| identifiant | CG2-2625.md |
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| fait partie de | correspondance |
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| est validé | oui |
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| date | 1798/07/24 00:00 |
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| titre | Napoléon au Directoire exécutif |
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| texte en markdown | <body><h1 lang="fr-FR" style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG2</i> - 2625. - </b>Au Directoire exécutif</h1><p lang="fr-FR"><br/>
</p><h2 data-kind="letter-context;" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Quartier général, Le Caire, 6
thermidor an VI [24 juillet 1798]</h2><p lang="fr-FR"><br/>
</p><p lang="fr-FR">Citoyens Directeurs,</p><p lang="fr-FR">Le 19 messidor, l’armée partit d’Alexandrie ;
elle arriva à Damanhour le 20, souffrant beaucoup, à travers ce
désert, de l’excessive chaleur et du manque d’eau.</p><p lang="fr-FR"><br/>
</p><p lang="fr-FR">COMBAT D’EL-RAHMÂNIEH.</p><p lang="fr-FR">Le 22, nous rencontrâmes le Nil à El-Rahmânieh, et
nous nous rejoignîmes avec la division du général Dugua, qui était
venue par Rosette, en faisant plusieurs marches forcées. La division
du général Desaix fut attaquée par un corps de 7 à 800 Mamelouks
qui, après une canonnade assez vive et la perte de quelques hommes,
se retirèrent.</p><p lang="fr-FR"><br/>
</p><p lang="fr-FR">BATAILLE DE CHOBRAKHIT.</p><p lang="fr-FR">Cependant, j’appris que Mourad-Bey[^1],
à la tête de son armée, composée d’une grande quantité de
cavalerie, ayant 8 ou 10 grosses chaloupes canonnières et plusieurs
batteries sur le Nil, nous attendait au village de Chobrâkhyt.</p><p lang="fr-FR">Le 24 au soir, nous nous mîmes en marche pour nous
en approcher ; le 25, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes en
présence.</p><p lang="fr-FR">Nous n’avions que 200 hommes de cavalerie éclopés
et harassés encore de la traversée. Les Mamelouks avaient un
magnifique corps de cavaliers, couverts d’or, d’argent, armés
des meilleures carabines et pistolets de Londres, des meilleurs
sabres de l’Orient, et montés peut-être sur les meilleurs chevaux
du continent.</p><p lang="fr-FR">L’armée était rangée, chaque division formant un
bataillon carré, ayant les bagages au centre et l’artillerie dans
les intervalles des bataillons ; les bataillons rangés, les 2<sup>e</sup>
et 4<sup>e</sup> divisions derrière les 1<sup>re</sup> et 3<sup>e</sup>.
Les cinq divisions de l’armée étaient placées en échelons, se
flanquant entre elles et flanquées par deux villages que nous
occupions.</p><p lang="fr-FR">Le citoyen Perrée, chef de division de la marine,
avec 3 chaloupes canonnières, 1 chebec et 1 demi-galère, se porta
pour attaquer la flottille ennemie. Le combat fut extrêmement
opiniâtre. Il se tira de part et d’autre plus de 1 500 coups
de canon. Le chef de division Perrée a été blessé au bras d’un
coup de canon, et, par ses bonnes dispositions et son intrépidité,
est parvenu à reprendre 3 chaloupes canonnières et la demi-galère
que les Mamelouks avaient prises, et à mettre le feu à leur amiral.
Les citoyens Monge et Berthollet, qui étaient sur le chebec, ont
montré, dans des moments difficiles, beaucoup de courage. Le général
Andréossy, qui commandait les troupes de débarquement, s’est
parfaitement conduit.</p><p lang="fr-FR">La cavalerie des Mamelouks inonda bientôt toute la
plaine, déborda toutes nos ailes et chercha de tous les côtés, sur
nos flancs et nos derrières, le point faible pour pénétrer ; mais
partout elle trouva que la ligne était également formidable et lui
opposait un double feu de flanc et de front. Ils essayèrent
plusieurs fois de charger, mais sans s’y déterminer. Quelques
braves vinrent escarmoucher ; ils furent reçus par des feux de
pelotons de carabiniers placés en avant des intervalles des
bataillons. Enfin, après être restés une partie de la journée à
demi-portée du canon, ils opérèrent leur retraite et disparurent.
On peut évaluer leur perte à 300 hommes tués ou blessés.</p><p lang="fr-FR">Nous avons marché pendant huit jours, privés de
tout et dans un des climats les plus brûlants du monde.</p><p lang="fr-FR">Le 2 thermidor, au matin, nous aperçûmes les
Pyramides.</p><p lang="fr-FR">Le 2, au soir, nous nous trouvâmes à six lieues du
Caire, et j’appris que les vingt-trois beys, avec toutes leurs
forces, s’étaient retranchés à Embabeh, qu’ils avaient garni
leurs retranchements de plus de 60 pièces de canon.</p><p lang="fr-FR"><br/>
</p><p lang="fr-FR">BATAILLE DES PYRAMIDES.</p><p lang="fr-FR">Le 3, à la pointe du jour, nous rencontrâmes leur
avant-garde, que nous poussâmes de village en village. À deux
heures après midi, nous nous trouvâmes en présence des
retranchements et de l’armée ennemie.</p><p lang="fr-FR">J’ordonnai aux divisions des généraux Desaix et
Reynier de prendre position sur la droite, entre Gizeh et Embabeh, de
manière à couper à l’ennemi la communication de la Haute-Égypte,
qui était sa retraite naturelle. L’armée était rangée de la
même manière qu’à la bataille de Chobrakhit.</p><p lang="fr-FR">Dès l’instant que Mourad-Bey s’aperçut du
mouvement du général Desaix, il se résolut à le charger et il
envoya un de ses beys les plus braves avec un corps d’élite qui,
avec la rapidité de l’éclair, chargea les deux divisions. On le
laissa approcher jusqu’à cinquante pas, et on l’accueillit par
une grêle de balles et de mitraille qui en fit tomber un grand
nombre sur le champ de bataille. Ils se jetèrent dans l’intervalle
que formaient les deux divisions, où ils furent reçus par un double
feu qui acheva leur défaite.</p><p lang="fr-FR">Je saisis l’instant, et j’ordonnai à la division
du général Bon, qui était sur le Nil, de se porter à l’attaque
des retranchements ; et au général Vial, qui commandait la division
du général Menou, de se porter entre le corps qui venait de le
charger et les retranchements, de manière à remplir le triple but,</p><p lang="fr-FR">D’empêcher ce corps d’y entrer ;</p><p lang="fr-FR">De couper la retraite à celui qui l’occupait ;</p><p lang="fr-FR">Et enfin, s’il était nécessaire, d’attaquer les
retranchements par la gauche.</p><p lang="fr-FR">Dès l’instant que les généraux Vial et Bon
furent à portée, ils ordonnèrent aux 1<sup>re</sup> et 3<sup>e</sup>
divisions de chaque bataillon de se ranger en colonnes d’attaque,
tandis que les 2<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> conservaient leur même
position, formant toujours le bataillon carré, qui ne se trouvait
plus que sur trois de hauteur, et s’avançaient pour soutenir les
colonnes d’attaque.</p><p lang="fr-FR">Les colonnes d’attaque du général Bon, commandées
par le brave général Rampon, se jetèrent sur les retranchements
avec leur impétuosité ordinaire, malgré le feu d’une grande
quantité d’artillerie, lorsque les Mamelouks firent une charge.
Ils sortirent des retranchements au grand galop ; nos colonnes eurent
le temps de faire halte, de faire front de tous côtés, et de les
recevoir la baïonnette au bout du fusil et par une grêle de balles.
À l’instant même, le champ de bataille en fut jonché. Nos
troupes eurent bientôt enlevé les retranchements. Les Mamelouks, en
fuite, se précipitèrent en foule sur leur gauche ; un bataillon de
carabiniers, sous le feu duquel ils étaient obligés de passer, à
cinq pas, en fit une boucherie effroyable ; un très grand nombre se
jeta dans le Nil et s’y noya.</p><p lang="fr-FR">Plus de 400 chameaux chargés de bagages, 50 pièces
d’artillerie, sont tombés en notre pouvoir. J’évalue la perte
des Mamelouks à 2 000 hommes de cavalerie d’élite. Une
grande partie des beys a été blessée ou tuée ; Mourad-Bey a été
blessé à la joue. Notre perte se monte à 20 ou 30 tués et à 120
blessés. Dans la nuit même, la ville du Caire a été évacuée ;
toutes leurs chaloupes canonnières, corvettes, bricks et même une
frégate, ont été brûlés, et, le 4, nos troupes sont entrées au
Caire. Pendant la nuit, la populace a brûlé les maisons des beys et
commis plusieurs excès. Le Caire, qui a plus de 300 000
habitants, a la plus vilaine populace du monde.</p><p lang="fr-FR">Après le grand nombre de combats et de batailles que
les troupes que je commande ont livrés contre des forces
supérieures, je ne m’aviserais de louer leur contenance et leur
sang-froid dans cette occasion, si véritablement ce genre de guerre
tout nouveau n’avait exigé de leur part une patience qui contraste
avec l’impétuosité française ; s’ils se fussent livrés à
leur ardeur, ils n’auraient point eu la victoire, qui ne pouvait
s’obtenir que par un grand sang-froid et une grande patience.</p><p lang="fr-FR">La cavalerie des Mamelouks a montré une grande
bravoure ; ils défendaient leur fortune, et il n’y a pas un d’eux
sur lequel nos soldats n’aient trouvé trois, quatre ou cinq cents
louis d’or.</p><p lang="fr-FR">Tout le luxe de ces gens-ci était dans leurs chevaux
et leur armement ; leurs maisons sont pitoyables. Il est difficile de
voir une terre plus fertile et un peuple plus misérable, plus
ignorant et plus abruti. Ils préfèrent un bouton de nos soldats à
un écu de six francs. Dans les villages, ils ne connaissent pas même
une paire de ciseaux. Leurs maisons sont d’un peu de boue. Ils
n’ont pour tout meuble qu’une natte de paille et deux ou trois
pots de terre. Ils mangent et consomment en général fort peu de
chose. Ils ne connaissent point l’usage des moulins[^2]
; de sorte que nous avons constamment bivouaqué sur des tas immenses
de blé sans pouvoir avoir de farine. Nous ne nous nourrissons que de
légumes et de bestiaux. Le peu de grains qu’ils convertissent en
farine, ils le font avec des pierres, et, dans quelques gros
villages, il y a des moulins que font tourner des bœufs.</p><p lang="fr-FR">Nous avons été continuellement harcelés par des
nuées d’Arabes, qui sont les plus grands voleurs et les plus
grands scélérats de la terre, assassinant les Turcs comme les
Français, tout ce qui leur tombe dans les mains.</p><p lang="fr-FR">Le général de brigade Mireur et plusieurs autres
aides de camp et officiers de l’état-major ont été assassinés
par ces misérables[^3].
Embusqués derrière des digues et dans des fossés, sur leurs
excellents petits chevaux, malheur à celui qui s’éloigne à cent
pas des colonnes ! Le général Mireur, malgré les représentations
de la grand’garde, seul, par une fatalité que j’ai souvent
remarquée a voulu se porter sur un monticule, à deux cents pas du
camp : derrière étaient trois Bédouins qui l’ont assassiné. La
République fait une perte réelle : c’était un des généraux les
plus braves que je connusse.</p><p lang="fr-FR">Il y a dans ce pays-ci fort peu de numéraire, pas
assez pour solder l’armée ; beaucoup de blé, de riz, de légumes,
de bestiaux. La République ne peut pas avoir une colonie plus à sa
portée et d’un sol plus riche. Le climat est très sain, parce que
les nuits sont fraîches.</p><p lang="fr-FR">Malgré quinze jours de marche, des fatigues de toute
espèce, la privation absolue de vin et même de tout ce qui peut
alléger la fatigue, nous n’avons point de malades. Le soldat a
trouvé une grande ressource dans les pastèques, espèce de melons
d’eau, qui sont en très grande quantité.</p><p lang="fr-FR">L’artillerie s’est spécialement distinguée. Je
vous demande le grade de général de division pour le général de
brigade Dommartin. J’ai promu au grade de général de brigade le
chef de brigade Destaing, commandant la 4<sup>e</sup> demi-brigade.
Le général Zayonchek s’est fort bien conduit dans plusieurs
missions importantes que je lui ai confiées.</p><p lang="fr-FR">L’ordonnateur Sucy s’était embarqué sur notre
flottille du Nil, pour être plus à portée de nous faire passer des
vivres du Delta ; voyant que je redoublais de marche, et désirant
être à mes côtés le jour de la bataille, il se jeta dans une
chaloupe canonnière, et, malgré les périls qu’il avait à
courir, il se sépara de la flottille. Sa chaloupe échoua. Il fut
assailli par une grande quantité d’ennemis ; il montra le plus
grand courage. Blessé très dangereusement au bras, il parvint, par
son exemple, à ranimer l’équipage et à tirer la chaloupe du
mauvais pas où elle s’était engagée.</p><p lang="fr-FR">Nous sommes sans aucunes nouvelles de France depuis
notre départ.</p><p lang="fr-FR">Je vous enverrai incessamment un officier avec tous
les renseignements sur la situation économique, morale et politique
de ce pays-ci.</p><p lang="fr-FR">Je vous ferai connaître également dans le plus
grand détail tous ceux qui se sont distingués et les avancements
que j’ai faits.</p><p lang="fr-FR">Vous trouverez ci-joint copie de plusieurs lettres
essentielles.</p><p lang="fr-FR">Je n’entends pas parler de Talleyrand. Il est
cependant extrêmement important qu’il ne tarde pas à arriver à
Constantinople.</p><p lang="fr-FR">Je vous prie d’accorder le grade de contre-amiral
au citoyen Perrée, chef de division, un des officiers de la marine
les plus distingués par son intrépidité[^4].</p><p lang="fr-FR">Je vous prie de faire payer une gratification de
1 200 livres à la femme du citoyen Larrey, chirurgien en chef
de l’armée. Il nous a rendu, au milieu du désert, les plus grands
services par son activité et son zèle. C’est l’officier de
santé que je connaisse le plus fait pour être à la tête des
ambulances d’une armée.[^5]</p><h3 data-kind="letter-signature" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i>Bonaparte</i></h3><p lang="fr-FR"><br/>
</p><p lang="fr-FR"><br/>
</p>
[^1]: L’autre grand chef des Mamelouks, avec Ibrahim-Bey.
[^2]: À l’arrivée des Français, il n’y a en Égypte aucun moulin à eau et un seul moulin à vent. Bonaparte en fera construire plusieurs au Caire dont un à six ailes sur l’île de Roudah qui impressionnera, dit-on, les Cairotes.
[^3]: Mireur a été assassiné le 9 juillet avec deux adjoints d’état-major (Denanots et Gallois). Gérodet, aide de camp de Dugua, aurait également été tué ce jour-là.
[^4]: Le Directoire confirmera la nomination provisoire de Perrée en novembre.
[^5]: Expédition, S. H. D., Guerre, 17 C 99, fol. 155.</body> |
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