CPI-137.md

identifiantCPI-137.md
fait partie dePrince_Impérial
est validéoui
date1875/05/01 00:00
titreLouis Napoléon à Adrien Bizot
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i> CPI </i> - 137- </b> À ADRIEN BIZOT, SON AMI[^1] </h1> <h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> S.l.n.d. [avril-mai 1875] </h2> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Mon cher ami, je vous remercie bien de la lettre si intéressante que vous venez de m’écrire. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> J’ai dit à l’Impératrice ce que vous me racontez au sujet du colonel Détrie[^2] ; elle a été bien heureuse, ainsi que moi, du souvenir affectueux que le brave officier nous garde. Hélas, j’ai renoncé au projet, que j’avais projeté avec tant de bonheur, d’aller faire mon temps de service, au milieu de vous. Je crois qu’en agissant ainsi, je suis l’avis le plus sage et j’évite bien des difficultés, mais, certes je ne me conforme pas aux aspirations de mon cœur, et c’est un gros sacrifice que je fais à mon parti. Néanmoins, en temps de guerre, je prends mes cliques et mes claques, et je file aux zouaves ; je ne demanderai pas un grade car il me serait refusé et puis plus le courage est obscur et plus il est méritoire. J’espère qu’une fois-là vous voudrez bien me prendre dans votre compagnie et ne pas me laisser au dépôt. Si je vous parle ainsi, ce n’est pas que je désire la guerre mais je la redoute tellement dans un temps peu éloigné[^3] , que je veux prendre mes précautions d’avance et ne pas m’exposer à ne pas être parmi les combattants. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Comme vous êtes heureux d’être en Afrique et d’avoir un pantalon rouge ; moi je me fais l’effet d’un misérable pékin, mais d’un pékin malgré lui. Le temps est devenu, ici, superbe ; le brouillard n’est plus couleur chocolat mais simplement café au lait ; aussi me suis-je réenrhumé de plus belle. </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Mademoiselle de Pierres[^4] est partie depuis 3 semaines, elle a un cœur de pierre ! (le seul fait de vivre avec M. Corvisart[^5] me fait faire des calembours, presque malgré moi). Elle m’a envoyé sa photographie, mais il n’y en avait pas pour vous, et je garde celle-là sur mon cœur[^6] ! J’ai eu un moment l’idée d’en faire tirer d’après la mienne et de vous en envoyer une centaine à la place de celles que vous me demandez. Je suis sûr que MM. les officiers du 2<sup>e</sup> Z[ouaves] seront bien plus contents de posséder la photographie d’une jolie personne que celle d’un vieux grenadier de 19 ans de service. Et puis le Maréchal[^7] ou plutôt M. Renault[^8] aurait été moins inquiet. M. de Pierres[^9] pourtant l’aurait été plus.</p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Je vous embrasse de tout cœur, </p> <p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Votre affectionné ami, [^10] </p> <h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i> Napoléon </i></h3> [^1]: Adrien Bizot (1848-1929). Ami intime du Prince Impérial. Fils du général de génie, Michel Bizot, tué au siège de Sébastopol pendant la guerre de Crimée et de Sophie de Lochner, sous-gouvernante du Prince Impérial. Nommé sous-lieutenant au 75e régiment d’infanterie en 1869, il entre en 1870 à l’Ecole d’Etat-Major. Il participe à la guerre de 1870, à l'issue de laquelle il est cité à l'ordre du jour pour s'être distingué par son courage et son intrépidité (attaque de Bourg-la-Reine). En juillet 1871, Adrien Bizot retourne à l’Ecole d’Etat-Major ; il est rattaché, en tant que stagiaire, aux 8e Dragons (6 janvier 1873), 11e Hussards (1er décembre 1873), 2e Zouaves (3 février 1875), 29e Régiment d'Artillerie (5 avril 1877). Promu capitaine le 7 septembre 1874, il commande une compagnie dans une colonne expéditionnaire en Algérie. Le 20 février 1878, il est affecté à l’état-major de la 4e division de cavalerie, puis comme aide de camp du général marquis d’Espeuilles (14 mars 1879). Nommé chef de bataillon au 89e Régiment d'Infanterie (30 juillet 1887), il est promu lieutenant-colonel, par décision ministérielle du 26 décembre 1893, et affecté au 72e Régiment d'Infanterie par décision du même jour. Il sert dans le corps expéditionnaire de Madagascar (1895). Nommé colonel le 28 octobre 1895, général de Brigade le 29 août 1900 et général de Division par décret du 25 septembre 1905, Adrien Bizot est placé dans la position de disponibilité par décision ministérielle du même jour. <i>« [Bizot] était l'aîné du Prince de sept ou huit ans et, lorsque sa mère était de service auprès du baby impérial, il avait été le premier ou l'un des premiers à lui montrer des images, à lui expliquer l'usage de ses joujoux, à jouer avec lui tout en veillant sur lui, mentor enfantin d'un enfant plus jeune. Ce rôle lui convenait très bien, car il était bon, dévoué, rieur, plein d'esprit et d'imagination. Pendant que j'étais auprès du Prince, il vint une fois le saluer, en saint-cyrien. Ce n'est pas, assurément, pendant cette courte visite que j'aurais pu le juger. Mais je l'avais eu pour élève lorsque je remplaçais le professeur de rhétorique au lycée Napoléon, pendant le cours de ma troisième année d'Ecole Normale. C'est alors que j'avais pu apprécier son caractère, si gai et si sympathique, sa vive et brillante intelligence, qui avait réussi aussi heureusement dans les études classiques qu'elle allait se distinguer dans les études scientifiques ou militaires. Le jeune Prince avait gardé une vraie tendresse à son premier ami. Lorsqu'il eut vingt ans, il sembla que cette distance d'âge, qui les avait séparés, disparaissait ou, du moins, s'atténuait. L'enfant et l'adolescent n'avaient eu rien à se dire : jeunes gens, ils se retrouvèrent alors de plain-pied, et Bizot fit partie de cette trinité de soldats qui lui était si chère, qui revient si souvent dans ses lettres, qui est dans ses pensées jusqu’au dernier jour : Bizot, Conneau, Espinasse » </i>(p. 57, Le Prince Impérial, souvenirs et documents, Augustin Filon). [^2]: Paul, Alexandre Détrie (1828-1899) contracte un engagement volontaire le 13 mars 1847 et est affecté au 24e Régiment d’Infanterie Légère. Il est promu lieutenant le 22 décembre 1855, capitaine le 23 mai 1862 (après le combat de Barranca Seca, au Mexique), chef de bataillon le 2 août de la même année, lieutenant-colonel le 22 décembre 1868 et colonel le 2 juin 1870. Détrie prend part aux campagnes d'Italie, du Mexique (il est cité à l'ordre général du corps expéditionnaire pour avoir, avec sa compagnie, la nuit du 13 au 14 juin 1862, <i>"enlevé aux Mexicains la cime du Mont Bougo, après avoir gravi des pentes jugées inaccessibles et pris trois obusiers à l'ennemi"</i>) et d'Allemagne (en 1870, il est à la tête du 2e Zouaves). Après la guerre, il participe à de nombreuses expéditions en Algérie (notamment dans le sud oranais). Nommé général de Brigade en 1876, il est mis à la disposition du Gouverneur général civil de l'Algérie ; il commande successivement les subdivisions de Dellys (13 décembre 1876) et d'Oran (3 avril 1880). Détrie est promu divisionnaire le 24 mai 1884 et inspecteur général, chargé du 38e arrondissement d'infanterie (1884-1886). [^3]: Tirant les leçons de la dernière guerre, la France entreprit de moderniser son armée (<i>loi du 28 juillet 1872 instituant le service militaire universel ; loi du 13 mars 1875 fixant la composition des cadres et des effectifs de l’armée</i>). Cette initiative alimenta moultes craintes en Allemagne. Le journal Zeitung Post s’interrogeait, dans un article du 8 avril 1875 : <i>« Ist Krieg in Sicht ? » </i>(la guerre est-elle en vue ?). Le Reich réfléchissait alors à la conduite d’une guerre préventive. La Grande Bretagne et la Russie, redoutant une suprématie allemande sur le continent, surent contenir – par un ferme soutien accordé à la France – les projets belliqueux de Berlin. [^4]: Jeanne de Pierres (née en 1848) est la fille du baron et de la baronne de Pierres. [^5]: Lucien Corvisart (1824-1882) est le petit neveu du 1er médecin de Napoléon 1er, Jean Nicolas Corvisart. En 1853, l’Empereur l’attache à sa personne comme médecin par quartier, puis comme médecin ordinaire et adjoint au 1er médecin, Henri Conneau. En 1866, Napoléon III lui donne le titre de baron. Lorsque Napoléon III part pour Sedan, il le suit. Il partage la détention de l’Empereur au château de Wilhelmshoehe, à Cassel. La paix signée entre l’Allemagne et la France, Lucien Corvisart s’établit à Chislehurst près du souverain déchu. Il est l'un des six médecins qui signent le bulletin d’opération pour l’extraction de la pierre, à laquelle succombe l’Empereur. Il a, 6 ans plus tard, le triste privilège d’identifier le corps du Prince Impérial au retour du Zululand (le procès-verbal dressé le 11 juillet 1879 par les docteurs Corvisart et Larrey comptabilisera dix-sept blessures). [^6]: L’historiographie ne connait, au Prince Impérial, aucune relation amoureuse avérée. Cette missive est très probablement la seule dans laquelle le jeune Napoléon IV confesse des sentiments à l’endroit d’une jeune femme, Jeanne de Pierres. [^7]: Patrice de Mac-Mahon (1808-1893), duc de Magenta, prend une part importante aux grandes batailles du Second Empire (Crimée, Italie, guerre franco-prussienne). Il est promu Maréchal de France le 4 juin 1859, le jour même où il remporte la victoire de Magenta. Désigné par l’Empereur gouverneur général de l’Algérie (1864-1870), il reçoit en 1870 le commandement du 1er corps de l’armée du Rhin. Après la capitulation de Napoléon III à Sedan le 2 septembre, il est interné en Allemagne jusqu’en mars 1871. De retour en France, il est placé à la tête de « l’armée de Versailles » pour réprimer la Commune de Paris. La démission de Thiers, mis en minorité le 24 mai 1873, le porte à la présidence de la République. De tempérament « royaliste », il doit composer avec la nouvelle majorité républicaine, issue des élections législatives de 1876. Le 16 mai 1877, il charge le duc de Broglie de former un cabinet conservateur et dissout la chambre des députés. Les élections du 14 octobre 1877 donnent de nouveau une majorité de gauche. Mac-Mahon s’incline. Il finit par démissionner le 30 janvier 1879. [^8]: Léon Renault (1839-1933) est député de 1876 à 1885, puis membre du Sénat. Nommé préfet du Loiret par le gouvernement de Thiers (1871), il est promu au poste de préfet de police (1871-1876). Le Maréchal de Mac-Mahon ajoutera à ses attributions celles de directeur de la sûreté générale, et le nomme conseiller d’Etat en service extraordinaire. M. Renault fait, devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, une déposition très remarquée sur les agissements du parti bonapartiste. Candidat républicain (contre le prince de Wagram, bonapartiste), il est élu député en 1876, puis réélu en 1877. Il fait partie du centre gauche, dont il devient le président le 7 janvier 1878. [^9]: Stéphane de Pierres (1818-1876). Baron, puis vicomte. Nommé écuyer commandant des écuries impériales en janvier 1853, il passe au service de l’Impératrice comme écuyer en 1857. Son épouse, Jane Mary Thorn (1822-1873), d’origine américaine, devient Dame du Palais de l’Impératrice. Elu en 1863 député de la Mayenne, puis réélu en 1869, il siège à la Chambre jusqu’au 4 septembre 1870. Il renonce ensuite à la politique. <i>« Le Baron de Pierres était un homme de cheval de premier mérite ; il avait fait courir, montait remarquablement à cheval et entendait à merveille l’organisation et l’administration d’une grande écurie. Il avait possédé une jolie fortune qu’il avait singulièrement amoindrie par ses dépenses pour les courses, mais il avait ainsi complété son éducation de sportsman émérite. D’un très aimable caractère, il était aimé et apprécié par tous » </i>(p. 218, La Maison de l’Empereur, duc de Conegliano). [^10]: Vente Artcurial du 17 décembre 2012 (lot 360 : souvenirs du Prince impérial, lettres à Adrien Bizot). </body>