| identifiant | den-AN3 |
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| fait partie de | denon |
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| est validé | oui |
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| date | 1803/01/01 00:00 |
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| titre | Lettre n° AN3: Denon à Boanaparte, Premier Consul |
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| texte en markdown | <body> <h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none">DEN-AN3 -</b> Denon à Boanaparte, Premier Consul</h1>
<h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">1<sup>er</sup> janvier 1803</h2>
<div style="text-align: center;">
Au Premier Consul.
</div>
Permettez-moi, Général, de vous adresser la notice explicative d’un trumeau que je viens de faire arranger dans le muséum. Vous verrés que c’est une espèce de vie du premier de tous les peintres[^1]. La première fois que vous traversés la galerie, j’espère que vous trouverez que cette opération porte déjà un caractère d’ordre, d’instruction et de classification. Je continuerai dans ce même esprit pour toutes les écoles, et dans quelques mois, en parcourant la galerie, on pourra faire sans s’en apercevoir un cours historique de l’art de la peinture.
Je passe mes jours à me mettre au fait de tout ce que vous m’avez confié, afin de m’en rendre maître et de justifier peut-être à l’avenir l’opinion que votre choix a donné de moi ; et chaque fois que j’aperçois une amélioration à faire, je vous en fais l’hommage et vous adresse des remerciements de m’avoir élu pour l’opérer.
Agréez, Général, l’hommage de mon profond respect.
<h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">DENON</h3>
<i>\[p. j. 1 : Arch. nat. AF IV 1049 dr 2 n° 6 \]</i>
<div style="text-align: center;">
<b>Notice relative à l'exposition du tableau de <i>La Transfiguration</i></b>[^2]
</div>
On vient d’offrir à la curiosité publique le dernier tableau que Raphaël ait peint, <i>La Transfiguration</i>[^3].
Ce chef-d’œuvre de la peinture avait été fait par l’ordre du cardinal Jules de Médicis, qui voulait en décorer la cathédrale de Narbonne dont il était évêque; mais Raphaël étant mort en achevant ce tableau, il fut exposé près de son cercueil pendant ses funérailles, comme éloge funèbre et comme l’expression la plus énergique des regrets que la perte de ce grand homme laissait à la peinture.
Rome ne put se détacher du dernier ouvrage de Raphaël et trois siècles avaient passé sur les réclamations de la France, lorsque les victoires de Bonaparte firent la conquête de ce tableau et le ramenèrent à sa première destination. Pour compléter le trumeau au milieu duquel il vient d’être placé, on a choisi parmi les ouvrages du même auteur ceux qui pouvaient faire voir d’un coup d’œil l’étendue du génie de ce peintre, l’étonnante rapidité de ses progrès et la variété des genres que son talent a parcourus. C’est pour en faire, en quelque façon, l’histoire, qu’on a placé dans le haut du trumeau deux tableaux du Pérugin[^4], de la plus parfaite conservation et de la plus belle manière de ce peintre. Ces deux morceaux nous font connaître l’école soignée, précieuse et délicate où Raphaël a puisé les principes d’un art qu’il a porté depuis au plus haut degré de perfection. Le tableau de Raphaël représentant <i>L’Assomption de la Vierge</i>, est l’ouvrage de sa première jeunesse. Il le peignit à l’âge de 18 ans, et il peut être regardé comme sa première production, comme son premier pas dans l’art, avant qu’il connût à Florence jusqu’où Michel-Ange et Léonard de Vinci avaient porté la hardiesse du dessin et l’excellence de l’imitation.
Si l’on compare cet ouvrage avec l’immortelle production du même pinceau que l’on voit à côté, et qui a été exécutée vingt ans après, si l’on compare la roideur symétrique des compositions du Pérugin et la nombreuse harmonie du mouvement des personnages qui forment le grouppe du tableau de <i>La Sainte Famille</i>, on pourra voir jusqu’à quel point Raphaël était favorisé de la nature, et l’on aura tout à la fois sous les yeux la barrière et la borne (pour ainsi dire) de la carrière la plus vaste et la plus brillante que le génie de l’homme ait jamais parcourue dans les arts.
On a exposé provisoirement le tableau de L’Assomption avec plusieurs dégradations pour que le public pût juger de la nécessité qu’il y a de restaurer ces monuments des arts, et de conserver leur existence toujours menacée par des accidents et incessamment détruits par le tems, bien qu’à cet égard il faille adopter la maxime « ne quid nimis », rien de trop, si justement appliquée à la restauration des tableaux.
Le morceau en forme de frise représentant <i>L’Annonciation, la Nativité et la Circoncision</i>, fait voir l’époque où Raphaël, abandonnant le style du Pérugin, commença à se livrer à son propre génie, et à montrer ce goût exquis, ce choix délicat des mouvements et cette sublime naïveté (si l’on peut s’exprimer ainsi) qu’il conserva toute sa vie et qui caractérise particulièrement ce peintre, puisque dans la suite, en adoptant toutes les beautés de l’antique, il ne s’écarta jamais des vérités de la nature.
Le tableau représentant la Vierge, connu sous le nom de <i>La Belle Jardinière</i> à cause du paysage qui en fait le fond, est une seconde époque dans laquelle, après avoir vu Florence, Raphaël étala toutes les grâces du pinceau réunies à la pureté des formes, et nous donne encore aujourd’hui l’idée qu’on peut avoir de la manière de peindre des Grecs.
La grisaille représentant <i>La Foi, l’Espérance et la Charité</i>, exécutée presqu’à la même époque, indique jusqu’à quelle noblesse de composition il savait s’élever avant d’avoir consulté l’antique.
Non moins admirable dans les portraits, la fécondité de son talent a su en varier le style dans chaque production de ce genre. Le Jeune Homme la tête appuyée sur sa main, est d’une manière gracieuse et facile. Tout le fini et tout le savoir de Léonard de Vinci sont dans celui dont les mains sont posées sur un piédestal.
A Rome, la vue de l’antique avait donné au génie de Raphaël tout le développement dont il était susceptible, quand il imagina la sublime composition du petit tableau représentant <i>La Vision d’Ezéchiel et La Vierge avec l’Enfant Jésus endormi</i>, tableau connu sous le nom du <i>Silence</i> ; enfin le tableau de <i>La Sainte Famille</i>, exécuté pour François I<sup>er</sup>, chef-d’œuvre dont la grâce, la pureté et la noblesse ne laissent point d’expressions exagérées à ceux qui en font l’éloge.
Si on porte ses regards sur les autres tableaux du même maître conservés dans la galerie, sur le tableau de Foligno[^5] fait à Rome au commencement de son séjour dans cette capitale, sous le pontificat de Jules II, sur la <i>Sainte Cécile</i> exécutée quelques années après sous Léon X, sur les portraits admirables de ce pape, du comte Balthazar Castiglione et du cardinal Inghirami, sur le carton de <i>L’Ecole d’Athènes</i>, on pourra se faire une idée du génie de ce peintre que les talents de dix générations et les efforts de tant d’écoles différentes, n’ont pu réussir à égaler.[^6]
[^1]: Sur l’accrochage des tableaux de Raphaël dans la Grande Galerie, cf. Steinmann (Ernst), « Raffael im Musée Napoléon », Monatshefte
für Kunstwissenschaft, X, 1917, p. 8–25. La gravure que fit Maria Cosway du trumeau arrangé par Denon (cf., en dernier, Lloyd
(Stephen), Richard and Maria Cosway, Edinburgh, 1995, p. 89–110), bien qu’adaptée et idéalisée, permet d’identifier certains des
tableaux cités par le directeur.
[^2]: Cette notice fut publiée dans <i>Le Moniteur universel</i> du 13 nivôse an XI (3 janvier 1803).
[^3]: Arrivée à Paris le 27 juillet 1798, La Transfiguration avait été exposée au public dès novembre 1798, puis en 1800 et 1801.
[^4]: <i>La Vierge et l'Enfant entourés de saints et La Vierge et l'Enfant entre saint Jacques et saint Augustin</i>.
[^5]: <i>La Vierge de Foligno</i>, parvenue à Paris en 1798.
[^6]: Marie-Anne Dupuy, Isabelle le Masne de Chermont, Elaine Williamson, <i>Vivant Denon : Directeur des musées sous le Consulat et l'Empire correspondance (1802-1815)</i>, Editions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1999, Archives nationales <i>AF IV 1049 dr 2 n° 5</i>, Denon |
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