den-AN24

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est validéoui
date1804/09/28 00:00
titreLettre n° AN24: Denon à Napoléon
texte en markdown<body> <h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none">DEN-AN24 -</b> Denon à Napoléon</h1> <h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">fin septembre - octobre 1804</h2> <div style="text-align: center;"> Notes sur le Salon de l'an XIII[^1] </div> <div style="text-align: center;"> Tableaux d'histoire </div> <b>Sujets nationaux</b> Gros, n° 224. <i>Bonaparte visitant les pestiférés à l'hôpital de Jaffa</i>. Ce tableau a été couronné, il a eu l'assentiment de tout le monde et il l'a mérité. S'il fait encore plusieurs tableaux aussi bien que celui-ci, il aura une place dans l'histoire de la peinture et prouvera que l'école française n'est pas toujours sans couleur. Il y a dans cette production talent, esprit, intelligence; il a adroitement jeté un voile transparent sur toute l'horreur de son sujet, et a porté tous ses effets sur ce qui était héroïsme, intérêt et consolation. Il a mis une telle profondeur dans l'ordonnance de son sujet (magie trop négligée dans notre école moderne) que par ce moyen il attire tout d'abord le spectateur jusques sur le second plan, et ne lui laisse plus rien voir hors de son cadre. J'ai déjà eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté tout ce qu'on avait pensé de ce bel ouvrage. Révoil, n° 375. <i>Le Passage de Bonaparte à Lyon</i>. Ce tableau est fait par un jeune homme, par un Lyonnais. Il ne doit pas être jugé avec rigueur. La figure de Votre Majesté n'y est pas assez digne, pas assez historique. On pourrait dire qu'il y a de la maigreur dans toute la composition; mais en même tems il y a de la poésie et de l'expression dans la figure de la ville de Lyon, de l'esprit dans ce génie de la fabrique, pâle, exténué et mourant, dans cette statue du dieu du commerce mutilée et en ruines, dans ce soleil levant et chassant les ténèbres; de la couleur dans les ruines d'architecture fragmentées et jetées à travers les ronces et les orties. Cette dernière partie est d'une touche si admirable qu'à elle seule elle doit faire présumer avantageusement du talent de ce jeune artiste. Callet, n° 77. <i>Les Comices de Lyon</i>, ou l'entrée de Votre Majesté dans cette ville. Le choix de cet artiste est une erreur de Chaptal excusée par de gracieux plafonds qu'a faits autrefois ce peintre. Il n'y a rien à dire de ce tableau et personne ne se vantera de l'avoir fait faire. <b>Batailles</b> Hennequin, n° 228. Celle de <i>Quiberon</i> par cet artiste a de grands défauts et de grandes beautés, de l'embarras dans la composition, de la monotonie dans la couleur, et point de repos dans l'ordonnance; les Anglais relégués trop loin et pas assez de ciel. Il y a quelques-uns de ces défauts remédiables. Après cela, il y a des beautés de détail qui sont sublimes. Le malheur, la pitié, la stupeur et le désespoir y sont exprimés d'une manière déchirante. L'officier tué, la femme dans la stupéfaction, l'émigré ébahi qui ne voit plus que la trahison des Anglais, sont des figures du plus haut pathétique. La touche et le dessin de ces personnages sont également admirables pour le métier. Il y a partout de la surabondance. Hennequin est dans le gouvernement des artistes un chef d'opposition qui les fera toujours trembler tous par la fougue de son imagination, par la rapidité de son exécution et par la force de son sentiment. Bacler d'Albe, n° 10. <i>La Bataille d'Arcole</i>. La disposition en est claire et présentée de manière que l'on y voit non seulement l'action du 3e jour, mais encore les mouvements des deux jours précédents. Le tableau est plutôt d'un dessinateur que d'un peintre; le premier plan n'est pas assez brillant ni assez coloré. Un grand mérite de ce tableau, c'est qu'on voit qu'il est la production d'un homme qui connaît la guerre et qu'il est fait par un témoin oculaire de la bataille. Lejeune, n° 299. <i>La Bataille du Mont-Tabor</i>. Ce tableau fait époque dans le talent de M. Lejeune. Il y a pris le caractère d'artiste, tandis que dans ses autres tableaux il n'avait eu que celui d'un officier qui avait joint du talent au courage. Le paysage de ce tableau est très heureux. Les partis d'ombres et de clairs répandus dans les seconds plans sont d'un effet neuf qui fait honneur au génie de l'artiste. Le défaut de cette composition est que par ses dispositions il y paraît plus de Français que d'Orientaux, et que c'est le contraire qui caractérise la singularité du gain de cette bataille. Celles du <i>Pont de Lody</i> et d'<i>Aboukir</i> sont deux productions médiocres qui laissent ces deux sujets à traiter de nouveau par le même artiste, tant Monsieur Lejeune a fait de progrès entre ces deux tableaux et <i>La Bataille du Mont-Tabor</i>. Rigo, n° 380. <i>L'Ange Elmahdi</i>. Sujet étrange, traité par un artiste faible, qui ne peut appartenir qu'à un témoin oculaire. Ceux qui connaissent l'Afrique seront toujours frappés de la vérité des caractères de têtes de ce tableau et croiront qu'il a été peint d'après nature. Après les sujets nationaux viennent les autres tableaux d'histoire, parmi lesquels on peut distinguer celui d'<i>Œdipe</i>, par Pajou fils, n° 352. Ce tableau, bien peint et bien coloré, a l'avantage de se soutenir à côté de celui de Gros, si désespérant pour tous les autres. Celui d'<i>Alexandre chez Statira</i>, par Mme Mongez, n° 324, est d'une force et d'une fermeté très étranges à rencontrer dans la touche d'une femme. Il y règne en général un mélange de beautés et de défauts, de l'embarras dans la composition et des mouvements sans sensibilité; mais on ne peut refuser de l'admiration pour le talent de celle qui a rendu aussi bien dans la figure de la fille de Darius les différents mouvements intérieurs de la pudeur, de la douleur et de l'embarras. Sysigambis est noble et peinte admirablement bien. Le fils de Darius, qui joue avec le diadème et se l'arrache en riant de dessus la tête, fait de cet enfant une figure épisodique qui explique le sujet d'une manière aussi délicate qu'ingénieuse. <i>Athalie</i>, par Aparicio, n° 3. Pensionaire de la cour d'Espagne. Cette première production de ce jeune artiste annonce en lui de l'énergie. S'il peut mêler la couleur espagnole à la sévérité de l'école qu'il a adoptée, il pourra devenir un habile homme. Camus, n° 78. <i>Eginard et Imma</i>. Ce tableau, d'un genre mixte entre l'histoire et l'anecdote, annonce dans son auteur de la délicatesse dans ses choix, de l'expression, et appartient à une classe qui dans le demi-caractère est très propre à conserver des anecdotes piquantes. Il y a harmonie de lieu, de tems et d'expression. <i>Jeune femme faisant allaiter son enfant par une chèvre</i>. Charmante composition par M<sup>lle</sup> Lorimier, n° 310. Ce tableau est parfait pour l'expression, pour l'harmonie et pour l'originalité que l'artiste y a déployées. Si Mademoiselle Lorimier conserve ces précieuses qualités et qu'elle prenne un peu de hardiesse, si la première fois qu'elle exposera au Salon elle y apporte un ou deux ouvrages qui tiennent ce que promet celui-ci, elle sera comptée au nombre des artistes qui feront honneur à l'école. <i>Le Mépris des richesses</i>, par M<sup>lle</sup> Mayer, n° 319. Cet autre artiste féminin, quoiqu'elle ait fait un charmant tableau, tient encore trop de son maître[^2] pour qu'on puisse savoir si elle a un talent à elle. <div style="text-align: center;"> Tableaux de genre </div> Richard, n° 376. Dans les petits tableaux ou tableaux de genre dans lesquels nous sommes si riches, Richard s'est placé au premier rang par le choix de ses sujets, par sa lumière et ses effets piquants, par la délicatesse de sa touche et une manière large qu'il a su allier au beau fini. Les quatre tableaux qu'il a au Salon, n<sup>os</sup> 376 à 379[^3], sont quatre petits chefs-d'œuvre où il y a autant d'esprit que de talent. Le badinage du genre héroïque paraît lui appartenir exclusivement et donner un caractère particulier à ses productions. Il y joint le beau métier des Flamands au goût et à la convenance de l'école française. Laurent, n° 274. Un artiste qui vient après celui-ci et qui annonce aussi un talent très délicat et très distingué, est M. Laurent. Le tableau d'une <i>Femme tenant un luth</i> a toute la grâce italienne avec le précieux des Gérard Dow. Ce tableau passerait du Salon dans la galerie, qu'il tiendrait au milieu des Mieris, des Terburg, etc., etc. <i>Le Charlatan de village</i>, par Demarne, n° 120, est une composition d'une gaîté et d'une couleur charmantes. Cet artiste déjà très connu s'est encore surpassé cette année. <div style="text-align: center;"> Paysages </div> Dans les paysagistes, Monsieur Bidault a soutenu sa réputation, Monsieur Hue s'est surpassé: son <i>Soleil couchant</i> et son <i>Soleil levant</i> rappellent Claude Lorrain et c'est faire de lui tout l'éloge qu'un paysagiste peut espérer. Dunouy s'est tellement surpassé dans le tableau d'une <i>Vue de Saint-Cloud</i> que c'est tout à fait un nouveau peintre. Cette dernière production prouve combien les événements font les hommes. Il a voulu témoigner à quel point il était reconnaissant de ce que le gouvernement a fait pour lui dans une circonstance malheureuse, et ce sentiment lui a fait faire un chef-d'œuvre. Il devra peut-être sa gloire et sa fortune à ce qui devait faire sa ruine. Le jeune Lecomte a débuté de la manière la plus brillante; son tableau des <i>Chevaliers croisés qui partent pour la Palestine</i> est d'une couleur admirable, d'une composition pleine de goût et d'esprit. Cette seule production fait déjà de M. Lecomte un artiste distingué et s'il continue ce qu'il annonce il peut être avant très peu de tems le premier paysagiste de notre école. <div style="text-align: center;"> Tableaux de fleurs et d'oiseaux </div> Les tableaux de fleurs et de fruits de Wandael, les gouaches de Redouté, sont des chefs-d'œuvre. On n'a jamais été plus loin en ce genre. Les dessins de Redouté sont des miracles où le naturaliste trouve également son compte comme le coloriste le plus délicat. Le célèbre Van-huysum peut seul être comparé à ces deux artistes. Dans les dessins d'oiseaux, M. Barraband touche aussi à la même perfection que les deux peintres que je viens de citer. Il semble que M. Barraband ait trouvé des couleurs jusqu'à lui inconnues, pour rivaliser avec ce que la nature vivante a de plus scintillant. <div style="text-align: center;"> Miniatures </div> Parmi les miniatures, il faut distinguer le portrait de <i>Chaudet</i> par M. Augustin. Cette production, qui n'a conservé de la miniature que le fini, est devenue un tableau d'un faire si précieux que ce genre de peinture peut être regardé comme une nouveauté dans l'art, et comme une nouvelle perfection. Viennent ensuite d'autres merveilles, ce sont les camées peints par M. Parent. On avait cru faire ce genre-là jusqu'à présent, Monsieur Parent a prouvé que c'était un secret qui lui était réservé. <div style="text-align: center;"> Dessins </div> Parmi les dessins on doit compter, par l'intérêt qu'inspire le sujet, celui de M. Isabey représentant Votre Majesté visitant la manufacture des frères Sevène à Rouen. Tous les portraits y sont si ressemblants que chaque tête fixe à part l'attention du spectateur. On aime à retrouver dans celui de l'Impératrice cette grâce noble et touchante qui charme tous ceux qui l'approchent. Deux autres dessins qui doivent être cités sont ceux de M. Bourgeois[^4]. Ces deux productions dans ce genre sont ce que l'on peut imaginer de plus parfait. <div style="text-align: center;"> Portraits </div> Parmi les peintres de portraits qui ont exposé au Salon, il faut citer en première ligne Robert Lefèvre. Celui de <i>Charles Vernet</i> et celui de <i>Monsieur Mazzaredo</i> sont d'une vérité, d'une ressemblance et d'une couleur qui mettent cet artiste au rang des premiers peintres de ce genre. Celui d'une <i>Dame vêtue de velours noir</i>, aussi ressemblant que les autres, prouve qu'il sait aussi bien rendre les grâces que les vérités austères. C'est un talent fait et arrivé à son point de perfection. Après lui, vient Madame Davin-Mirvault. Le portrait de Bruni est d'une fermeté et d'une vigueur d'expression qui ressemblent plus à la touche d'un peintre d'histoire qu'à la grâce délicate d'un pinceau féminin. <i>Larrey</i>, peint par Madame Benoît, a beaucoup des qualités ci-dessus et prouve que Madame Benoît a changé son premier genre pour en prendre un bien préférable, si elle sait se défendre de tomber dans un autre excès. <div style="text-align: center;"> Sculptures </div> Dans les 22 statues faites pour le Sénat[^5], il y en a six passables, une bien et une belle. Cette dernière est <i>Aristide</i> par Cartellier; c'est à tous égards une fort belle chose. Cet artiste recommandable sous tous les rapports, mérite encouragements et récompense. Le seul bras droit de la figure d'Aristide ferait la réputation d'un sculpteur. La statue que l'on peut citer après, et qui représente <i>Léonidas</i>, sans être exempte de défauts est aussi pleine de beautés. Son auteur, M. Lemot, est un des sculpteurs dont Sa Majesté doit protéger les talents et qu'elle peut employer lorsqu'il sera question d'exécuter des monuments. Chaudet, qui est sans contredit un de nos plus habiles sculpteurs, s'est tellement trompé sur l'expression de la figure du <i>Cincinnatus</i> que malgré les beautés de l'exécution de cette statue, elle ne peut être comptée parmi les belles productions de cet habile artiste. La figure de Votre Majesté pour le Corps législatif prouvera assez l'estime qu'on doit faire du talent de Chaudet. Tous les autres personnages en costume français sont tellement détestables qu'on ne remettra plus en question la possibilité d'admettre ce costume en sculpture. La figure en marbre du Poussin, par Julien, n'est pas sans beautés; elle rappelle le talent de son auteur mais le fait voir vers sa décadence.[^6] [^1]: Il s'agit des notes annoncées par Denon dans sa lettre du 25 septembre 1804 (AN 23 <i>supra</i> ). Le directeur les a probablement présentées à l'Empereur lorsque celui-ci visita le Salon, le 28 octobre 1804. [^2]: Prud'hon, à qui Constance Mayer devait les études préparatoires de cette œuvre. Cf. Laveissière (Sylvain), <i>Prud'hon ou le rêve du bonheur</i>, cat. exp., éd. RMN, Paris, 1997, p. 174 et sq. [^3]: Respectivement : <i>Charles VII prêt à partir pour aller combattre les Anglais</i> (titre figurant dans le livret ­ œuvre mieux connue sous le titre Charles VII écrivant ses adieux à Agnès Sorel ), <i>François I<sup>er</sup>, Vert-Vert, L'Atelier du peintre</i>. [^4]: <i>Vue de la cascade d'Isola di Sora, dans le royaume de Naples; Vue du belvédère du Vatican, à Rome</i>. [^5]: Cf. <i>supra</i>, lettre AN 23. [^6]: Marie-Anne Dupuy, Isabelle le Masne de Chermont, Elaine Williamson, <i>Vivant Denon : Directeur des musées sous le Consulat et l'Empire correspondance (1802-1815)</i>, Editions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1999, Archives nationales <i>AF IV 1050 dr 1 n° 38</i>, Denon
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