den-1897

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date1810/08/29 00:00
titreLettre n° 1897: Denon pour le ministre de l'Intérieur
texte en markdown<body> <h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none">DEN-1897[^1] -</b> Denon pour le ministre de l'Intérieur</h1> <h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">29 août 1810</h2> Le directeur général du musée Napoléon à Son Excellence le ministre de l'Intérieur. Monseigneur, Vous avez eu la bonté de me consulter par votre lettre du 14 août sur un projet d'organisation définitive pour l'école de mosaïque qui vous a été présenté[^1]. Votre Excellence m'invite à l'examiner et, dans le cas où je ne croirois pas qu'il doive être adopté, à vous présenter mon opinion sur l'organisation que je jugerais la plus propre à assurer la prospérité de cette école. Je vais, Monseigneur, répondre à votre demande et j'entrerai dans quelques détails sur cet art que les Italiens du dernier siècle ont porté à la perfection pour éterniser le souvenir des chefs-d'œuvres de la peinture des grands peintres modernes. Cet art, qui chez les Anciens n'était consacré qu'à la décoration des pavés des édifices et des palais, a pris en Italie un essor plus noble et, copiant à faire illusion les plus vastes compositions pittoresques, il a enrichi la métropole de la chrétienté de colosses en mosaïque qui traverseront les âges et laisseront à la postérité une idée de la perfection de la peinture, alors que les originaux d'après lesquels ils auront été faits n'existeront plus. <i><b>\[p. 261\]</i></b> On doit donc regarder un établissement de mosaïque en France comme une industrie très utile, mais il doit être considéré sous deux rapports, savoir : la mosaïque pour représenter les tableaux honorables pour l'histoire de France, la mosaïque d'ornement pour la décoration des palais. Sous le premier apperçu, on ne possède à Paris aucun élément pour sa création et je crois, Monseigneur, que si l'intention de Votre Excellence est de proposer à Sa Majesté de fonder un établissement de ce genre, il faut attendre le voyage que l'Empereur doit faire à Rome. La vue des belles mosaïques qui décorent la basilique de Saint-Pierre et la manufacture où elles s'exécutent fixeront ses idées à cet égard et l'engageront à recueillir les débris de cet établissement, qui, vu les derniers événemens, ne pourrait que s'anéantir. Quant à la mosaïque d'ornement, je pense que l'établissement actuel de M. Belloni, en lui accordant les ressources nécessaires pour le confectionner, deviendrait en peu de tems une manufacture très importante et qu'on pourrait y faire faire dès à présent de beaux pavés pour les palais impériaux. Les grands édifices que Sa Majesté a commencés, le Louvre, le Temple de la gloire, exigeront naturellement des décorations de ce genre et fourniront de l'aliment pour nombre d'années à cette manufacture, qui alors pourra produire de grands travaux d'un goût épuré et à des prix modérés; mais il est important, Monseigneur, que pour obtenir des résultats heureux d'un pareil établissement vous nommiez un administrateur qui sera tenu de rendre compte mensuellement des progrès des travaux qui seront ordonnés, des matières employées et de la valeur des produits. Il faut de même, du moins telle est mon opinion, que cette manufacture soit placée hors de la capitale; la dissipation que les ouvriers trouvent journellement à Paris les détourne de leurs travaux, la vie et les loyers y étant fort chers, ils ne se trouvent jamais assez payés pour pouvoir alimenter leur famille, ce qui les oblige à demander des prix onéreux à l'Etat sans pour cela vivre plus honorablement. La manufacture impériale de Sèvres doit sa prospérité en partie à son isolement de la capitale et à l'activité et à la bonne administration de M. Brongnard, son directeur. Une des vues de votre prédécesseur, le ministre Chaptal, en créant l'école de mosaïque, fut d'occuper et d'utiliser quelques sourds-muets; il est nécessaire de savoir si le gouvernement est dans l'intention de continuer cette charité; quant à ceux déjà instruits, ils doivent être toujours attachés à la manufacture qu'on désire établir : les <i><b>\[p. 262\]</i></b> renvoyer pour travailler à leur compte serait les laisser dans un état pire que celui dont on a tiré ces êtres malheureux, que la nature semble avoir destinés à rester dans un état d'enfance et qu'on doit sans cesse surveiller. Ils ne peuvent donc appartenir qu'à des manufactures qui les gouvernent, qui exigent d'eux les seuls travaux qu'ils puissent faire, puisque, quelques talens qu'ils puissent acquérir, ils ne peuvent jamais s'affranchir ni rester isolés. Ces sourds-muets, lorsqu'ils auront acquis assez de talent pour avoir droit à une journée, devront encore rester dans l'intérieur de l'établissement et faire partie de la pension qu'ils payeront sur leur salaire. D'après ces considérations je pense, Monseigneur, que la manufacture des mosaïques doit être un établissement impérial dont tous les produits seraient à son profit et placés dans les palais, et non une école spéculative d'un particulier dont le gouvernement ferait les frais, payerait les élèves et dont il serait encore obligé de solder les travaux comme à un entrepreneur, car, en supposant que le gouvernement avance à M. Belloni la pension de 12 élèves à mille francs et celle du directeur et de son adjoint pendant six années, qu'arrivera-t-il à la fin de ce temps? Il se trouvera dans la même position vis-à-vis dudit sieur Belloni, c'est-à-dire sans caution des sommes avancées et sans payement d'une localité consacrée et entretenue à ses frais, et j'ajouterai que s'il voulait alors former un établissement à son compte, il serait obligé d'acquérir de ce directeur ce qui de fait serait le résultat de ces avances et de ses secours. Je vais donc répondre article par article au projet présenté que Votre Excellence daigne me soumettre : <i><b>\[p. 263\]</i></b> Article premier : « Le nombre des élèves de l'école de mosaïque sera porté à 12 pour chacun desquels il sera payé par le gouvernement 1 000 \[F\] de pension par an, tant pour leur nourriture que pour leur entretien ». Observations : Seront-ce toujours des sourds-muets? Je regarderais cette mesure comme vicieuse; ne serait-il pas plus convenable d'appeler à cette faveur des fils de deffenseurs de la patrie qui, reçus déjà dans les lycées, y auraient étudié le dessin, dont la science est absolument nécessaire pour travailler avec succès la mosaïque? Ou des fils d'artisans qui auraient suivi les cours de l'école gratuite de dessin ou même de l'école spéciale et y auraient déjà remporté des prix? Article deuxième : « Le directeur de l'école présentera à la nomination de notre ministre de l'Intérieur les élèves qui lui paraîtront avoir le plus de disposition pour l'art de la mosaïque ». Cet article est juste en exigeant toute fois, comme il est dit dans le premier article, que les élèves auraient fait preuve de dispositions dans les écoles de dessin, car prendre des enfan\[t\]s qui n'en auraient aucune notion mettrait dans la nécessité de leur faire faire cette étude préliminaire et indispensable. Article troisième : « Chaque élève admis dans l'école apportera un trousseau, lequel sera déterminé par notre ministre de l'Intérieur ». Article réglementaire. Article quatrième : « Le traitement du directeur Belloni demeure fixé à 3 500 F par an. Il aura sous lui un surveillant des élèves qui sera nommé par notre ministre de l'Intérieur et jouira d'un traitement annuel de 1 200 F ». Si le directeur Belloni veut être l'entrepreneur à son bénéfice des travaux qui se feront pour le gouvernement, il ne doit point être payé. Si tous les travaux au contraire qui se feront dans cette manufacture sont pour le gouvernement, je pense que son traitement doit être porté plus haut et j'estime qu'il doit être de ... Relativement à l'adjoint surveillant des élèves, je crois que cet emploi regarde spécialement le directeur mais qu'il faudrait lui adjoindre un comptable responsable des deniers et matériaux, lequel serait tenu de vérifier les travaux faits et d'en rendre compte mensuellement au ministre, son traitement serait de ... <i><b>\[p. 264\]</i></b> Article cinquième : « Il ne pourra être payé par le gouvernement plus de mille francs par an pour les dépenses imprévues ». Si l'on ne comprend point dans cette dépense le bois de chauffage et l'éclairage, je pense que cette somme suffit. S'ils y sont compris, je la regarde comme insuffisante. Article sixième : « Toutes les dépenses, tant pour traitement que pour la pension des élèves et frais divers, ne seront faites par le gouvernement que pendant l'espace de six années à dater du etc. Après ce laps de tems notre ministre de l'Intérieur examinera si l'établissement peut se soutenir par ses propres moyens et dans le cas contraire il nous proposera de lui accorder les encouragemens nécessaires ». Cet article a pour réponse la même que l'article quatrième. M. Belloni est-il le propriétaire de l'établissement, ou l'école que le gouvernement veut fonder est-elle nationale? Dans le premier cas, M. Belloni est déjà trop payé si l'Etat lui solde pendant six années 12 élèves qui travailleront à son profit et lui consacre un édifice pour ses travaux. Dans le deuxième, si le gouvernement est propriétaire de cette manufacture, il doit continuer à l'alimenter en payant comme aux manufactures de Sèvres, des Gobelins et de la Savonnerie tous les travaux qui se font et dont il dispose. Article septième : « Néanmoins, comme il est reconnu qu'un élève pourra, après 3 ans d'une instruction consécutive, être utile par ses travaux, le directeur sera tenu de fournir au gouvernement pendant les 3 dernières années de la pension des élèves des ouvrages de mosaïque pour 12000 F par an, somme à laquelle s'élèvera la pension annuelle des 12 élèves. Les dessins de ces ouvrages auront été préalablement arrêtés par notre ministre de l'Intérieur, et il fera évaluer par des experts la valeur des objets exécutés pour le gouvernement ». Cet article deviendra un source éternelle de contestation. Qu'arrivera-t-il lorsque le directeur présentera le résultat des travaux pour son tribut? Les experts en diminueront ou agmenteront le prix. Dans le premier cas, le directeur récriminera et dira que les élèves qu'on lui a donné n'ont pu faire que ce qu'il présente, dans le deuxième, le gouvernement sera obligé d'ajouter aux sommes qu'il a déjà avancées. Article huitième : « Tous les frais d'atelier, achat d'ustenciles, matériaux, payes d'ouvriers et autres de même espèce \[p. 265\] seront à la charge du directeur Belloni ». Si le sieur Belloni paye de ses deniers tous les frais etc., il devient le propriétaire de la manufacture, il est directeur à son bénéfice de tout ce qui se fait dans l'établissement. Dans ce cas, doit-il être salarié par le gouvernement pour des travaux dont il est l'entrepreneur? Je crois, Monseigneur, qu'il serait nécessaire, avant de rien statuer sur l'école de mosaïque, qu'on vous propose de savoir si elle pourrait être reçue dans une manufacture qui aurait quelqu'analogie avec ses opérations, telle que la manufacture de Sèvres. Là on n'aurait pas besoin d'un administrateur comptable (M. Brongniart avec un commis de plus en ferait les fonctions), non plus que de deux chimistes et d'un dessinateur, ainsi que M. Belloni l'avait demandé. L'exactitude et le bon goût qui règnent dans cette manufacture stimuleraient les ouvriers mosaïcistes, et alors on pourrait obtenir ce que le gouvernement serait en droit d'attendre d'un établissement pour lequel il a déjà fait et pourrait être dans le cas de faire encore des avances. <p style="text-align: center;"><b>Ecole de gravure sur pierres fines</b></p> Quant à cette école, je crois devoir dire à Son Excellence que je pense qu'on ne peut faire une manufacture de gravure en pierres fines; l'étude de cet art ne peut convenir à des sourds-muets. J'ai eu l'honneur de lui représenter que le talent isolé dans ces individus les laisserait dans le dénuement à la fin de leur apprentissage, on ne ferait que les mettre à la merci de la cupidité d'artistes qui profiteraient de leurs travaux. Maintenant je dois avoir l'honneur de vous prévenir que, depuis que cette école est établie, bien qu'elle soit sous ma surveillance immédiate, je n'en ai encore vu aucun résultat. Je crois, Monseigneur, que cet art convient plus à des jeunes gens aisés qu'aux jeunes malheureux à qui on a voulu le donner; les premiers trouveront dans l'expectative du grand prix de Rome et d'une place à l'Institut le stimulant nécessaire pour obtenir des succès, les derniers ne trouveront que peines et que misère dans un art dont ils ne pourraient retirer ni profit, ni honneur. Je laisse à la générosité de Votre Excellence à récompenser M. Jeuffroy des soins qu'il a pu prendre jusqu'à ce jour; il est le seul graveur en pierres fines qu'il y ait à Paris mais, malgré tout ce que l'on pourrait tenter pour la prospérité de cette branche des arts si admirable dans l'Antiquité, je doute qu'on puisse lui faire faire de grands progrès vu le peu d'emploi des pierres gravées par les personnes fortunées, la rareté des belles pierres orientales contre lesquelles ne peuvent soutenir la comparaison celles qu'on tire du Nord qu'on travaille actuellement, enfin la cherté de la main-d'œuvre. <i><b>\[p. 266\]</i></b> Enfin je terminerai, Monseigneur, en donnant une preuve du peu de résultat que M. Jeuffroy a obtenu, c'est qu'après 8 ans de leçons il ne garderait pas à son compte un seul de ses élèves.[^3] [^1]: Lettre copiée à la fin de celles de 1810, sous la rubrique « Omissions » (*AA7, p. 260-266). [^2]: Un premier règlement avait été donné par le décret du 1er février 1809, cf. Gérard Hubert, « Un portrait en mosaïque de Napoléon par Belloni d'après Gérard : contribution à l'étude de l'Ecole impériale de mosaïque de Paris et des Manufactures italiennes », dans <i>Actes du Colloque Florence et la France, rapports sous la révolution et l'Empire, Florence</i>, 2-4 juin 1977, Paris, 1979, p. 258. [^3]: Marie-Anne Dupuy, Isabelle le Masne de Chermont, Elaine Williamson, <i>Vivant Denon : Directeur des musées sous le Consulat et l'Empire correspondance (1802-1815)</i>, Editions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1999, Archives des musées nationaux, registre *AA4 p.260, Denon