| identifiant | den-AN75 |
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| fait partie de | denon |
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| est validé | oui |
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| date | 1808/10/13 00:00 |
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| titre | Lettre n° AN75: Denon à Napoléon |
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| texte en markdown | <body> <h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none">DEN-AN75 -</b> Denon à Napoléon</h1>
<h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">13 octobre 1808[^1]</h2>
Sire,
Le Salon va s'ouvrir demain. D'après tout ce qui est rassemblé, j'ose assurer à Votre Majesté qu'à toutes les gloires qu'elle a attachées à son siècle, sa munificence protectrice et paternelle vient d'ajouter encore celle de lui avoir donné une époque bien prononcée aux beaux-arts.
Sous François I<sup>er</sup>, ils ne furent exercés en France que par des étrangers; sous le cardinal de Richelieu, deux grands artistes français, le Poussin et Le Sueur, fondèrent une école. Sous Louis XIV, le seul Le Brun fut le despote de la peinture et lui donna une seule couleur, un seul accent
Sous le règne de Votre Majesté, huit peintres dont le talent est absolument indépendant, sont déjà chacun dans son genre les premiers artistes de l'Europe. L'émulation a été telle cette année que tous ont voulu se mesurer et que les amours-propres les plus confiants tremblent aujourd'hui devant leurs émules. David a repris l'attitude d'un jeune homme pour disputer la palme à ses élèves. Votre Majesté verra sûrement avec satisfaction qu'il est resté le maître dans la lice, et qu'il est entièrement digne de l'honneur que vous lui avez conféré en lui accordant le titre de votre premier peintre. Après lui viennent trois autres artistes auxquels, entr'eux, je ne saurais assigner une primatie : Girodet, Gros et Prud'hon. Les deux premiers ont surpassé tout ce qu'ils avaient fait jusqu'à présent. Gros, dans le tableau du Champ de bataille d'Eylau, a développé tout ce que le pinceau peut avoir de poésie et d'énergie; Girodet, dans celui où les députés de la ville de Vienne vous en remettent les clefs, a exprimé tout ce que la gravité de ce sujet pouvait avoir de majestueux; et Prud'hon, dans trois tableaux de trois genres[^2], a montré un talent si délicat et si particulier qu'aucune école n'a rien à lui comparer. Le principal de ses ouvrages est un tableau pour la Cour de justice criminelle, dans lequel un assassin est poursuivi par la vengeance divine et la justice humaine. L'expression, la magie de la lumière feront à tout jamais de ce morceau un objet de réflexion et d'épouvante. L'élégant et spirituel Gérard, le premier des peintres de portraits, n'entre point cette année en lice avec les peintres d'histoire; mais les portraits de S. M. l'Impératrice, de la reine de Naples et surtout de Monsieur de Talleyrand, font de lui le peintre des caractères autant que des formes de ses modèles.
Vernet, que trop de petits succès avaient égaré, vient de faire un tableau admirable : c'est le matin du jour de la bataille d'Austerlitz, au moment où Votre Majesté donne les derniers ordres à ses généraux. Ce morceau, d'un genre tout à fait neuf, a développé en lui un talent tout nouveau. Les chevaux, grands comme nature, sont dessinés dans un mouvement et dans une pureté de formes sans exemple de comparaison.
Votre Majesté pardonnant aux révoltés du Caire : ce sujet touchant, exécuté par Guérin, a été saisi avec sensibilité et peint avec la chaleur du climat d'Afrique. Les caractères des personnages, les costumes, le soleil du 26<sup>e</sup> degré, tout est également fidèle et vrai, dépayse le spectateur et attache par des sensations tout à fait neuves.
Les drapeaux retrouvés à Insprück, sujet difficile et épineux, a été très heureusement traité par M. Maynier \[ sic \], qui a exprimé d'une manière aussi énergique que vrai l'enthousiasme qui caractérise si particulièrement le soldat français. Gautherot a également bien rendu ce même enthousiasme dans le tableau représentant le pont du Lech, où Votre Majesté reçoit de ses soldats le serment de vaincre.
Le tableau exécuté par Serangeli représentant Votre Majesté faisant dans le musée la revue des députations de l'armée au couronnement est d'une ordonnance très heureuse.
<i>Les Comices de Lyon</i>, par Monsiau, sont d'une grande vérité de détails. On peut dire que c'est le meilleur tableau de ce maître et le dernier bon tableau de l'ancienne école.
L'entrée de Votre Majesté à Munich, l'entrevue de Votre Majesté et du pape dans la forêt de Fontainebleau, les fontaines de Moïse, le bivouac d'Austerlitz, par Taunay, Dunouy, Demarne, Berthelmy \[ sic \] et Lejeune, sont des tableaux charmants.
Des autres tableaux que Votre Majesté a ordonnés, il manque <i>Le Passage du pont du Danube à Vienne</i>, par Lethiers, directeur de l'Ecole à Rome. Ce tableau est en route. <i>Le Mariage du vice-roi d'Italie</i>[^3] : ce sujet, très avancé, serait achevé sans une longue et périlleuse maladie de l'auteur. <i>Le Mariage du roi de Westphalie</i>, grand tableau de famille, par Regnault : l'absence des modèles en a retardé l'exécution. Votre Majesté visitant les avant-postes pendant la nuit, la veille de la bataille d'Austerlitz, par Bacler d'Albe : des voyages et une maladie sérieuse ont suspendu les travaux de cet artiste mais son ardeur y a suppléé, et Votre Majesté trouvera à son retour ce tableau achevé.
A tous ces ouvrages ordonnés, il faut ajouter, Sire, ceux que l'inspiration que vous donnez à tout a fait entreprendre et achever.
Des artistes sont venus me demander des sujets et les ont traités; d'autres, auxquels j'avais demandé de simples dessins, ont fait des tableaux de 6, de 12 et de 20 pieds. C'est par suite de cette énergie que Votre Majesté trouvera à l'exposition nombre de tableaux de son histoire, tels que <i>La Députation du Sénat recevant à Berlin les drapeaux d'Iéna</i> par Berthon; Votre Majesté donnant les décorations de la Légion d'honneur au plus brave grenadier de l'armée russe, par Debret; Votre Majesté recevant à Tilsit la visite de la reine de Prusse, par Tardieu; Votre Majesté accordant à la princesse d'Asfeld la grâce de son mari, par M<sup>lle</sup> Gérard; Votre Majesté visitant le tombeau de Frédéric, par Camus; Votre Majesté remettant au commandant d'Alexandrie les armes qu'il avait courageusement défendues, par Mulard; <i>L'Entrevue sur le Niémen</i> et <i>Un hôpital militaire à Marienbourg</i>, par Rohen \[ <i>sic</i> \]. Tous ces tableaux, d'un genre absolument différent, sont d'un intérêt presqu'égal.
Je ne parle pas ici d'un nombre infini de tableaux d'agréments qui reposent l'imagination après les sensations que font éprouver les sujets graves de l'histoire.
Si l'exposition des sculptures n'est pas aussi nombreuse ni aussi intéressante, c'est que les sculpteurs employés aux travaux des monumens publics feront leur exposition sur ces mêmes monuments; c'est que les statues des grands dignitaires et des généraux ne fournissent à leur talent que des portraits drapés d'un style peu favorable au sublime de cet art. Sous ces lourdes draperies, on peut cependant distinguer encore un grand talent dans les figures du roi de Hollande par Cartellier, du vice-roi d'Italie par Ramey, etc., etc., etc.
J'ose d'ailleurs assurer à Votre Majesté que l'immensité des travaux commandés par elle forme des praticiens d'où sortira très incessamment une école de sculpture aussi nombreuse que brillante. Outre Chaudet, Cartellier, Ramey et Lemot, Bridan, Calamare, Moutoni, Milhomme, Dupaty, Marin et Bosio sont des jeunes gens qui égaleront bientôt les premiers. Le dernier, entr'autres, vient pour début de faire un chef-d'œuvre[^4] égal à tout ce qui a été fait de plus parfait depuis la renaissance des arts.
La gravure en médailles qui, en France, dans son plus beau tems, n'avait jamais été réputée que par son travail précieux, vient d'acquérir un style qui la caractérisera et en fera une école. Quatre artistes se disputent la palme; autant de jeunes gens vont les atteindre, tandis qu'il y a cinq ans, il n'y avait plus d'artistes en ce genre.
Il est bien à regretter que la gravure en taille-douce et à l'eau-forte, chargée de passer la mémoire du tems présent à l'intérêt du tems à venir, n'ait pas pris la même progression. Quatre seuls graveurs peuvent être cités; les autres (gens de métier) ne peuvent être comptés au nombre des artistes. Quelques honneurs, quelques récompenses de vous, Sire, feront prendre cette carrière à des peintres et à des dessinateurs auxquels la nature aura refusé le don de la couleur.
Pour terminer, Sire, je dirai à Votre Majesté que les 400 artistes qui ont formé l'exposition de cette année viennent de me témoigner la plus touchante confiance par l'abandon absolu de leur plus cher intérêt, celui de leur amour-propre. Il en sera peut-être tout autrement dans deux jours; mais ce que ma reconnaissance n'oubliera jamais, c'est que j'ai désiré d'eux, pour Votre Majesté, un Salon incomparable à tout ce que l'on n'avait jamais vu, et que je l'ai obtenu.
Je suis avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté Impériale et Royale, le plus fidèle sujet.[^5]
<h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">DENON</h3>
Paris, 13 octobre 1808.
[^1]: 13 octobre 1808. [Apostille de la main d’un secrétaire.]
[^2]: <i>La Justice et la Vengeance divine poursuivant le crime</i>, <i>L'Enlèvement de Psyché</i>, <i>Portrait de M. Mesmay de Quincey</i>, n<sup>os</sup> 484, 485 et 486 du livret du Salon de 1808.
[^3]: Par Ménageot.
[^4]: <i>L'Amour lançant ses traits et s'envolant</i>.
[^5]: Marie-Anne Dupuy, Isabelle le Masne de Chermont, Elaine Williamson, <i>Vivant Denon : Directeur des musées sous le Consulat et l'Empire correspondance (1802-1815)</i>, Editions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1999, Archives nationales AF IV 1050 dr 4 n° 46d, Denon |
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