dans le département du Var quelques faibles bataillons de conscrits qui me serviront à contenir les mécontents du Midi, et que vous pourrez appeler à vous en cas de nécessité. </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Je vois avec peine que vous vous laissez induire par des rapports qui ne peuvent être exacts. Eh bien ! quand même ils seraient réellement à l’armée impériale, ces 133 bataillons qui vous font tant de peur, qu’en résulterait-il ? Où l’ennemi pourrait-il employer toutes ses forces ? Connaissez-vous dans tout le pays que vous occupez une seule position où il puisse déployer la moitié de ces forces immenses ? Pour venir à vous, ne doit-il pas toujours défiler ? De quelque côté qu’il veuille vous attaquer, peut-il vous présenter autre chose que des têtes de colonnes ? Et vous, n’êtes-vous pas le brave l’heureux Masséna ? Ne commandez-vous pas la meilleure infanterie du monde ? N’est-ce pas dans les montagnes que le soldat français, plus agile et plus intelligent que tout autre, est vraiment supérieur à tous les soldats de l’Europe ? D’un autre côté, l’ennemi, ayant tous les magasins de vivres dans la plaine, pourra-t-il hasarder dans les montagnes plus de troupes que la difficulté des convois, exécutés à dos de mulets, ne lui permettra d’en alimenter ? Et, heureusement pour vous, ces bêtes de somme manquent à présent dans le pays. </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Non, mon cher général, ce n’est point la supériorité du nombre qui m’inquiète de la part de l’ennemi ; ce sont les projets qu’il pourrait former, si l’idée lui en venait : quelque forte que soit votre position, elle n’est pas tout à fait hors de danger, et voici ce que pourrait tenter contre vous un habile général. Moyennant des attaques journalières, il inquièterait votre centre et votre droite vers les sources du Taro, du Bisagno et par la Polcevera, tandis qu’il attaquerait vivement votre gauche en cherchant à se rendre maître d’un des trois passages qui conduisent à Savone à Finale et Albenga ; en cas de réussite, votre armée se trouverait divisée en deux corps séparés, et votre communication avec la France serait coupée. Mais je ne crois pas que nos ennemis forment un semblable projet, et la circonspection allemande ne saurait imaginer une entreprise aussi hardie. Cependant faites garder avec le plus grand soin les trois passages susdits ; et si l’ennemi venait à vous surprendre et à se rendre maître d’un de ces points importants, ce que je crois impossible, alors, mon cher général, tombez sur lui avec la rapidité de la foudre : attaquez-le avec force du côté de la rivière de Gênes ; que Suchet se précipite sur lui du côté de Nice, et que tous les Autrichiens qui auront passé les montagnes soient retranchés du nombre des vivants. </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Surtout ne négligez aucun moyen de fanatiser le soldat et d’électriser au suprême degré son imagination : proclamations, ordres, revues fréquentes des corps et des postes, que toutes les ressources soient employées. Le soldat souffre... Tant mieux ! Qu’il aille faire la conquête de son bien-être : n’étaient-ils pas, comme nous, défigurés par la misère, mourant de faim, nus et sans armes, ces braves compagnons de nos triomphes qui, il y a quatre ans, se sont précipités du haut des Alpes comme des torrents débordés, et qui, vainqueurs de Beaulieu, vinrent s’engraisser, se vêtir et s’armer dans la Lombardie ? L’inépuisable et délicieuse Italie nous attend une seconde fois : dites au soldat que ses trésors seront le prix de son courage ; rappelez à sa mémoire les belles journées de Montenotte, de Lodi, de Castiglione, d’Arcole et de Rivoli ; parlez-lui de Bonaparte, dites-lui qu’il a affronté la mer et les escales anglaises pour venir le revoir, et que son génie et sa fortune ne seront jamais séparés de la brave armée d’Italie. Enfin, entretenez souvent le soldat ; qu’il songe à votre glorieuse campagne de Suisse, et qu’il se regarde comme certain de la victoire, puisqu’il combat sous son fils chéri. </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Usez de la plus grande adresse dans votre conduite politique envers les Génois ; chassez de l’administration tous les patriotes qui volent et indisposent le peuple contre nous. Saignez les nobles jusqu’à l’extrémité, mais qu’ils soient cependant les seuls employés ; leur amour-propre en sera flatté et ils payeront de meilleure grâce. N’épargnez pas davantage les négociants : le patriotisme de ces messieurs se mesure sur les profits qu’ils font avec nous. C’est le peuple que vous devez flatter et tenir dans le devoir. Combien je regrette que le l’enthousiasme philosophique de nos Français ait détruit le fanatisme religieux de ces Italiens ! Peu de personnes savent quel précieux avantages on peut tirer d’une erreur et de la crédulité populaire. S’il existe à Gênes un religieux que le peuple respecte à cause de sa conduite louable, ayez soin de bien l’accueillir ; comblez-le d’attentions et traitez-le avec tout le respect qui lui est dû. Par son moyen vous ferez du peuple tout ce que vous voudrez. Voyez si vous ne pourriez pas opérer aux yeux des Génois un prodige dans le genre de ceux que nous avons exécutés en Égypte.</p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Un objet que je vous recommande d’une manière particulière, c’est de vous ménager et d’entretenir des correspondances avec ceux des partisans de la liberté et de l’égalité qui sont restés dans les provinces occupées par nos ennemis. Le grand nombre de patriotes italiens réfugiés à Gênes doit vous faciliter les moyens d’avoir de bonnes relations ; à cet effet, choisissez parmi eux les plus adroits et les plus avides de vengeance : un soulèvement bien dirigé et bien exécuté dans une province située sur les derrières de l’ennemi lui causerait beaucoup d’embarras, et formerait une puissante diversion en notre faveur. C’est là le seul objet pour lequel je vous donne la permission de ne point épargner l’argent. </p><p lang="fr-FR" style="margin-bottom: 0in">Adieu, mon cher général, je compte sur vos talents et vous recommande à votre bonne fortune.[^4]</p><h3 data-kind="letter-signature" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Bonaparte</h3> [^1]: <span></span> Bien que publiée <i>in extenso</i> dans les « mémoires » de Masséna (voir note de provenance ci-dessous) par le général Koch, celui-ci a contesté l’authenticité de cette lettre. Il l’attribue aux services de renseignements anglais, dans le but de discréditer le Premier Consul et son armée. Compte tenu du style, du contenu et presque des confidences du Premier Consul –qui n’a pas d’équivalent dans le reste de la correspondance avec une personnalité qui lui était éloignée, comme l’était Masséna-, on ne peut que suivre Koch ou, en tout cas, ne conseiller l’utilisation de ce texte qu’avec la plus grande prudence. [^2]: Berthier. [^3]: Emprunt tenté, en vain, par Marmont auprès de négociants hollandais. Voir lettre n° 5063 du 8 mars 1800 à Augereau. [^4]: <span></span><i>Mémoires d’André Masséna, maréchal d’Empire, rédigés d’après les documents qu’il a laissés et sur ceux du dépôt de la Guerre et du dépôt des fortifications recueillis par le général Koch</i>, Jean de Bonnot, 1966, t. IV, p. 390, n° 21.</body>