| identifiant | CPI-058.md |
|---|
| fait partie de | Prince_Impérial |
|---|
| est validé | oui |
|---|
| date | 1870/08/04 00:00 |
|---|
| titre | Louis Napoléon à Augustin Filon |
|---|
| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i> CPI </i> - 058- </b> À AUGUSTIN FILON[^1] , RÉPÉTITEUR DU PRINCE IMPÉRIAL </h1>
<h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"> S.l.n.d. [4 août 1870[^2] ] </h2>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Mon cher Monsieur Filon, je vous remercie de la lettre que vous m’avez écrite, elle m’a fait grand plaisir ; vous me demandiez quelques détails, je crois, sur l’engagement de Sarrebrück[^3] , en vous plaignant de ce que ces messieurs ne vous écrivaient pas souvent. Je vais tâcher, si c’est possible, de suppléer à cette négligence que je ne comprends pas de leur part. </p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> L’Empereur était arrivé à Forbach vers les onze heures du matin. Il monta en voiture pour attendre ses chevaux à la frontière, c’est là que nous entendîmes les premiers coups de canon ; quelques minutes après, l’Empereur était à cheval et se dirigeait vers une hauteur où était situé le champ de manœuvres des Prussiens que nous venions de leur enlever. Leurs batteries étaient en retraite et traversaient les ponts de la Sarre au grand trot, pour aller se remettre en position un peu plus loin. Ils occupaient un poste, c’est-à-dire un cabaret, où il y avait écrit <i> Zur Bellevue </i>; nous les en avons chassés ; il y avait là deux cadavres : un officier et un soldat prussien. Tous ceux que j’ai vus étaient blessés à la tête. Les batteries prussiennes s’étaient retirées derrière les bois qui dominaient la ville ; mais deux obus seulement vinrent jusqu’à nous. Ils avaient encore deux ou trois compagnies embusquées derrière un pont et ils tiraient sur tous les cavaliers qui se montraient. Papa voulut voir néanmoins et nous entendîmes quelques balles. L’on ramassa un éclat de bombe tout près de l’Empereur ; j’avais entendu au-dessus de ma tête un bruit de vieille ferraille, mais je ne sus que plus tard ce que c’était[^4] ; enfin, l’Empereur partit et, quand il s’en alla, il entendit les mitrailleuses ; il n’était pas content, parce qu’il croyait qu’on tirait sur des murs. Mais il apprit plus tard que l’on avait anéanti un bataillon prussien qui opérait sa retraite sur Sarrelouis, à 16.000 mètres. </p>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> Nous entrons à l’heure qu’il est dans Sarrebrück, quoique nous ne l’occupions pas encore. Corrigez, je vous prie, mes fautes d’orthographe, qui doivent être nombreuses (car j’ai une mauvaise plume et j’écris à la hâte), avant de montrer ma lettre à l’Impératrice. Je vous embrasse de tout cœur. Votre affectueux, [^5] </p>
<h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i> Louis-Napoléon </i></h3>
<p style="text-indent: 1.25cm; margin-top: 0cm"> <i>PS</i> : Toutes les musiques ont joué la <i>Marseillaise[^6] </i> et tout le monde la chantait : c’était très beau. Les Prussiens l’ont entendue, ça n’a pas dû les rassurer. </p>
[^1]: Augustin Filon (1841-1916). Professeur de rhétorique au lycée de Grenoble, il est nommé précepteur (puis répétiteur) de l’héritier impérial, le 4 septembre 1867 en remplacement de Francis Monnier, démissionnaire, sur recommandation du ministre de l’Instruction publique, Victor Duruy. A la chute de l’Empire, il s’établit à Camden Place auprès de son élève. Il suit le Prince Impérial à l'Académie royale de Woolwich (1872-1875) et doit prendre congé de Louis à l’issue de sa scolarité. Augustin Filon effectue, par la suite, de courts séjours à Camden. Il reste profondément dévoué au Prince
[^2]: Date établie d’après l’inventaire des lettres du Prince impérial trouvé à Farnborough.
[^3]: Rapport militaire du 3 août 1870 concernant les opérations effectuées le 2 août par le 2e corps d’armée commandé par le général Frossard : <i>« L’action du 2 août a été une reconnaissance offensive ayant pour but de s’emparer de la rive gauche de la Sarre devant Sarrebrück. Les Prussiens ne paraissent pas d’abord s’être attendus à notre attaque. Des hommes de grand’garde postés dans une auberge appelée Bellevue se sont enfuis à notre approche et nous avons relevé le cadavre d’un des leurs. Le général Bataille, commandant la 2e division, a fait avancer ses troupes en direction de la voie de chemin de fer et ordonné de mitrailler un détachement prussien qui s’est enfui dans le plus grand désordre. Pendant ce temps, une colonne composée d’un escadron de cavalerie et de deux bataillons d’infanterie sous le commandement du colonel du Ferron fouillait le pays situé sur la gauche du corps d’opération. Elle a échangé des coups de fusil avec les tirailleurs ennemis et a eu quelques hommes blessés. Elle s’est avancée jusqu’en vue de la Sarre en face de Gersweiler. Enfin, un détachement du corps commandé par le maréchal Bazaine a procédé à une opération de reconnaissance entre Sarrebrück et Sarrelains. L’ennemi n’y était pas en force. L’objectif de cette opération préliminaire, priver l’ennemi de ses communications par voie ferrée entre Trêves et Neunkirchen, a été atteint. Il n’y a pas eu d’autre engagement ce jour-là »</i>.
[^4]: Napoléon III adressa à Eugénie la présente dépêche :<i> « Louis vient de recevoir le baptême du feu : il a été admirable de sang-froid, et n’a nullement été impressionné. Une division du général Frossard a pris les hauteurs qui dominent la rive gauche de Sarrebrück. Les Prussiens ont fait une courte résistance. Nous étions en première ligne, mais les balles et les boulets tombaient à nos pieds. Louis a conservé une balle qui est tombée tout auprès de lui. Il y a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme. Nous n’avons eu qu’un officier tué et dix hommes blessés »</i>. Ce télégramme, de nature privée, fut imprimé dans les journaux et fournit à une presse hostile un texte de raillerie : les républicains qualifièrent le Prince Impérial « d’enfant de la balle ».
[^5]: Augustin Filon, <i>Le Prince Impérial, souvenirs et documents</i>, Hachette, Paris, 1912, p. 76-77.
[^6]: Considérée comme un chant insurrectionnel, la <i>Marseillaise</i> avait été interdite sous le Second Empire et remplacée par la romance <i>Partant pour la Syrie </i> composée par la reine Hortense, mère de Napoléon III.
</body> |
|---|
| |