CG2-3404.md

identifiantCG2-3404.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1798/10/07 00:00
titreNapoléon au Directoire exécutif
texte en markdown<body><h1 lang="fr-FR" style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG2</i> - 3404. - </b>Au Directoire exécutif</h1><p lang="fr-FR"><br/> </p><h2 data-kind="letter-context;" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Quartier général, Le Caire, 16 vendémiaire an VII [7 octobre 1798]</h2><p lang="fr-FR"><br/> </p><p lang="fr-FR">Nous avons célébré le 1<sup>er</sup> vendémiaire[^1] ; notre fête civique au Caire a été fort belle.</p><p lang="fr-FR">Je vous expédie mon frère[^2], avec les drapeaux pris aux Turcs et aux Mamelouks. Vous trouverez ci-joint :</p><p lang="fr-FR">1<sup>o</sup> La copie de tout ce que je vous ai écrit depuis mon départ ;</p><p lang="fr-FR">2<sup>o</sup> Un rapport sur les événements qui se sont succédés ;</p><p lang="fr-FR">3<sup>o</sup> Quelques notes propres à vous faire connaître la situation des finances et les ressources qu’offre ce pays.</p><p lang="fr-FR">Il nous arrive des caravanes de l’intérieur de l’Afrique ; une vient d’arriver avec 2 000 esclaves noirs à vendre.</p><p lang="fr-FR">Les mœurs de ce pays sont si loin des nôtres, qu’il faudra bien du temps pour que ce peuple s’y accoutume ; cependant tous les jours il nous connaît davantage.</p><p lang="fr-FR">La Porte a nommé Djezzar, pacha d’Acre, général en chef de toute la Syrie. Il n’a répondu à aucune ouverture que je lui ai fait faire[^3]. Nos consuls sont partout en arrestation, et tout retentit du bruit de la guerre dans l’empire ottoman. La Porte ni notre ministre à Constantinople[^4] n’a répondu à aucune de mes lettres. Vous trouverez ci-joint copie de ce que j’ai écrit à notre envoyé[^5] et au vizir[^6]. Je ne sais si Talleyrand y est. Au reste, vous devez en savoir plus que moi sur les intentions de la Porte ; il est impossible que les lettres de la Porte ou de notre ministre aient été interceptées par les Anglais.</p><p lang="fr-FR">Ce pays-ci est circonvenu d’Arabes féroces, nombreux et braves. Toutes les tribus réunies font un total de 12 000 hommes de cavalerie et de 50 000 hommes d’infanterie.</p><p lang="fr-FR">La populace de l’intérieur est composée d’espèces différentes, toutes accoutumées à être battues ou battant, tyrans ou tyrannisées. Le sol est le plus beau de la terre, sa position aussi intéressante que décisive pour l’Inde. La puissance européenne qui est maîtresse de l’Égypte l’est à la longue de l’Inde.</p><p lang="fr-FR">Depuis Lesimple[^7], c’est-à-dire depuis le 18 messidor[^8], je n’ai plus de nouvelles d’Europe. Si la paix de Rastadt n’est pas faite, il peut être avantageux à la République de faire de la conquête de l’Égypte un moyen de paix glorieuse avec l’Angleterre. Alors il faut prendre la chose sur le temps et vivement.</p><p lang="fr-FR">Si l’empereur de Constantinople[^9] nous fait la guerre, que l’empereur d’Allemagne et celui de Russie ne se décident pas, nous pourrons être attaqués par mer par les Anglais et les Turcs, et par terre dans l’intérieur.</p><p lang="fr-FR">L’Espagne nous trahit donc, puisqu’elle laisse les Anglais maîtres absolus de la Méditerranée ?</p><p lang="fr-FR">Villeneuve, qui monte <i>Le Guillaume Tell,</i> accompagné du <i>Généreux</i> et des frégates <i>La Diane</i> et <i>La Justice</i>[^10]<i>,</i> m’écrit du cap Kelidonia, le 20 thermidor[^11], qu’il se rendait à Malte. Il n’y était pas arrivé le 8 fructidor[^12] : peut-être a-t-il changé d’avis et est-il allé à Corfou.</p><p lang="fr-FR">Je crois qu’il faudrait que, dans l’hiver, les trois vaisseaux de guerre vénitiens que vous avez à Toulon, avec les trois frégates approvisionnées pour quatre ou cinq mois en vivres et pour deux mois en eau, se rendissent à Corfou ; que les trois vaisseaux que nous avons à Ancône s’y rendissent de leur côté : cela nous ferait, avec celui qui est à Corfou et les deux vaisseaux et les deux frégates de Villeneuve, douze vaisseaux de guerre et six frégates. Ils en imposeraient aux Turcs et obligeraient les Anglais à avoir une grande escadre pour nous bloquer à Alexandrie ; ce qu’ils font actuellement avec quatre vaisseaux et deux frégates. Et si nos armements de Brest, de Cadix, de la Hollande, les mettaient hors état de tenir à Alexandrie une aussi forte escadre, ils seraient obligés de nous laisser libres. De Corfou, notre escadre pourrait surveiller la marine des Turcs et leur en imposer ; elle pourrait correspondre avec nous par Damiette. Il serait nécessaire que les vaisseaux qui partiraient de Toulon et d’Ancône eussent des équipages complets, triple garnison et de l’argent pour pouvoir vivre à Corfou. Ils pourraient également porter des canons, des affûts, des armes, pour armer en guerre <i>Le Dubois,</i> les frégates <i>La Carrère, La Montenotte, La Leoben, La Mantoue</i> (qui sont désarmés dans notre port d’Alexandrie, faute d’artillerie), et des feuilles de cuivre pour doubler <i>La Carrère ; </i>les feuilles que l’on avait apportées pour cette frégate ont été données à <i>La Junon.</i></p><p lang="fr-FR">Si le Turc, comme il serait très possible, se fâche, il faut que vous fassiez passer Bernadotte à Corfou avec quatre demi-brigades, deux régiments de hussards avec leurs selles, quelques compagnies d’artillerie, de l’argent et des vivres. Là, avec l’escadre ci-dessus, il en imposera au Turc, et, au pis-aller, lui enlèvera la Morée. Cette diversion nous sera très favorable et partagera les forces de la Porte.</p><p lang="fr-FR">Si vous ne pouvez rien faire en Irlande, peut-être serait-il convenable de porter dans la Méditerranée toute la guerre maritime. Cette guerre serait plus difficile et plus coûteuse pour l’Angleterre ; il faudrait qu’elle nourrît trente vaisseaux au fond de l’Archipel, tandis que l’Égypte, Corfou, Malte, l’Italie nous donnent mille moyens.</p><p lang="fr-FR">Je ne crois pas qu’il soit politique de rester dans la Méditerranée avec si peu de vaisseaux.</p><p lang="fr-FR">Vous trouverez ci-joint le plan des sondes d’Alexandrie[^13]. L’escadre aurait pu y entrer ; que de regrets cela n’ajoute-t-il pas à nos pertes !</p><p lang="fr-FR">Il faut communiquer avec nous par Damiette, en expédiant des bâtiments d’Ancône et de Civitavecchia. Les avisos qui se présenteront devant Alexandrie se feront prendre par les corsaires anglais, qui restent constamment devant ce port.</p><p lang="fr-FR">Faites la paix avec le Portugal : cela fera cinq vaisseaux de guerre que nous aurons de moins contre nous[^14].</p><p lang="fr-FR">Quant au convoi de Toulon, il serait bien essentiel qu’il nous arrivât. Un homme habile devrait pouvoir le faire parvenir pendant l’hiver. Au reste, cela dépend de la quantité de bâtiments ennemis qui sont dans la Méditerranée.</p><p lang="fr-FR">Vous n’abandonnerez pas l’armée que vous avez en Égypte ; vous lui ferez passer des secours, des nouvelles, et vous prendrez toutes les mesures que je sollicite de vous pour avoir une escadre nombreuse dans ces mers.</p><p lang="fr-FR">Vous enverrez par Vienne un ambassadeur à Constantinople ; cela est très essentiel ; Talleyrand doit s’y rendre et tenir sa parole ; et, si la Porte veut la guerre, vous aurez un armement à Corfou qui tiendra en échec la Grèce, l’Albanie et la Morée, et envahira même la Morée.</p><p lang="fr-FR">Nous avons peu de malades ; ceux qui le sont, le sont des yeux[^15].</p><p lang="fr-FR">Faites-nous passer, si vous le pouvez, 1 500 hommes de hussards ou de chasseurs, avec leurs selles et brides, bien armés, 10 000 fusils, 2 000 sabres, 3 000 paires de pistolets, 2 000 selles et 3 000 carabines de hussards.</p><p lang="fr-FR">L’hiver, et sous la conduite de quelques bons marins, tout cela arrivera. Je vous le répète, si les Anglais sont devant Alexandrie, je crois que le plus sûr est d’aller droit à Damiette, quoique la rade soit mauvaise. Les avisos doivent arriver de nuit et, s’ils aperçoivent des bâtiments de guerre, se jeter à la côte, à l’embouchure de Damiette ; nous y avons des vigies, des batteries et des gardes.</p><p lang="fr-FR">Si la Porte négocie, comme elle le fera une portion de l’hiver, faites-moi passer des lettres en chiffres, par triplicata, par Constantinople, en recommandant qu’on les expédie par des Tartares.</p><p lang="fr-FR">Faites-moi passer des quadruplicata et des gazettes par Tripoli[^16] ; notre consul les enverra à Derne[^17] par mer, et de là par terre, par des Arabes. Ce n’est qu’en employant tous ces moyens que je parviendrai à avoir de vos nouvelles.</p><p lang="fr-FR">Lorsque je saurai le parti définitif que prendra la Porte, et que le pays sera plus assis et nos fortifications plus avancées, ce qui ne tardera pas, je me résoudrai à passer en Europe ; surtout, si les premières nouvelles me font penser que le continent n’est point encore pacifié, je me résoudrai à passer.</p><p lang="fr-FR">Nous ne manquons de rien ici ; nous fortifions les points les plus essentiels, et nous sommes pleins de force, de santé et de gaieté.</p><p lang="fr-FR">Faites six copies de chacune de vos dépêches, toutes en chiffres, avec six collections de gazettes depuis notre départ :</p><p lang="fr-FR">Envoyez la première par Ancône, d’où un petit bâtiment neutre se portera sur Damiette :</p><p lang="fr-FR">Par Toulon ou Gênes, la seconde, qui viendra droit à Damiette ;</p><p lang="fr-FR">La troisième, à Naples, par terre : le ministre expédiera un bâtiment à Tripoli, d’où on expédiera un bâtiment à Derne, d’où on expédiera un Arabe par le désert ;</p><p lang="fr-FR">La quatrième, pour Constantinople, par terre, d’où on l’expédiera par un tartare[^18] à Alep, et de là à Latakieh, et de là par un bâtiment à Damiette ;</p><p lang="fr-FR">La cinquième, par une corvette légère, pour entrer dans Alexandrie par un temps frais et ayant des pratiques du port ;</p><p lang="fr-FR">La sixième, une frégate dirigée sur Damiette : apprend-elle que les ennemis y sont, elle a soin de se précautionner d’un grand canot ponté et voilé, ayant un obusier et quatre pièces ; elle se présente, à neuf heures du soir, à quatre lieues de Damiette, jette son canot à la mer, lui remet sa dépêche, reprend le large, disparaît, revient plus de dix jours après sur le cap Burlos, où, l’attendant, on lui remet la réponse.[^19]</p><h3 data-kind="letter-signature" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Bonaparte</h3> [^1]: Fête commémorative de la proclamation de la République, organisée dans chaque ville occupée par les Français : prise d’armes, défilé, proclamations, illuminations, repas officiel et réjouissances populaires. [^2]: Louis Bonaparte. [^3]: Tentées par Beauvoisins et Mailly. [^4]: Ruffin. Il a été arrêté au moment de la déclaration de l’état de guerre entre la Porte et la France. [^5]: Voir, n° 2562 et 2592. [^6]: Nassif-Pacha. Voir, n° 2906. [^7]: Courrier envoyé par le Directoire à Bonaparte. [^8]: 6 juillet. [^9]: Le sultan Selim III. [^10]: <span></span> Ces quatre navires étaient sortis intacts de la bataille d’Aboukir. Villeneuve commandait alors la <i>Justice.</i> [^11]: 7 août. [^12]: 25 août. [^13]: Carte des passes du Port-Vieux d’Alexandrie établie par le capitaine Barré. [^14]: Les vaisseaux du marquis de Niza, qui se joint à l’escadre anglaise pour le blocus d’Alexandrie (voir n° 3072). [^15]: De très nombreux soldats souffrent (et souffriront) d’ophtalmie, première maladie constatée par les médecins au sein de l’armée d’Orient et deuxième fléau médical de l’expédition d’Égypte après la peste. Cette affection a deux causes : l’irradiation par les ultra-violets, bien sûr, mais aussi une bactérie qui est inconnue à l’époque de Bonaparte et sera identifiée en 1904. Larrey la décrit avec minutie dans un mémoire. Les séquelles de l’ophtalmie peuvent aller jusqu’à la cécité. [^16]: De Barbarie (la Libye actuelle). [^17]: Darnah (actuelle Lybie). [^18]: Nom donné aux courriers employés dans l’empire ottoman. [^19]: <span></span><i>Correspondance de Napoléon I</i><sup><i>er </i></sup><i>publiée par ordre de l’Empereur Napoléon III</i>, n° 3439, d’après la collection Napoléon.</body>
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