CG2-4346.md

identifiantCG2-4346.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1799/05/10 00:00
titreNapoléon au Directoire exécutif
texte en markdown<body><h1 lang="fr-FR" style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG2</i> - 4346. - </b>Au Directoire exécutif</h1><p lang="fr-FR" style="text-align: center"><br/> </p><h2 data-kind="letter-context;" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Quartier général, devant Acre, 21 floréal an VII [10 mai 1799]</h2><p lang="fr-FR"><br/> </p><p lang="fr-FR">Citoyens Directeurs, je vous ai fait connaître qu’Ahmed Djezzar, pacha d’Acre, de Tripoli et de Damas, avait été nommé pacha d’Égypte ; qu’il avait réuni un corps d’armée assez considérable, et avait porté son avant-garde à El-Arich, menaçant le reste de l’Égypte d’une invasion prochaine ; que des bâtiments de transport turcs se réunissaient dans le port de Macri[^1], menaçant de se porter devant Alexandrie dans la belle saison ; que, par les mouvements qui existaient dans l’Arabie, on devait s’attendre à ce que le nombre des gens d’Yambo qui avaient passé la mer Rouge augmenterait au printemps.</p><p lang="fr-FR">Vous avez vu, par ma dernière dépêche[^2], la rapidité avec laquelle l’armée a passé le désert, la prise d’El-Arich, de Gaza, de Jaffa, la dispersion de l’armée ennemie, qui a perdu ses magasins, une partie de ses chameaux, ses outres et ses équipages de campagne.</p><p lang="fr-FR">Il restait encore deux mois avant la saison propre au débarquement ; je résolus de poursuivre les débris de l’armée ennemie et de nourrir pendant deux mois la guerre dans le cœur de la Syrie.</p><p lang="fr-FR">Nous nous mîmes en marche sur Acre.</p><p lang="fr-FR"><br/> </p><p lang="fr-FR">AFFAIRE DE KAKOUN.</p><p lang="fr-FR">Le 25 ventôse, à dix heures du matin, nous aperçûmes au delà du village de Kakoun l’armée ennemie qui avait pris position sur nos flancs ; sa gauche, composée des gens de Naplouse (anciens Samaritains), était appuyée à un mamelon d’un accès difficile ; la cavalerie était formée à droite.</p><p lang="fr-FR">Le général Kléber se porta sur la cavalerie ennemie ; le général Lannes attaqua la gauche ; le général Murat déploya sa cavalerie au centre.</p><p lang="fr-FR">Le général Lannes culbuta l’ennemi, lui tua beaucoup de monde et le poursuivit deux lieues dans les montagnes[^3].</p><p lang="fr-FR">Le général Kléber, après une légère fusillade, mit en fuite la droite des ennemis et les poursuivit vivement ; ils prirent le chemin d’Acre.</p><p lang="fr-FR"><br/> </p><p lang="fr-FR">COMBAT DE HAÏFA[^4].</p><p lang="fr-FR">Le 27, à huit heures du soir, nous nous emparâmes de Haïfa ; une escadre anglaise était mouillée dans la rade.</p><p lang="fr-FR">Quatre pièces d’artillerie de siège, que j’avais fait embarquer à Alexandrie sur quatre bâtiments de transport, furent prises à la hauteur de Haïfa par les Anglais[^5].</p><p lang="fr-FR">Plusieurs bateaux chargés de bombes et de vivres échappèrent et vinrent mouiller à Haïfa ; les Anglais voulurent les enlever ; le chef d’escadron Lambert les repoussa, leur blessa ou tua 100 hommes, fit 30 prisonniers et s’empara d’une grosse chaloupe avec une caronade de 36[^6].</p><p lang="fr-FR">Nous n’avions plus à mettre en batterie devant Acre que notre équipage de campagne. Nous battîmes en brèche une tour qui était la partie la plus saillante de la ville. La mine manqua ; la contrescarpe ne sauta pas. Le citoyen Mailly, adjoint à l’état-major, qui se porta pour reconnaître l’effet de la mine, fut tué[^7].</p><p lang="fr-FR">Vous verrez, par le journal du siège, que les 6, 10, 18 et 26 germinal, l’ennemi fit des sorties vives, où il fut repoussé avec de grandes pertes par le général Vial ; que le 12 nos mineurs firent sauter la contrescarpe, mais que la brèche ne se trouva pas praticable.</p><p lang="fr-FR">Le 11, le général Murat prit possession de Safed, l’ancienne Béthulie ; les habitants montrent l’endroit où Judith tua Holopherne.</p><p lang="fr-FR">Le même jour, le général Junot prit possession de Nazareth.</p><p lang="fr-FR"><br/> </p><p lang="fr-FR">COMBAT DE NAZARETH[^8].</p><p lang="fr-FR">Cependant une armée nombreuse s’était mise en marche de Damas ; elle passa le Jourdain le 17.</p><p lang="fr-FR">L’avant-garde se battit toute la journée du 19 contre le général Junot, qui, avec 500 hommes des 2<sup>e</sup> et 19<sup>e</sup> demi-brigades [légère et de ligne], la mit en déroute, lui prit cinq drapeaux et couvrit le champ de bataille de morts ; combat célèbre et qui fait honneur au sang-froid français.</p><p lang="fr-FR"><br/> </p><p lang="fr-FR">COMBAT DE CANA[^9].</p><p lang="fr-FR">Le 20, le général Kléber partit du camp d’Acre ; il marcha à l’ennemi et le rencontra près du village de Cana ; il se forma en deux carrés : après s’être canonné et fusillé une partie de la journée, chacun rentra dans son camp.</p><p lang="fr-FR"><br/> </p><p lang="fr-FR">BATAILLE DU MONT THABOR.</p><p lang="fr-FR">Le 22, l’ennemi déborda la droite du général Kléber, et se porta dans la plaine d’Esdrelon, pour se joindre aux Naplousains.</p><p lang="fr-FR">Le général Kléber se porta entre le Jourdain et l’ennemi, tourna le mont Thabor et marcha toute la nuit du 26 au 27 pour l’attaquer de nuit.</p><p lang="fr-FR">Il n’arriva qu’au jour en présence de l’ennemi ; il forma sa division en bataillon carré ; une nuée d’ennemis l’investit de tous côtés ; il essuya toute la journée des charges de cavalerie ; toutes furent repoussées avec la plus grande bravoure.</p><p lang="fr-FR">La division Bon était partie, le 25 à midi, du camp d’Acre, et se trouva, le 27 à neuf heures du matin, sur les derrières de l’ennemi, qui occupait un immense champ de bataille. Jamais nous n’avions vu tant de cavalerie caracoler, charger, se mouvoir dans tous les sens. On ne se montra point ; notre cavalerie enleva le camp ennemi, qui était à deux heures du champ de bataille ; on prit plus de 400 chameaux et tous les bagages, spécialement ceux des Mamelouks.</p><p lang="fr-FR">Les généraux Vial et Rampon, à la tête de leurs troupes formées en bataillons carrés, marchèrent dans différentes directions, de manière à former, avec la division Kléber, les trois angles d’un triangle équilatéral de 2 000 toises de côté ; l’ennemi était au centre.</p><p lang="fr-FR">Arrivés à la portée du canon, ils se démasquèrent ; l’épouvante se mit dans les rangs ennemis ; en un clin d’œil, cette nuée de cavaliers s’écoula en désordre et gagna le Jourdain ; l’infanterie gagna les hauteurs ; la nuit la sauva.</p><p lang="fr-FR">Le lendemain, je fis brûler les villages de Genin[^10], Nourès, Soulyn, pour punir les Naplousains.</p><p lang="fr-FR">Le général Kléber poursuivit les ennemis jusqu’au Jourdain.</p><p lang="fr-FR"><br/> </p><p lang="fr-FR">COMBAT DE SAFED.</p><p lang="fr-FR">Cependant le général Murat était parti le 23 du camp, pour faire lever le siège de Safed et enlever les magasins de Tabarieh[^11] ; il battit la colonne ennemie et s’empara de ses bagages.</p><p lang="fr-FR">Ainsi cette armée, qui s’était annoncée avec tant de fracas, aussi nombreuse, disaient les gens du pays, <i>que les étoiles du ciel et les sables de La mer,</i> assemblage bizarre de fantassins et de cavaliers de toutes les couleurs et de tous les pays, repassa le Jourdain avec la plus grande précipitation, après avoir laissé une grande quantité de morts sur le champ de bataille. Si l’on juge de son épouvante par la rapidité de sa fuite, jamais il n’y en eut de pareille.</p><p lang="fr-FR">Vous verrez, dans le journal du siège d’Acre, les différents travaux qui furent faits de part et d’autre pour le passage du fossé et pour se loger dans la tour, que l’on mina et contre-mina ;</p><p lang="fr-FR">Que, plusieurs pièces de 24 étant arrivées, on battit sérieusement la ville en brèche ;</p><p lang="fr-FR">Que, les 7, 10 et 13 floréal, l’ennemi fit des sorties et fut vigoureusement repoussé,</p><p lang="fr-FR">Que, le 19 floréal, l’ennemi reçut un renfort porté sur trente bâtiments de guerre turcs ;</p><p lang="fr-FR">Qu’il fit le même jour quatre sorties ; qu’il remplit nos boyaux de ses cadavres ;</p><p lang="fr-FR">Que nous nous logeâmes, après un assaut extrêmement meurtrier, dans un des points les plus essentiels de la place.</p><p lang="fr-FR">Aujourd’hui nous sommes maîtres des principaux points du rempart.</p><p lang="fr-FR">L’ennemi a fait une seconde enceinte ayant pour point d’appui le château de Djezzar.</p><p lang="fr-FR">Il nous resterait à cheminer dans la ville ; il faudrait ouvrir la tranchée devant chaque maison et perdre plus de monde que je ne le veux faire.</p><p lang="fr-FR">La saison, d’ailleurs, est trop avancée ; le but que je m’étais proposé se trouve rempli ; l’Égypte m’appelle[^12].</p><p lang="fr-FR">Je fais placer une batterie de 24 pour raser le palais de Djezzar et les principaux monuments de la ville ; je fais jeter un millier de bombes qui, dans un endroit aussi resserré, doivent faire un mal considérable. Ayant réduit Acre en un monceau de pierres, je repasserai le désert, prêt à recevoir l’armée européenne ou turque qui, en messidor ou thermidor, voudrait débarquer en Égypte.</p><p lang="fr-FR">Je vous enverrai du Caire une relation des victoires que le général Desaix a remportées dans la Haute-Égypte ; il a déjà détruit plusieurs fois les gens arrivés d’Arabie, et dissipé presque entièrement les Mamelouks.</p><p lang="fr-FR">Dans toutes ces affaires, un bon nombre de braves sont morts, à la tête desquels les généraux Caffarelli et Rambeaud[^13] ; un grand nombre sont blessés ; parmi ces derniers, les généraux Bon[^14] et Lannes.</p><p lang="fr-FR">J’ai eu, depuis mon passage du désert, 500 hommes tués et le double de blessés[^15].</p><p lang="fr-FR">L’ennemi a perdu plus de 15 000 hommes[^16].</p><p lang="fr-FR">Je vous demande le grade de général de division pour le général Lannes, et le grade de général de brigade pour le citoyen Songis, chef de brigade d’artillerie.</p><p lang="fr-FR">J’ai donné de l’avancement aux officiers dont vous trouverez ci-joint l’état.</p><p lang="fr-FR">Je vous ferai connaître les traits de courage qui ont distingué un grand nombre de braves.</p><p lang="fr-FR">J’ai été parfaitement content de l’armée dans des événements et dans un genre de guerre si nouveaux pour des Européens. Elle fait voir que le vrai courage et les talents guerriers ne s’étonnent de rien et ne se rebutent d’aucun genre de privations. Le résultat sera, nous l’espérons, une paix avantageuse, un accroissement de gloire et de prospérité pour la République.[^17]</p><h3 data-kind="letter-signature" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Bonaparte</h3> [^1]: Baie de Marmaris, à la pointe sud-est de l’Asie Mineure, fermée par l’île de Rhodes. Lieu de mouillage des flottes ottomanes et britanniques. [^2]: N° 4294. [^3]: <span></span> Dans cette affaire, Bonaparte a pourtant blâmé Lannes pour avoir fait sacrifier inutilement « <i>bon nombre de braves gens</i> ». [^4]: Bonaparte mêle différentes actions qui sont sans lien avec Haïfa. Il en est de même, plus bas, pour la rubrique du combat de Safed. Le siège d’Acre, sujet principal de ce compte-rendu au Directoire, n’a pas de titre qui lui soit propre. [^5]: Avec la flottille de Standelet. [^6]: Cette pièce d’artillerie fut utilisée pour battre en brèche la fameuse tour d’Acre. [^7]: Mailly de Châteaurenaud, Eugène (mort en 1799), fils d’un Conventionnel, capitaine adjoint à l’État-Major général de l’armée d’Orient, il est chargé de porter une dépêche à Djezzar qui le fait jeter en prison puis mettre à mort, le 30 mars 1799, après un assaut sur Acre au cours duquel son frère cadet Minerve est lui aussi tué [^8]: Combat de Loubia, que Bonaparte dénomme ainsi pour frapper les imaginations. [^9]: Le combat de Cana a eu lieu à Chagarah. [^10]: Jenin. [^11]: L’armée ottomane dispose à Tabarieh (Tibériade) d’immenses magasins de munitions et de vivres. [^12]: L’échec de l’assaut, donné le matin, décide Bonaparte à lever le siège et à ramener l’armée en Égypte. [^13]: Rambeaud [ou Rambaud], François, (1754-1799), adjudant général puis général de brigade à l’armée d’Orient, il est tué devant Saint-Jean d’Acre. [^14]: Il mourra le 19 mai à Atlit près de Haïfa. [^15]: Chiffres minoré : plus de 2000 hommes sont hors de combat sur un effectif de départ de 10 à 15 000 hommes. [^16]: On peut diviser ce chiffre par deux. [^17]: <span></span><i>Correspondance de Napoléon I</i><sup><i>er </i></sup><i>publiée par ordre de l’Empereur Napoléon III</i>, n° 4124, d’après le dépôt de la Guerre.</body>