| identifiant | den-AN4 |
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| fait partie de | denon |
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| est validé | oui |
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| date | 1803/01/25 00:00 |
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| titre | Lettre n° AN4: Denon à Bonaparte, Premier Consul |
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| texte en markdown | <body> <h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none">DEN-AN4 -</b> Denon à Bonaparte, Premier Consul</h1>
<h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">25 janvier 1803</h2>
Au Premier Consul.
Citoyen Premier Consul,
Ce n'est que d'aujourd'hui que je suis parvenu à voir les tableaux de batailles dont vous m'avez ordonné de vous rendre compte[^1]. Je les ai trouvés infiniment peu avancés. Les artistes chargés de les faire m'ont allégué des déménagements, des incertitudes sur les grandeurs, des notes à prendre, et plus que tout cela, le peu d'importance que l'on paraissait mettre à leurs travaux et l'inquiétude de leur destination; excuses appuyées sur tout ce qui s'est pratiqué pendant les tems de troubles où l'on décrétait des monuments qui devaient être non payés, oubliés et même proscrits quelques mois après. Sur ce que je les ai menacés d'un autre inconvénient, qui serait celui de tourmenter leur négligence par une importune surveillance, ils m'ont assuré que ce tourment leur servirait d'encouragement en établissant la sécurité de faire une chose utile. Je leur ai donc fait prendre une espèce d'engagement avec moi en exigeant d'eux un terme à leurs travaux, car il faut que vous sachiez, Général, qu'un des vices de notre école qui se distingue par son esprit, sa délicatesse et ses connaissances, est d'être plus raisonneuse que laborieuse, de n'avoir jamais pris assez de pratique pour seconder son imagination et que la masse de nos peintres ressemble plutôt à un corps d'amateurs qu'à un corps d'artistes. Mais comme en dernière analyse c'est encore la plus belle et presque la seule école qui existe en Europe, il faut la prendre avec ses défauts et tâcher d'en tirer le plus grand parti possible pour la gloire de notre nation et de votre siècle.
Pour en revenir aux tableaux historiques demandés, il n'y en a encore que quatre qui soient assignés à tel ou tel artiste pour être exécutés, celui du <i>Combat de Nazareth</i> ordonné au citoyen Gros étant un objet à part accordé par un concours particulier[2] ; tous les autres n'ont encore d'existence que par l'arrêté qui les projette.
Les quatres premiers sont,
1° <i>La Bataille des Pyramides</i>, donnée au citoyen Vincent[3], qui a pris un volume de renseignements, a fait élever des cartes et pris toutes les précautions qui peuvent assurer mathématiquement le fait de cette journée mémorable. Une nature étrange, des costumes magnifiques, le contraste des manœuvres, doivent produire des effets pittoresques aussi piquants que l'action est importante. Je n'ai trouvé de cette composition que le trait sur la toile et le citoyen Vincent occupé de faire une esquisse peinte qui ne sera terminée que dans six semaines. Il a cru pouvoir m'assurer que si sa santé ne s'opposait pas à ses désirs, son tableau pourrait être fini dans dix-huit mois.
Le second tableau ordonné par le gouvernement est <i>Le Passage du Mont-Saint-Bernard</i>, confié aux talents du citoyen Thévenin[^4]. Un aspect aussi étrange, un événement aussi extraordinaire, sont des bonnes fortunes pour la peinture qui doivent rendre ce tableau curieux pour notre siècle comme pour les siècles à venir. Je ne connais aucun ouvrage du citoyen Thévenin. N'ayant ouï parler que de la seule bonté de son caractère par tous ses camarades, je pourrais douter de la suffisance de son talent pour l'exécution d'une aussi grande entreprise. Mais ce que je dois dire, c'est qu'il s'est empressé de prendre les moyens qui pouvaient obtenir le plus de succès : aussitôt qu'il a été nommé il est parti d'ici et est allé sur les lieux faire des études d'après nature. J'ai vu les dessins qu'il en a rapportés et l'esquisse dessinée qu'il a faite du tableau. Les dispositions de son sujet ne sont pas sans quelques beautés. Il est à désirer que son génie soit emporté par son sujet, qu'aidé de la couleur il puisse donner tout à la fois l'idée de l'âpreté du lieu, de la rigueur du climat, des obstacles à vaincre, des ressources et des efforts employés contre eux, du triomphe de l'énergie, enfin de cette couleur extraordinaire qui caractérise presque toutes vos entreprises.
Le citoyen Thévenin m'a dit que son tableau ne pouvait être prêt que d'ici à deux ans et demi.
<i>La Bataille de Marengo</i> a été donnée au citoyen Vernet. Celle-ci, plus technique que les autres et dans un site moins pittoresque, a été prise avec beaucoup d'art par le citoyen Vernet, gêné par la nécessité de ne pas répéter le tableau du citoyen Lejeune[^5]. Ce tableau, plus avancé que les autres, est d'une composition facile et explique très clairement les événements de cette fameuse journée. Le citoyen Vernet demande, ainsi que le citoyen Vincent, dix-huit mois pour terminer cet ouvrage.
Le quatrième tableau est <i>Le Combat naval d'Algésiras</i>[^6]. Il est confié au citoyen Crepin qui est actuellement en voyage pour dessiner les côtes et faire les études nécessaires pour l'exécution de ce sujet. Le tableau du <i>Combat de La Bayonaise</i>[^7] a fait connaître dans ce jeune peintre un talent si rare et si précieux qu'on ne peut douter du succès de tout ce qui lui sera confié. Son premier ouvrage tient du prodige et ce jeune artiste a produit tout du premier coup un des plus beaux tableaux qui existent en ce genre. Je crois, Général, qu'on ne peut assez encourager et surtout occuper ce jeune homme, et que l'attaque de Boulogne serait un sujet qu'il conviendrait de lui donner encore en pressant son exécution, qui me paraît aussi facile et aussi rapide qu'elle est vraie et animée. Si vous voulez, je m'informerai de ce qu'il est devenu et lui écrirai pour hâter ses opérations.
Je crois, si vous voulez me permettre de vous le dire ici, Général, qu'il faut cesser les concours où il n'y a que les ignorants qui mettent; les encouragements qui semblent toujours donner la charité aux arts et ne rassemblent que des tableaux médiocres qui traînent et encombrent les magasins. Je crois qu'il faut faire travailler les artistes, utiliser leur travail, et qu'ils sachent d'avance où il sera placé et comment il sera payé : tranquilles sur leur existence, ils ne s'occuperont plus que du louable orgueil de se distinguer ou de ne point paraître inférieurs à leurs contemporains auprès desquels ils seront placés. Je suis persuadé que c'est là le vrai concours et celui qui doit produire de bonnes choses. Le gouvernement, d'ailleurs, y trouvera l'avantage de décorer ses monuments et la nation de voir le produit de ses dépenses.
Pour achever de répondre à l'ordre que vous m'avez donné relativement au monument de Desaix sur le Mont-Saint-Bernard[^8], il faut que vous sachiez, Général, que quelques rapides que puissent être les conceptions en sculpture, des opérations matérielles en entravent nécessairement l'exécution, et que lorsque le modèle en terre est fait, il sort des mains de l'artiste, passe dans celles d'un mouleur, qui est un autre homme qui, après avoir fait le creux de l'ouvrage, avoir fait sécher ses moules, en remet à l'artiste un relief en plâtre qu'il faut que le sculpteur perfectionne encore; il ressort de nouveau des mains de l'artiste et passe à un marbrier, qui dégrossit le bloc et l'approche par des opérations mathématiques jusqu'à un point imperceptible de sa perfection. C'est à cette époque que le premier artiste le reprend pour la troisième fois et le termine avec des limes.
J'ai trouvé le citoyen Moitte occupé du tombeau de Desaix et déjà à sa seconde opération, c'est-à-dire à la retouche des plâtres. Il est impossible que ce monument puisse être prêt avant le mois de prairial de l'année prochaine. Malgré l'activité de Moitte, dont c'est une qualité particulière, il faudra, Général, engager le ministre de l'Intérieur à veiller à ce que la chapelle soit construite pour recevoir ce monument, et qu'il ne soit apporté aucun retard à son érection. Le choix du local est d'une excellente idée. Le silence et le recueillement du site ajouteront infiniment à la sensation que l'on a voulu produire.
Je ne me suis permis une aussi longue lettre, Général, que parce que vous me l'avez ordonné. Si ce n'est pas vous importuner, je vous parlerai dans une autre de l'établissement d'une manufacture de Mosaïque qui entre dans mes attributions, qui jusqu'à présent est un objet de dépense et dont l'existence et l'utilité sont encore nulles.
Agréés, Général, l'hommage de mon profond respect.[^9]
<h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">DENON</h3>
[^1]: Le 26 nivôse an XI (16 janvier 1803) Bonaparte avait demandé un rapport sur l'état d'avancement des « plans de bataille qui ont été donnés par le ministre de l'Intérieur pendant l'an VIII et l'an IX » et des travaux du monument à Desaix au Mont-Saint-Bernard (Arch. nat. AF IV 863; Correspondance de Napoléon Ier, lettre 6545).
[^2]: Concours ordonné par Bonaparte le 2 floréal an VII (25 avril 1799). Le premier prix fut adjugé à Gros le 17 frimaire an X (8 décembre 1801). Seule l'esquisse fut réalisée car la commande fut annulée par Bonaparte et remplacée par celle du tableau représentant Les Pestiférés de Jaffa.
[^3]: Commandé en 1800 par Lucien Bonaparte, alors ministre de l'Intérieur; resté inachevé, le tableau fut confié à Hennequin en 1806, avec l'accord de Vincent.
[^4]: Commandé en 1800 par Napoléon Bonaparte, ce tableau sera exposé au Salon de 1806.
[^5]: Le tableau de Vernet, commandé en 1800, fut terminé en 1810. La Bataille de Marengo par Lejeune avait été exposée au Salon de l'an X (1802).
[^6]: Sujet confié par la suite à Hue ( Le Combat du Formidable ).
[^7]: Esquisse exposée au Salon de 1799; tableau commandé pour le palais des Tuileries en 1800 et exposé au Salon de 1801.
[^8]: Par Moitte (cf. supra, lettre 33). Dans sa lettre du 26 nivôse an XI, Bonaparte avait exprimé l'intention de célébrer une cérémonie funèbre au Mont-Saint-Bernard le 25 prairial (14 juin 1803), jour anniversaire de la bataille de Marengo ( loc. cit. ). La cérémonie eut finalement lieu le 25 prairial an XIII (14 juin 1805) cf. infra, lettre AN 40.
[^9]: Marie-Anne Dupuy, Isabelle le Masne de Chermont, Elaine Williamson, <i>Vivant Denon : Directeur des musées sous le Consulat et l'Empire correspondance (1802-1815)</i>, Editions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1999, Archives nationales <i>AF IV 1049 dr 2 n° 7</i>, Denon |
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