| identifiant | den-AN46 |
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| fait partie de | denon |
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| est validé | oui |
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| date | 1806/02/09 00:00 |
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| titre | Lettre n° AN46: Denon à Napoléon |
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| texte en markdown | <body> <h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none">DEN-AN46 -</b> Denon à Napoléon</h1>
<h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">9 février 1806</h2>
Sire,
Je demande pardon à Votre Majesté de lui parler d'une chose dont elle ne m'a pas chargé de lui rendre compte, mais, ayant été consulté sur cet objet, j'ai cru de mon devoir de l'en prévenir et de lui faire les notes ci-jointes, dont l'importance du sujet a entraîné quelques longueurs[^1].
Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté Impériale et Royale le plus fidèle sujet.
<h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">DENON</h3>
<i>\[p. j. 1 : Arch. nat. AF IV 1050 dr 2 n° 6\]</i>
<div style="text-align: center;">
<b>Notes sur un monument à ériger et sur celui que le corps municipal de la ville de Paris projette d'offrir à Sa Majesté.</b>
</div>
La perpétuelle mobilité française à peine revenue du sentiment que lui ont causé les prodiges dont Votre Majesté vient de l'étonner, s'occupe déjà d'un nouveau genre d'illustration. L'Empereur (dit la nation), qui vient d'élever tant de trophées, doit désirer de les voir consacrés par des monuments. Elle en attend de vous, Sire, elle veut vous en ériger qui soient dignes de Votre Majesté, qui embellissent votre capitale, qui servent tout à la fois aux circonstances momentanées et aux établissements nécessaires dont elle manque.
La place que j'occupe fait que je suis consulté et que l'on veut trouver en moi ou des conseils ou des moyens de pénétrer ce qui pourrait plaire à Votre Majesté.
Le corps municipal se voit avec déplaisance relégué dans un quartier perdu, et rougit du peu de dignité de l'architecture de l'édifice où il s'assemble. En se plaçant au centre de Paris, il voudrait élever votre statue devant son palais, et que ce palais pût servir tout à la fois à l'organisation de son administration et à la représentation publique que de grandes circonstances amènent inopinément. Ses vues se sont tournées sur l'emplacement de la place Dauphine, lieu tout à la fois populaire et fastueux, ou bien, en formant une place devant la colonade du Louvre, il voudrait élever un monument au milieu de cette place et bâtir un hôtel de ville sur l'emplacement de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.
Quoiqu'il en soit de ces projets, Sire, comme ils seront soumis à votre choix, soit pour le style, soit pour l'objet, soit pour la magnificence, vous allez avoir à prononcer sur le premier édifice de votre règne et votre décision sera un arrêt. Sur cela, comme sur toute autre chose, vous allez donner un cachet définitif à votre siècle. Si Votre Majesté me le permet, je vais en peu de lignes lui en démontrer la vérité, en remettant sous ses yeux le tableau abrégé des arts sous tous les rois ses prédécesseurs et l'influence qu'ils ont donnée à chaque époque.
Sous les rois de la première race, l'architecture et la sculpture ne furent qu'un reste de ce que l'empire romain avait apporté de faste et de lumières dans les Gaules. Il y eut de belles églises bâties sous Clovis et Dagobert, quelques statues précieusement sculptées, des ouvrages en métaux bien ciselés.
Ces arts allèrent en décroissant jusqu'à la fin de cette dynastie. Charlemagne ne ressuscita que la gloire des armes et un peu celle des lettres. Il établit la musique dans les églises, mais la barbarie en resta là et reprit tout son empire au moment où ce grand homme expira. A cette époque la nuit des arts couvrit absolument l'Europe. Les Maures les rapportèrent corrompus en Espagne et jusques dans nos provinces méridionales, où ils laissèrent la romance, les fabliaux et les bases de notre histoire.
Saint Louis, en allant chercher des reliques en Afrique, en ramena des machinistes, une architecture nouvelle et des sculpteurs. La catholicité devint éclairée, et il protégea tout ce qu'elle lui permit de favoriser. C'est ainsi qu'il marqua une troisième époque à la France.
Un roi prophète changea la face de l'Orient; le mahométisme en se répandant chassa tout ce qui y restait de lumières. Heureusement pour elles et pour l'Europe qu'un génie sublime se trouva assez riche et assez puissant pour rassembler leurs débris et pour s'entourer de leurs derniers rayons. Laurent de Médicis offrit un asile aux arts, et ses neveux les naturalisèrent chez une nation vive, active et spirituelle, les Français de l'Italie. De là, Sire, naquit ce beau siècle où tout fut inventé, où tout fut perfectionné, où le papier multiplia et répandit les connaissances, où la poudre à canon marqua des frontières à l'inquiète et vague ambition, réduisit les armées, protégea le faible, créa un tiers état et par cela devint la mère de l'industrie et des arts qui en sont les nobles descendants.
La Toscane commerçante et manufacturière devint dans le courant d'un demi-siècle la nation la plus riche et la plus brillante de l'Europe. Ce genre de gloire laisse des traces si profondes, Sire, que tout ce qui devait détruire la splendeur de ce petit état, n'a pu l'éteindre tout à fait. Ce fut dans cette pépinière que François Ier alla chercher les arts et les sciences. Il les acheta et les transplanta tout perfectionnés. Cette perfection nuisit d'abord à leur naturalisation. Léonard de Vinci, Andrea del Sarto, Il Rosso, Le Primatice etc., etc. firent peu d'élèves; mais la France devint brillante à son tour. Les lettres et les arts lui devinrent nécessaires, et le règne qui suivit produisit des artistes, des littérateurs et des savants.
Sous le règne de Louis XIII, ou pour mieux dire du cardinal de Richelieu, les arts parvinrent en France à leur perfection. Poussin et Le Puget avaient devancé Louis XIV et le commencement de son règne fut embelli des chefs-d'œuvre de ces deux hommes. Sous le règne de ce prince si avide de toute espèce de gloire et dont c'était peut-être le mérite éminent, on bâtit le château de Versailles, palais immense où un milliard fut enfoui et où le véritable connaisseur ne voit plus que quelques belles terrasses, une orangerie et le petit palais de Trianon. On bâtit les Invalides, institution sublime mais un vilain édifice. Tous les autres châteaux ne valent pas la peine d'être nommés. De ce roi bâtisseur il ne reste que la colonnade du Louvre par Perrault, le jardin des Tuileries par Le Nôtre, en peinture les tableaux de Le Sueur et les batailles de Le Brun et en sculpture quelques belles copies de l'antique.
Le style le plus dépravé, la corruption la plus dégoûtante entachèrent toutes les constructions du règne de Louis XV et ce ne fut qu'à la fin de ce même règne que le seul portique de Sainte-Geneviève rappela les beaux monuments de l'antique architecture.
Sous Louis XVI l'école de Chirurgie sortit de terre comme une plante au milieu d'un désert.
Dans la Révolution, une énergie vague a réveillé vainement la nation sur l'anéantissement des arts : les sciences exactes ont tout envahi. On a beaucoup raisonné et l'on n'a rien produit. Il n'est donc resté de cette époque que des soldats dont on allait être embarrassé lorsque votre génie, Sire, s'est chargé d'en diriger l'effervescence et en a fait les régulateurs du monde. Cette fermentation qui tendait à la dissolution n'a été pour vous qu'une crise dont vous vous êtes emparée \[sic\] pour retremper la nation et la régénérer. C'est après cette crise, Sire, que j'ose dire à Votre Majesté qu'elle doit ramener les arts à cette simplicité primitive qui les rend grands et imposants.
Vous repousserez, Sire, tous ces projets de constructions fastueuses et éphémères qui n'apportent que du désordre dans les finances, dans le goût et dans le caractère de la nation. Vous en établirez un qui sera celui de votre règne, et après avoir restauré un immense palais, vous en élèverez un qui portera votre nom, fera voir les défauts que couvrent les ornements de l'autre, et combien on peut faire plus beau que le siècle où il a été bâti.
Proscrivez, Sire, les fêtes usées et monotones composées de charpente et de toiles peintes, de lampions mal graissés et de distributions flétrissantes ramassées dans la boue. Vous n'accepterez de fêtes, vous n'accepterez de monuments, Sire, que ceux d'un genre qui en consacrant votre gloire en donneront la mesure et rendront les nations étrangères tributaires de vos magnificences. Alors, leur image répétée par la gravure et par les descriptions étonnera comme les événements qui en auront été le motif.
Votre Majesté a déjà tiré ces grandes lignes dans les encombrements de sa capitale; mais cette capitale n'a pas un beau théâtre, pas un forum, pas un promenoir couvert dans un climat où il pleut huit mois de l'année, pas un bain public, pas un lieu de fêtes chez une nation qui les aime. Que ces belles et grandes choses sont ménagées à votre munificence, Sire! Que d'occupations sublimes pour vos instants de repos.
Le corps municipal va vous faire l'hommage d'un monument : ne dédaignez pas, Sire, d'en diriger l'objet. Il veut vous ériger une statue, il veut vous dédier un édifice, commandez que tous les arts contribuent à la décoration de cet édifice et tous les arts répondront à votre voix.
Votre Majesté est logée d'une manière incommode et n'aurait pas un appartement à donner à un prince qui viendrait lui rendre hommage.
Si la ville de Paris se chargeait d'embellir la partie orientale du Louvre, il vous resterait, Sire, les terrasses des Tuileries pour faire des galeries couvertes dans lesquelles d'un côté vous donneriez au public un abri en hiver, et Votre Majesté se réserverait l'autre côté pour se faire un promenoir pendant le tems qu'elle habite sa capitale.
Il vous resterait encore, Sire, à décorer la place de la Concorde et à y établir à demeure le faste des fêtes publiques.
Les ruines de la Madeleine appellent aussi l'attention de Votre Majesté. Elles sont un exemple que les grandes constructions préparent toujours à l'avenir des moyens à ceux qui savent les utiliser. Les bâtiments pressés dans leur construction sont éphémères et deviennent la ruine des états; mais les édifices construits dans la prospérité, sont la gloire des siècles. Ils répandent sur elles-mêmes l'opulence des nations.[^2]
[^1]: Ces notes furent mal accueillies. « Tout m'y a paru vague, répondit l'Empereur. Faites-moi connaître quelque chose de précis. »
(<i>Correspondance de Napoléon I<sup>er</sup></i>, lettre 9833, 17 février 1806 ou lettre 11485 dans le tome VI de la <i>Correspondance générale</i> publiée par la Fondation Napoléon, page 133)
[^2]: Marie-Anne Dupuy, Isabelle le Masne de Chermont, Elaine Williamson, <i>Vivant Denon : Directeur des musées sous le Consulat et l'Empire correspondance (1802-1815)</i>, Editions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1999, Archives nationales <i>AF IV 1050 dr 2 n° 5</i> |
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